Une analyse publiée par +972 Magazine documente un déséquilibre frappant dans la production des deux émissions d’investigation les plus suivies d’Israël : 45 enquêtes consacrées aux otages depuis octobre 2023, zéro sur les civils palestiniens tués par l’armée israélienne. Un constat qui révèle moins une défaillance individuelle qu’une architecture collective de l’évitement.
En deux ans et demi de guerre à Gaza, les émissions HaMakor et Uvda – présentées respectivement par Raviv Drucker et Ilana Dayan, figures tutélaires du journalisme libéral israélien sur les chaînes hertziennes commerciales – ont produit 45 enquêtes consacrées aux otages israéliens détenus à Gaza, selon un recensement détaillé publié le 22 mai 2025 par le magazine +972. Onze épisodes ont porté sur les défaillances militaires du 7 octobre, douze sur la gestion politique interne de la guerre, quatre sur les fronts libanais et iranien. Le nombre d’enquêtes consacrées aux civils palestiniens innocents tués par l’armée israélienne s’élève, lui, à zéro. Et ce n’est pas une erreur de calcul.
Quarante-cinq fois les otages, jamais les civils de Gaza
Regardant l’un des reportages de l’émission HaMakor, le journaliste auteur de l’analyse s’est demandé : si l’un des programmes d’investigation les plus respectés d’Israël parvenait à peine à aborder la mort d’Israéliens innocents – les otages tués à Shuja’iya -, comment avait-il traité la mort de Palestiniens innocents à Gaza ? La réponse, une fois les archives dépouillées, est sans ambiguïté. Les 45 enquêtes sur les otages sont, pour la plupart, construites autour de récits héroïques. Le seul épisode abordant la mort de civils israéliens par des soldats israéliens – l’exécution d’otages à Shuja’iya – l’a fait avec retenue.
Mis à part ce cas, la seule autre fois où l’un ou l’autre programme a sérieusement examiné la mort d’un innocent tué par les forces israéliennes, il s’agissait d’un Israélien – Yuval Castleman, abattu sur les lieux d’un attentat à Jérusalem. Le même schéma est apparu dans la couverture des abus dans les prisons israéliennes : plus de cent Palestiniens sont morts en détention depuis le début de la guerre, selon les organisations de défense des droits humains B’Tselem et Physicians for Human Rights-Israel. Pourtant, HaMakor n’a traité les mauvais traitements en détention qu’une seule fois : dans le cas d’un adolescent israélien soupçonné à tort de renseignement pour l’ennemi, qui n’avait pas été physiquement maltraité.
Ce que révèle cette symétrie inversée, c’est moins une défaillance de Drucker et Dayan que le fonctionnement d’une norme professionnelle : celle qui détermine, implicitement, quelles victimes méritent une enquête.
Le rôle des médias libéraux dans la fabrique du consentement
Raviv Drucker et Ilana Dayan comptent parmi les meilleurs journalistes israéliens. L’auteur de l’analyse le reconnaît explicitement, ce qui renforce plutôt qu’il n’atténue la portée de son argument. Dayan a prononcé des monologues libéraux sincères sur les dangers de la réforme judiciaire pour la démocratie israélienne. Tous deux ont fait preuve d’un grand courage face au gouvernement, et d’une bien plus grande lâcheté face à l’armée israélienne et à leur propre audience.
Leur dissidence “de gauche” est toujours présentée comme “une opinion”, jamais comme le produit d’un reportage d’investigation sur Gaza. La raison est claire : l’opinion d’un homme ou d’une femme, aussi influent soit-il, ne contraint pas le public à l’examen moral. Les téléspectateurs peuvent simplement avoir une opinion contraire, traitée comme également légitime. En d’autres termes, l’investigation aurait un poids que l’éditorial n’a pas : elle oblige, quand l’opinion se contente de s’exprimer comme toute autre opinion.
Pendant des décennies, les médias israéliens ont présenté les morts palestiniennes comme des “accidents” tragiques, tout en entretenant la mythologie de “l’armée la plus morale du monde”, souligne l’auteur. Ce n’est pas un phénomène né le 7 octobre 2023 : c’est une pratique installée, que la guerre a simplement portée à un degré d’intensité inédit et facilement lisible désormais.
Une censure institutionnelle qui aggrave l’autocensure
Le contexte structurel dans lequel opèrent ces journalistes ne saurait être ignoré. Selon des données obtenues par +972 Magazine à propos de la censure militaire israélienne, l’année 2024 a enregistré 1 635 articles totalement interdits de publication et 6 265 autres partiellement censurés – un record depuis que le magazine a commencé à collecter ces données en 2011. En moyenne, la censure est intervenue dans environ 21 reportages par jour en 2024, soit plus du double du précédent pic enregistré lors de l’opération Bordure protectrice en 2014, et plus de trois fois la moyenne hors temps de guerre.
