L’Algérie s’endette de nouveau à l’étranger : ce que ça change vraiment

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Karim Haddad
Karim Haddadhttps://alg247.com
Journaliste spécialisé en économie internationale et questions énergétiques. Il analyse les marchés, les politiques monétaires, les matières premières et les stratégies industrielles, avec une attention particulière pour les enjeux énergétiques mondiaux.

En mai 2024, le président Abdelmadjid Tebboune qualifiait le recours à la dette extérieure de « honte » et de « trahison aux Martyrs ». Moins de deux ans plus tard, un arrêté publié au Journal officiel encadre précisément ce recours. Ce revirement n’est ni une capitulation ni une incohérence : c’est l’arithmétique budgétaire qui a eu le dernier mot. Décryptage d’un tournant économique que l’Algérie assume sans l’annoncer.

Les mots de 2024 et les chiffres de 2026

Il faut relire les déclarations pour mesurer l’écart. Le 8 mai 2024, devant un parterre d’officiers supérieurs de l’armée au siège du ministère de la Défense nationale, Tebboune s’en prend aux experts qui préconisent l’emprunt extérieur : « Ils nous font des fetwas, comme quoi l’endettement n’est pas une honte. Or, c’est une honte et une trahison aux Martyrs d’aller vers l’endettement alors que tu peux t’en sortir sans l’endettement. » La vidéo d’Al24 News est partagée par TSA-Algérie et visionnée plus de 600 000 fois. Quelques mois plus tôt, lors d’une rencontre avec des responsables de médias nationaux, le chef de l’État avait déjà qualifié le recours au Fonds monétaire international de « suicide politique ». Il en avait fait une promesse de campagne pour son second mandat.

Dix-neuf mois plus tard, le Journal officiel n°29 du 19 avril 2026 publie l’arrêté du ministre des Finances Abdelkrim Bouzred fixant « les modalités de recours au financement extérieur pour la réalisation des projets d’intérêt national ». Le texte, signé le 17 février 2026, organise dans le détail la procédure d’emprunt auprès d’institutions financières internationales. Ce n’est pas un incident de parcours : c’est une rupture de doctrine codifiée en droit.

Trente ans de traumatisme dans quelques articles de loi

Pour comprendre le poids de ce revirement, il faut remonter à 1994. L’Algérie, en pleine guerre civile, avec un baril à 15 dollars et un service de la dette qui absorbe 82 % de ses recettes d’exportation, n’a d’autre choix que de demander un rééchelonnement au FMI. Le prix est lourd : dévaluation du dinar de 40 %, gel des salaires des fonctionnaires, compression des effectifs du secteur public, révision brutale du système des subventions. Les prix du pain décuplent du jour au lendemain dans une société déjà meurtrie par la violence. Ces mesures, imposées par des créanciers extérieurs dans un pays à genoux, ont gravé dans la mémoire collective algérienne une équation simple : dette extérieure égale perte de souveraineté.

C’est cette mémoire que Tebboune activait en 2024 lorsqu’il évoquait les « Martyrs ». C’est aussi pourquoi l’article 201 de la loi de finances 2025 — quelques lignes autorisant le recours à « des institutions financières internationales, bilatérales ou multilatérales » — représente, selon Algérie Focus, une disposition qui a mis « trois décennies à s’écrire ». Avec Bouteflika, le cap a été mis sur le remboursement anticipé : en 2007-2008, l’Algérie soldait par anticipation la quasi-totalité de sa dette rééchelonnée, ramenant son encours extérieur de 40 milliards de dollars en 2000 à moins de 4,5 milliards en 2007. La doctrine du « zéro dette » était née, et elle avait traversé intact le premier mandat de Tebboune, y compris la crise Covid de 2020 et l’effondrement des cours pétroliers.

L’arithmétique qui a tout changé

Ce n’est pas l’idéologie qui a fait évoluer la position. Ce sont les chiffres. Trois données expliquent le tournant.

