Publié en avril, le rapport annuel d’Amnesty International dresse un constat sévère sur les libertés en Algérie : arrestations arbitraires, procès fondés sur des chefs d’accusation vagues, interdictions de sortie du territoire. Trois mois plus tard, le taux de participation historiquement bas aux législatives du 2 juillet vient, presque malgré lui, confirmer ce diagnostic.
Dans son rapport annuel publié en avril 2026, Amnesty International consacre plusieurs pages à l’Algérie et dresse un tableau sans détour : les autorités ont continué de restreindre les droits à la liberté d’expression, de réunion pacifique et d’association tout au long de l’année 2025, recourant à des arrestations arbitraires et à des procès fondés sur des accusations infondées, souvent liées au terrorisme, pour neutraliser des opposants pacifiques. Le document, qui couvre 144 pays, situe l’Algérie parmi les cas où l’écart entre le discours officiel et la pratique reste le plus marqué.
Un arsenal juridique qui s’est durci
Deux évolutions législatives concentrent les critiques de l’organisation. D’abord le nouveau Code de procédure pénale, entré en vigueur en 2025, qu’Amnesty juge attentatoire au droit à un procès équitable. Ensuite une modification de la loi sur les stupéfiants, adoptée le 1er juillet 2025, qui instaure pour la première fois la peine de mort pour plusieurs infractions liées au trafic de drogue, alors qu’aucune exécution n’avait été recensée dans le pays depuis 1993. Ce durcissement pénal coexiste, sur le papier, avec quelques avancées : l’État a levé sa réserve sur la Convention pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes, et le congé maternité a été allongé à 150 jours.
Le décalage devient plus net encore du côté de la presse. Amnesty décompte environ 250 prisonniers d’opinion, et des dizaines de personnes, militants, anciens détenus, universitaires, artistes comme le chanteur Oulahlou, restent frappées d’interdiction de sortie du territoire. Le cas de Hassan Bouras, journaliste et ancien membre de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme, illustre ce mécanisme : arrêté devant son domicile d’El Bayadh le 12 avril 2026, il se trouve depuis en détention provisoire sans avoir pu consulter d’avocat dans des délais raisonnables, faute de moyens pour sa famille.
L’affaire qui pèse sur Paris et Alger
Un autre dossier dépasse largement les frontières algériennes : celui de Christophe Gleizes, journaliste sportif français condamné à sept ans de prison pour apologie du terrorisme en raison de son travail journalistique. Sa condamnation, devenue définitive après le retrait du pourvoi en cassation par sa famille, s’est installée au centre des discussions entre Paris et Alger. L’Élysée a placé ce dossier sous ce qu’il qualifie d’attention prioritaire, et la ministre déléguée aux Armées, Alice Rufo, l’a directement évoqué avec le président Tebboune lors d’un déplacement à Sétif en mai. Un geste de clémence à son endroit serait lu comme un signal fort dans la séquence de réchauffement diplomatique entamée depuis le début de l’année.
C’est là que le rapport Amnesty prend tout son sens : il ne décrit pas un climat isolé de la vie politique algérienne, il en éclaire directement les ressorts. Un mois après sa publication, le ministre de la Communication, Zoheir Bouamama, affirmait lors de la Journée mondiale de la liberté de la presse que le pays garantissait une liberté d’expression loin de toute pression ou restriction. Amnesty a répondu en retour que ce discours contrastait fortement avec le sort réservé aux professionnels des médias qui formulent des critiques envers les autorités.
C’est précisément cet écart entre discours et réalité que les législatives du 2 juillet ont mis en lumière d’une autre manière. Le taux de participation, arrêté à 20,79 % au niveau national, constitue le plus bas jamais enregistré depuis l’indépendance pour ce type de scrutin. Un climat où les libertés de réunion et d’expression restent étroitement encadrées, où l’espace pour la contestation pacifique s’est réduit année après année, ne favorise pas l’adhésion à un processus électoral. Les deux constats ne se recoupent pas par hasard : ils décrivent le même verrouillage, vu sous deux angles différents.
Pour la diaspora algérienne en France, ces dossiers ne relèvent pas de l’abstraction. Les interdictions de sortie du territoire touchent aussi des binationaux et des proches de militants installés en Europe, qui voient leurs déplacements vers l’Algérie soumis à une incertitude administrative. Le cas Gleizes, suivi de près par la profession journalistique en France, pèse également sur la perception de la relation bilatérale par une partie de cette communauté, qui espère que la normalisation en cours produise des résultats concrets sur ce terrain précis.
La question désormais posée est celle de la suite donnée à ces dossiers. Une éventuelle mesure de clémence présidentielle à l’égard de Christophe Gleizes serait scrutée comme un test de la sincérité du dégel entre Paris et Alger. Amnesty International, de son côté, a réitéré son appel aux autorités algériennes pour qu’elles cessent de recourir au système judiciaire pénal afin de réduire au silence des voix critiques, un appel qui restera sans effet mesurable tant qu’aucune libération concrète ne viendra le confirmer.
Sources
- Amnesty International – Rapport annuel 2025/2026, « La situation des droits humains dans le monde », section Algérie – https://www.amnesty.fr/wp-content/uploads/2026/04/Rapport-annuel-AI_2025-2026.pdf – consulté le 8 juillet 2026
- Amnesty International – « Algérie. Les autorités doivent libérer les journalistes détenus arbitrairement et respecter la liberté de la presse » – https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2026/05/algeria-authorities-must-release-arbitrarily-detained-journalists-and-uphold-press-freedom/ – consulté le 8 juillet 2026
- Le Matin d’Algérie – « Algérie : un bilan 2025-2026 marqué par la répression et une précarité accrue » – https://lematindalgerie.com/algerie-un-bilan-2025-2026-marque-par-la-repression-et-une-precarite-accrue/ – consulté le 8 juillet 2026
- EditorialWeb – « Rapprochement diplomatique entre la France et l’Algérie en 2026 » – https://editorialweb.fr/rapprochement-france-algerie-2026/ – consulté le 8 juillet 2026
- Algérie Eco / TSA – données sur le taux de participation aux législatives du 2 juillet 2026 (20,79 %) – consulté le 8 juillet 2026
Karim Haddad
