Créée le 31 décembre 1963, nationalisée le 24 février 1971, Sonatrach est aujourd’hui la première entreprise d’Afrique, la 23e compagnie pétrolière et gazière mondiale et le pilier financier d’un État dont elle finance entre 40 et 47 % du budget. En 2024, elle a réalisé un bénéfice net de 6,2 milliards de dollars malgré la baisse des prix des hydrocarbures, exporté 45 milliards de dollars d’hydrocarbures, et s’est imposée comme deuxième fournisseur de gaz de l’Union européenne, derrière la Norvège. Mais derrière ces chiffres impressionnants se dessine un défi existentiel : comment préserver les revenus de l’État, satisfaire une demande intérieure en forte croissance, maintenir les exportations européennes, et amorcer une transition énergétique dont les premières réalisations concrètes – quelques centaines de mégawatts de solaire – restent encore dérisoires au regard des ambitions affichées ?
Introduction
Il y a des entreprises qui sont plus que des entreprises. Sonatrach en est l’exemple le plus accompli du monde arabe. Depuis la nationalisation des hydrocarbures le 24 février 1971, la compagnie algérienne des hydrocarbures n’est pas seulement un acteur économique parmi d’autres : elle est l’État lui-même, en version industrielle. Elle finance les salaires des fonctionnaires, subventionne l’essence et le gaz domestique, paye les importations alimentaires, équipe l’armée, construit les autoroutes et les logements. Comprendre Sonatrach, c’est comprendre l’Algérie.
Cette symbiose totale entre une compagnie nationale d’hydrocarbures et un État est à la fois la force et la vulnérabilité fondamentale du modèle algérien. Sa force : en 2024, Sonatrach a exporté pour 45 milliards de dollars d’hydrocarbures, assuré 19,4 % des importations européennes de gaz naturel par gazoduc au premier trimestre 2025, et dégagé un bénéfice net de 6,2 milliards de dollars – en hausse de 20 % malgré la baisse des prix mondiaux. Sa vulnérabilité : le secteur des hydrocarbures représentait 47 % des recettes du budget et 86 % des recettes d’exportation entre 2019 et 2023 et 14 % du PIB. Cette dépendance expose le pays à chaque fluctuation des cours mondiaux et consume lentement les réserves d’un sous-sol dont les gisements conventionnels vieillissent.
Ce dossier retrace l’épopée historique de Sonatrach depuis sa création, analyse son état actuel dans toutes ses dimensions – production, exportations, gouvernance, défis techniques -, examine la position stratégique de l’Algérie comme fournisseur gazier de l’Europe, et pose la question centrale de la transition énergétique : l’Algérie parviendra-t-elle à construire, à côté de son colosse hydrocarbures, une industrie des énergies renouvelables digne de ce nom ?
Chiffres clés de l’énergie algérienne (2024-2026)
| Indicateur | Données |
|---|---|
| Bénéfice net Sonatrach 2024 | 812 milliards DA (~6,2 milliards USD, +20 % vs 2023) |
| Chiffre d’affaires à l’exportation 2024 | 6 019 milliards DA (45 milliards USD) |
| Chiffre d’affaires global 2024 | 6 523 milliards DA (~50 milliards USD) |
| Production primaire d’hydrocarbures 2024 | 193,7 millions TEP (stable) |
| Fiscalité pétrolière versée à l’État 2024 | 3 872 milliards DA (~29,8 milliards USD) |
| Exportations totales gaz naturel (gazoducs + GNL) 2024 | 49,3 milliards m³ |
| Gaz via gazoduc Transmed vers Italie 2024 | 21,1 milliards m³ |
| Gaz via gazoduc Medgaz vers Espagne (capacité) | 10-10,5 milliards m³ |
| Part de marché UE (gaz gazoduc, T1 2025) | 19,4 % (2e derrière Norvège) |
| Réserves prouvées gaz conventionnel | ~4 500 milliards m³ (10e mondial) |
| Réserves gaz de schiste (récupérables estimées) | 707 000 milliards pieds cubes (3e mondial selon EIA) |
| Rang mondial Sonatrach 2025 | 23e (valorisation : 77 milliards USD) |
| Plan d’investissement Sonatrach 2025-2029 | 60 milliards USD |
| Capacité solaire installée (2023) | ~0,5 GW |
| Objectif solaire intermédiaire (2027) | 3 200 MW (3,2 GW) |
| Objectif énergies renouvelables (2035) | 15 000 MW (15 GW) |
| Part actuelle des renouvelables dans le mix | <1 % |
1963-1971 : la naissance d’un géant et la bataille pour la souveraineté
L’histoire de Sonatrach commence dans la tension contradictoire de l’Algérie nouvellement indépendante : un pays qui vient de gagner sa liberté politique mais dont les richesses du sous-sol restent sous contrôle étranger. Le 31 décembre 1963 marque la création de la Sonatrach, chargée de la recherche, de la production, du transport et de la commercialisation des hydrocarbures. Cette entreprise nationale deviendra rapidement le pilier de la politique énergétique de l’Algérie.
