Pourquoi l’Algérie reste prisonnière de la rente pétrolière ?

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Karim Haddad
Karim Haddadhttps://alg247.com
Journaliste spécialisé en économie internationale et questions énergétiques. Il analyse les marchés, les politiques monétaires, les matières premières et les stratégies industrielles, avec une attention particulière pour les enjeux énergétiques mondiaux.

Publié le 23 mai 2026 sur le journal d’opinion tunisien Les Semeurs, un texte du sociologue Lahouari Addi présente et commente le dernier ouvrage de l’économiste Samir Bellal, “Sortir de la rente ou l’impossible réforme en Algérie”, paru aux éditions Frantz Fanon. À travers cette lecture croisée, c’est la question centrale de la réformabilité du système algérien qui est posée, à quelques semaines des élections législatives du 2 juillet 2026.

Samir Bellal, économiste

L’ouvrage de Samir Bellal, professeur d’économie à l’université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou, s’inscrit dans la continuité de travaux antérieurs consacrés à la nature rentière du modèle économique algérien. Dans ce nouveau livre, l’auteur convoque deux écoles théoriques : l’économie institutionnelle de Douglas North, d’une part, et l’école française de la régulation de Robert Boyer, de l’autre. La conclusion que Bellal en tire, selon Addi, est d’une clarté cinglante : il n’existe pas d’économie, développée ou non, sans régulation politique et institutionnelle – et la régulation algérienne obéit à une logique propre, radicalement différente de celle qui prévaut en Occident.

Quand l’État construit son marché plutôt que le contraire

La distinction fondamentale que pose Bellal, et qu’Addi reprend, tient en une formule empruntée à l’historien Mohamed Harbi : “en Occident, le marché a son État ; en Algérie, l’État a son marché.” Ce renversement n’est pas le fruit d’un accident ou d’une mauvaise gestion conjoncturelle. En Europe, rappelle le sociologue, c’est l’ascension de la bourgeoisie qui a imposé à la monarchie la fin des pratiques prédatrices de la féodalité, créant les conditions d’une société civile structurée par le rapport capital-travail. En Algérie, le processus s’est inversé dès l’indépendance : l’État a cherché à construire une société civile domestiquée, sans antagonisme de classes, soudée par une éthique nationale collective plutôt qu’organisée par la division sociale du travail.

Ce choix résulte d’une hostilité idéologique profonde au capitalisme, perçu par le mouvement national comme la matrice du colonialisme français. De là est née, selon Addi, l’utopie d’une économie où capital et travail ne s’opposent pas, administrée selon un “prix juste” fixé par l’État. Le populisme algérien post-indépendance a préféré une communauté nationale régulée par l’éthico-religieux à une société moderne régie par le droit et la concurrence économique. La Charte nationale de 1976, adoptée par référendum, résumait cette doctrine dans l’expression “propriété privée non-exploiteuse” : une formule qui cherchait à cantonner le capital privé aux activités commerciales, lui interdisant toute évolution vers le stade industriel.

1964 : la décision qui a dérèglé les équilibres monétaires

L’un des faits structurants que Bellal documente concerne la politique monétaire. Dès 1964, selon l’économiste, les prérogatives d’émission monétaire de la Banque centrale ont été transférées au ministère des Finances, afin que le gouvernement puisse financer librement ses projets de développement et ses dépenses sociales. Cette décision, prise dans la méconnaissance du lien entre volume de monnaie en circulation et niveau des prix, a enclenché une dynamique inflationniste structurelle dont les effets se font encore sentir.

L’ancien ministre de l’Économie Ghazi Hidouci avait documenté cette tension dans ses écrits : les hauts fonctionnaires connaissaient le déséquilibre, mais recevaient des instructions politiques pour l’ignorer. Au fil des décennies, la masse monétaire a été déconnectée de la valeur réelle des biens et services produits, rendant le dinar chroniquement fragile face aux devises internationales. Lorsque les prix des hydrocarbures baissent et que les réserves de change s’amenuisent – elles avaient atteint près de 200 milliards de dollars en 2014 avant de chuter – l’État recourt à la dévaluation, qui ne stimule pas les exportations (faibles hors pétrole) mais renchérit mécaniquement les importations et érode le pouvoir d’achat des ménages. Pour compenser, il subventionne massivement les biens de première nécessité. Selon des données officielles citées par Bellal, ces transferts sociaux représentaient en 2023 environ un quart du PIB algérien, soit l’équivalent de 35 milliards de dollars.