Les organes de presse israéliens ont soumis 20 770 articles à la censure militaire pour examen en 2024, soit près du double du total de l’année d’avant et quatre fois plus qu’en 2022. La censure est intervenue dans 38 % des cas. Reporters sans frontières, qui classait Israël à la 112e place sur 180 dans son dernier index mondial de la liberté de la presse, documente des pressions et des intimidations croissantes sur les journalistes israéliens qui tentent de rendre compte de la guerre, ainsi qu’une autocensure renforcée par un climat national de colère depuis le 7 octobre.
Un journaliste israélien cité dans une enquête sur l’interdiction d’Al Jazeera résumait ainsi la situation : “Depuis le 7 octobre, il y a une autocensure dans presque tous les médias israéliens sur la situation humanitaire à Gaza. Peut-être à cause de la censure militaire, mais surtout parce que le public israélien n’est pas intéressé.” La censure institutionnelle et la censure de marché se complètent mutuellement.
+972 Magazine, seul contre-point – non sans contradictions
L’article en question que nous avons présenté ici est publié par +972 Magazine, média indépendant fondé sur une collaboration entre journalistes israéliens et palestiniens, dont la ligne éditoriale proclame explicitement son opposition à l’occupation. En mai 2025, les vingt-quatre fellows de la promotion Nieman à l’université Harvard ont remis à +972 le Louis M. Lyons Award for Conscience and Integrity in Journalism, saluant ses efforts “infatigables et courageux” pour documenter le coût humain de la guerre. Le prix honore une publication dont les enquêtes ont exposé des pratiques militaires mortifères, dont l’utilisation de systèmes d’intelligence artificielle dans les frappes sur Gaza.
Cette reconnaissance internationale contraste avec la position marginale que +972 occupe dans le paysage médiatique israélien. Là où HaMakor et Uvda touchent des millions de téléspectateurs en prime time, +972 opère en ligne, en anglais et en hébreu, avec une audience composée en grande partie de lecteurs déjà sensibilisés à la critique. Le paradoxe est structurel : le seul espace qui enquête sur ce que les grandes émissions n’enquêtent pas est précisément celui qui s’adresse à des citoyens déjà convaincus.
Par ailleurs, selon des données sur la censure militaire, le magazine lui-même reconnaît pratiquer une forme d’autocensure, liée aux contraintes légales de la censure militaire israélienne. Aucun organe de presse opérant en Israël n’est entièrement exempt de ces mécanismes cadrés par la loi.
Le Comité pour la protection des journalistes a recensé 129 journalistes et professionnels des médias tués en 2025, dont les deux tiers sous les frappes israéliennes – un record pour la deuxième année consécutive. Dans ce contexte, la question posée par l’analyse de +972 dépasse le débat sur les choix éditoriaux de deux émissions : elle interroge la capacité de toute société démocratique à maintenir un espace de délibération critique lorsque la guerre redéfinit ce qui est dicible.
Sources
- +972 Magazine – “The farce of Israel’s ‘liberal’ investigative journalism” https://www.972mag.com/israel-investigative-journalism-drucker-dayan-hostages/ – consulté le 24 mai 2025
- +972 Magazine / Agence Media Palestine – “Battant tous les records, la censure des médias israéliens atteint des sommets sans précédents” https://agencemediapalestine.fr/blog/2025/05/05/battant-tous-les-records-la-censure-des-medias-israeliens-atteint-des-sommets-sans-precedents/ – consulté le 24 mai 2025
- Reporters sans frontières (RSF) – Fiche pays Israël, classement 2025 https://rsf.org/fr/pays/isra%C3%ABl – consulté le 24 mai 2025
- Nieman Reports / Harvard – “A Unique Model of Journalism” (+972 Magazine, Louis M. Lyons Award 2025) https://niemanreports.org/972-magazine-israeli-palestinian-news/ – consulté le 24 mai 2025
- Committee to Protect Journalists (CPJ) / Reuters – “Record 129 journalists killed in 2025, mostly by Israel” https://www.aol.com/articles/record-129-journalists-media-workers-133410514.html – consulté le 24 mai 2025
- RSF – “Pressions, intimidations et censure : les journalistes israéliens sous une chape de plomb depuis un an” https://rsf.org/fr/pressions-intimidations-et-censure-les-journalistes-isra%C3%ABl – consulté le 24 mai 2025
Julien Moreau