Dans ses premières années, la compagnie a un rôle limité : elle construit des pipelines, commercialise une partie du gaz, mais l’essentiel de l’exploration et de la production reste entre les mains des compagnies françaises – CFP, ERAP/Elf, SNPA – qui bénéficient d’un régime concessionnaire hérité des accords d’Évian. En 1964, Sonatrach lance la construction du premier oléoduc algérien OZ1, d’une longueur de 805 km, qui relie Haoud El Hamra à Arzew. En 1966, les missions de Sonatrach, limitées à la gestion des pipelines et à la commercialisation, sont élargies à la recherche, à la production et à la transformation des hydrocarbures.
La progression est méthodique. Année après année, Sonatrach grignote des parts dans les sociétés françaises, obtient des concessions, développe ses propres capacités techniques. La logique est celle d’une reprise progressive de contrôle que le président Boumediene accélérera en 1971 avec un acte fondateur. Le 24 février 1971, l’Algérie recouvre la pleine souveraineté sur ses ressources en hydrocarbures. Les compagnies étrangères sont désormais tenues de s’associer avec Sonatrach et de créer des sociétés de droit algérien. Les mesures annoncées ce jour-là avaient été précédées par les nationalisations progressives : de MOBIL et ESSO en 1967, puis de SHELL en 1970.
Les résultats démentent les prédictions catastrophistes des compagnies françaises qui avaient suspendu leurs achats. Alors que la Sonatrach avait vendu 10 millions de tonnes de pétrole brut en 1970, elle a vendu 24 millions de tonnes en 1971, soit plus du double, et 41 millions de tonnes en 1972, soit quatre fois plus. En termes de recettes, la Sonatrach a encaissé plus d’un milliard de dollars en 1972 contre 560 millions en 1970. La nationalisation des hydrocarbures reste, dans la mémoire collective algérienne, l’acte économique le plus significatif de l’histoire post-indépendance – une revanche sur le Code pétrolier saharien de 1958 qui avait confié à la France le monopole de fait sur les richesses du sous-sol algérien.
De la nationalisation à la mondialisation : six décennies de construction
Le demi-siècle qui suit 1971 est celui de la construction d’un géant industriel. Sonatrach ne se contente pas d’exploiter les gisements existants : elle maîtrise progressivement toute la chaîne de valeur des hydrocarbures, de l’exploration à la commercialisation finale, en passant par le raffinage, la pétrochimie et la liquéfaction du gaz naturel.
Les années 1970-1980 sont celles de l’expansion maximale, financée par la rente pétrolière de l’ère Boumediene. Complexes de liquéfaction de Skikda et d’Arzew, construction de gazoducs vers l’Europe, développement des raffineries, création des premières filiales spécialisées (ENAFOR pour le forage, NAFTAL pour la distribution des carburants, ENPC pour la construction de pipelines) : l’ambition est de faire de Sonatrach une major pétrolière de rang mondial.
En 1981, après sa restructuration, dix-sept nouvelles entreprises nationales ont vu le jour, dont ASMIDAL, ANIP, EMPC, ENAFOR, NAFTAL, NEFTEC, KNPC. En 1984, la Sonatrach a été restructurée une deuxième fois. Ces restructurations successives reflètent les tensions permanentes entre deux logiques contradictoires : d’un côté, une intégration verticale maximale qui renforce la puissance industrielle ; de l’autre, une fragmentation en filiales spécialisées qui améliore la gestion et la transparence.
Le contre-choc pétrolier de 1986 ébranle le modèle. La chute des prix plonge Sonatrach et l’État algérien dans une crise financière sévère, forçant à des ajustements douloureux. Les réformes des années 1990 et 2000 introduisent une ouverture prudente aux compagnies étrangères, formalisée par les lois sur les hydrocarbures de 2005 et 2019. La loi 19-13 vise à simplifier le régime fiscal, renforcer la compétitivité du secteur et encourager les partenariats étrangers. Elle met l’accent sur la protection de l’environnement et la promotion du contenu local.
La dimension internationale de Sonatrach s’affirme progressivement. En septembre 2019, Sonatrach inaugure un complexe pétrochimique en Turquie pour un investissement estimé à 1,4 milliard de dollars. En novembre 2019, un accord moyen-long terme pour la vente de GNL en France est signé avec Engie. La compagnie algérienne n’est plus seulement un producteur national : elle s’implante à l’étranger, signe des contrats de long terme avec les majors européennes, et revendique son rang parmi les grandes compagnies nationales pétrolières mondiales.