Secteur formel, secteur informel : deux enfants d’un même système

Cette configuration macroéconomique a produit une dualité structurelle qu’Addi et Bellal analysent avec précision. D’un côté, un secteur formel lié à l’État et indexé sur la rente pétrolière ; de l’autre, un secteur informel ancré dans la société, qui capte et redistribue une fraction significative de cette même rente par des mécanismes de différentiel de prix : revente de biens fonciers acquis auprès de l’administration à des montants parfois vingt fois supérieurs, marché parallèle des devises, réseaux de contrebande tirant profit des prix subventionnés par rapport aux pays voisins.

Ce secteur informel est défini comme l'”enfant illégitime de l’État” – ni reconnu officiellement, ni réellement combattu, parce qu’il procure des centaines de milliers d’emplois et remplit une fonction de cohésion sociale que l’économie formelle ne peut assurer seule. Ce que révèle ce tableau, c’est que les deux sphères partagent une même logique précapitaliste : le secteur public s’appuie sur la rente du sous-sol (physiocratie), tandis que le secteur informel prospère sur le commerce et la spéculation (mercantilisme). Ni l’un ni l’autre n’érige le travail productif comme source première de richesse – ce qui place l’ensemble du système économique algérien en dehors de la logique capitaliste industrielle que le reste du monde a adoptée depuis le XIXe siècle.

Deux ruptures avortées et une réforme impossible de l’intérieur

La question qui traverse l’ouvrage de Bellal et l’analyse d’Addi est celle de la “réformabilité du système“. L’histoire récente fournit deux réponses amères. En octobre 1988, les émeutes ont ouvert la voie aux réformes du gouvernement Hamrouche, lequel a été écarté par la hiérarchie militaire après deux ans d’exercice. En 2019, le Hirak a réclamé le retour des partis politiques au coeur du jeu institutionnel – refus de la même hiérarchie militaire. La différence entre les deux séquences est significative : en 1988, le régime acceptait la critique du pouvoir formel ; en 2019, il refusait que le pouvoir réel change de mains.

Addi cite Keynes pour décrire l’état d’esprit des décideurs : “dans le long terme, nous serons tous morts.” Les dirigeants algériens savent que le système n’est pas viable à long terme, mais préfèrent reporter l’échéance plutôt que d’assumer les coûts politiques du changement. Le système s’est progressivement autonomisé jusqu’à s’imposer à ceux qui le gouvernent – ils lui obéissent plus qu’il ne leur obéit, selon la formulation d’Addi. Notons, en parallèle, que l’économiste Mourad Ouchichi, de l’université Abderrahmane Mira Béjaïa, publie simultanément chez Routledge à Londres un ouvrage intitulé “Political Economy of Algeria. Extractivism, Rents and Populism” – signe que la réflexion critique sur l’économie politique algérienne s’intensifie dans les milieux académiques.

Face à cette impasse, Bellal préconise de permettre au capital privé algérien de franchir le stade mercantiliste pour entrer dans le stade manufacturier, en renégociant les accords de libre-échange conclus avec l’Union européenne afin de reconquérir le marché domestique. Le modèle explicitement cité est celui de la Chine, qui a choisi de défier l’Occident sur son propre terrain économique plutôt que de tenter d’y échapper.

Addi conclut en appelant les forces vives de la société algérienne – partis, syndicats, associations et corps intermédiaires – à s’emparer du débat que ce livre ouvre, comme préalable à une prise de conscience collective sans laquelle aucune réforme pacifique n’est envisageable.


Sources

  1. Lahouari Addi – “Rente, institutions et changement en Algérie : une sortie du régime rentier est-elle possible ?”, Les Semeurs, 23 mai 2026 https://www.lesemeurs.com/Article.aspx?ID=19658
  2. Samir Bellal – “Sortir de la rente ou l’impossible réforme en Algérie”, éditions Frantz Fanon, 2026 (présentation en ligne) https://twala.info/fr/a-chaud-actualite-algerienne/sortir-de-la-rente-ou-limpossible-reforme-en-algerie/
  3. Forum Transregionale Studien – “La rente et le changement institutionnel en Algérie – 5in10 avec Samir Bellal”, TRAFO Blog, 27 février 2025 https://trafo.hypotheses.org/55523
  4. CAIRN – Publications de Lahouari Addi (profil académique et bibliographie) https://shs.cairn.info/publications-de-lahouari-addi–6097?lang=fr
  5. https://jacques-ould-aoudia.net/postface-de-jacques-ould-aoudia-a-louvrage-du-pr-samir-bellal-rente-institutions-et-changement-en-algerie/

Karim Haddad

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