La première concerne les réserves de change. Stables à environ 67,8 milliards de dollars fin 2024, elles sont tombées à 47,1 milliards en octobre 2025 selon les données compilées par Maghreb Émergent à partir des chiffres de la Banque d’Algérie et du FMI, soit une hémorragie de plus de 20 milliards en dix mois. Le rapport Article IV 2025 du FMI avertit qu’en l’absence de réformes, ce stock pourrait s’effondrer à 18,6 milliards de dollars d’ici 2030 — soit à peine trois mois d’importations, contre quatorze aujourd’hui. Or les réserves de change sont la seule variable d’ajustement disponible dans un pays qui tire entre 94 et 97 % de ses recettes extérieures des hydrocarbures.

La deuxième donnée est l’ampleur du programme industriel engagé. Sonatrach a lancé un plan d’investissement de 60 milliards de dollars sur la période 2025-2029, ciblant le raffinage, la pétrochimie et l’hydrogène vert, avec un objectif de doubler la part de transformation locale des hydrocarbures d’ici 2035. S’y ajoutent un programme ferroviaire de 20 milliards de dollars pour porter le réseau national de 4 000 à 15 000 kilomètres, les stations de dessalement, les projets miniers de Gara Djebilet et du phosphate. La somme dépasse structurellement ce que la rente pétrolière peut absorber.

La troisième est le déficit budgétaire. Le FMI le chiffre à 13,9 % du PIB en 2024 — presque trois fois la limite habituelle de soutenabilité — sous l’effet conjugué de la baisse des recettes d’hydrocarbures et de la hausse des dépenses d’investissement et de masse salariale. Face à ces trois constats simultanés, même la doctrine la plus résolue finit par plier devant la nécessité comptable.

Un cadre qui dit autant par ce qu’il interdit que par ce qu’il autorise

L’arrêté Bouzred est un texte de compromis politique autant que de procédure administrative. Il ouvre une porte, mais elle est étroite et gardée. Le ministère des Finances centralise toutes les démarches — aucun ministère sectoriel ne peut négocier directement avec un bailleur. Les ministères porteurs de projets engagent leur responsabilité entière sur la maturité technique des dossiers et le respect des délais. Et surtout, l’autorisation du Conseil des ministres — c’est-à-dire du président de la République — est obligatoire, mais elle ne peut être sollicitée qu’après l’approbation préalable du projet par les instances du bailleur de fonds. Ce séquencement inversé mérite attention : il fait de l’approbation externe une condition préalable à la décision nationale, ce qui introduit une forme de dépendance que le texte prétend exactement éviter.

Trois silences dans l’arrêté méritent d’être notés. La liste des projets d’intérêt national éligibles n’est pas publiée — elle se déduira projet par projet des autorisations présidentielles. Aucun plafond d’endettement global n’est mentionné. Et la définition précise d’un « projet à haute rentabilité » — condition posée par Tebboune lui-même en février 2026 — reste à l’appréciation du Conseil des ministres. L’architecture est légale et cohérente. Elle est aussi entièrement discrétionnaire.

La BAD comme bouclier sémantique

Le choix de la Banque africaine de développement comme premier partenaire n’est pas fortuit — c’est un choix politique autant que financier. Contrairement au FMI ou à la Banque mondiale, la BAD n’assortit pas ses prêts de conditionnalités de réforme économique interne : elle finance des projets, pas des politiques. C’est exactement ce qu’Alger avait posé comme ligne rouge depuis 1994. En annonçant en février 2026 que l’Algérie bénéficiait d’un prêt de la BAD de plus de 3 milliards de dollars, remboursables sur 13 ans, pour la ligne ferroviaire Laghouat-Ghardaïa-El Ménéa, Tebboune a fait valoir cet argument : « L’Algérie est l’un des pays fondateurs de la BAD. Ce n’est pas une entité privée. Nous n’hypothéquons pas l’avenir de nos enfants. »

La formule est soigneusement construite : elle permet de maintenir la cohérence du discours souverainiste tout en actant le premier emprunt structurel significatif depuis trois décennies. Ce faisant, elle dessine aussi la limite de ce qui reste exclu : les banques commerciales privées, les marchés obligataires internationaux, et bien sûr le FMI. L’Algérie n’entre pas sur les marchés de la dette — elle accepte des crédits concessionnels d’institutions multilatérales dont elle est actionnaire. La nuance est réelle. Elle n’efface pas la contradiction avec les déclarations de 2024, mais elle lui donne une logique que la nécessité arithmétique a rendue incontournable.

Karim Haddad

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