Sonatrach en 2024 : une résilience financière sur fond de fragilités structurelles
Les résultats 2024 de Sonatrach illustrent de manière frappante la double nature de la compagnie : une capacité à générer des profits importants même dans un environnement défavorable, mais une dépendance structurelle aux prix des hydrocarbures qui limite ses marges de manœuvre à long terme.
La production primaire d’hydrocarbures est demeurée stable en 2024 par rapport à 2023, atteignant un volume de 193,7 millions de tonnes équivalent pétrole. Malgré une conjoncture jugée moins favorable, le groupe annonce un résultat net de 812 milliards de dinars, soit une hausse de 20 % par rapport à 2023. Les investissements ont atteint 835 milliards de dinars, dont 79 % consacrés à l’exploration et à la production.
Cette stabilité de la production masque des tensions réelles dans la composition du mix. Les chiffres de Sonatrach ont été tirés vers le bas par la baisse des prix des hydrocarbures, avec un prix moyen du baril de pétrole de 81,97 USD, contre 83,60 USD en 2023, soit une baisse de 2 %. Pour le gaz, la baisse a été encore plus significative, avec un prix moyen de 10,36 USD/MMBTU en 2024, contre 12,60 USD/MMBTU en 2023 (-18 %). La baisse de la fiscalité pétrolière versée à l’État – 3 872 milliards de dinars en 2024 contre 5 678 milliards en 2023, soit une chute de 46 % – illustre la sensibilité extrême des recettes budgétaires à ces fluctuations.
La structure de la production révèle une réalité souvent méconnue : la production primaire est composée à 66 % de gaz naturel, 24 % de pétrole brut, 5 % de condensat et 5 % de GPL. Les ventes des hydrocarbures sur le marché national ont atteint 71,5 millions TEP, en hausse de 3 % par rapport à 2023. Cette hausse des ventes intérieures est significative : elle reflète la croissance rapide de la demande énergétique algérienne, qui grignote chaque année une part plus grande de la production totale, réduisant mécaniquement les volumes disponibles à l’exportation.
Sonatrach occupe le 23e rang mondial parmi les entreprises de pétrole et de gaz en 2025, avec une valeur estimée à 77 milliards de dollars, devançant Petronas en Malaisie, Repsol en Espagne et CNOOC en Chine. Ce classement, bien qu’à prendre avec précaution, illustre la dimension réelle d’une compagnie qui reste la première entreprise africaine et l’une des toutes premières compagnies nationales pétrolières du monde arabe.
L’Algérie, fournisseur gazier incontournable de l’Europe
Le tournant géopolitique de 2022 – l’invasion russe de l’Ukraine et la rupture progressive de l’approvisionnement en gaz russe vers l’Europe – a propulsé l’Algérie au centre du paysage énergétique européen. En quelques mois, Alger est passée du statut de partenaire gazier traditionnel à celui de fournisseur stratégique indispensable.
En 2025, l’Algérie a acheminé quelque 30 milliards de mètres cubes via les deux gazoducs, se positionnant comme deuxième fournisseur de gaz naturel par pipeline à l’Union européenne, avec 19,4 % des importations européennes sous forme gazeuse au premier trimestre 2025, derrière la Norvège et devant la Russie.
Deux infrastructures constituent la colonne vertébrale de cette relation :
Le Transmed (Trans-Méditerranéen), qui relie l’Algérie à l’Italie via la Tunisie, est le plus ancien des gazoducs algériens vers l’Europe. L’Italie reste un pays très dépendant des importations pour son approvisionnement en énergie : en 2024, 75 % de l’énergie consommée dans le pays était importée. L’Algérie couvre 32,8 % des importations italiennes de gaz en 2025 à travers le Transmed, qui fonctionne à une capacité maximale de 23 milliards de mètres cubes gazeux.
Le Medgaz, reliant directement Beni Saf (Algérie) à Almeria (Espagne), est l’infrastructure la plus récente. L’Espagne a tiré 38,5 % de son gaz naturel d’Algérie en 2024 (dont 105 891 GWh via le gazoduc Medgaz). Ce dernier, dont la capacité a été portée à 10 Gm³, tourne désormais à quasi-plein régime. Madrid négocie d’ailleurs une hausse supplémentaire de 10 % des livraisons.
Au-delà des gazoducs, les exportations de GNL algérien montaient en puissance simultanément. En 2025, le continent européen a absorbé 95 % des exportations totales de GNL algérien, avec notamment 3,14 millions de tonnes destinées à la Turquie, 2,31 millions à la France, 1,62 million à l’Italie, 1,44 million de tonnes à l’Espagne et 640 000 tonnes au Royaume-Uni.
Ce que révèle la position algérienne dans le paysage gazier européen, c’est un avantage compétitif structurel difficile à remplacer : contrairement à d’autres fournisseurs, l’Algérie n’a jamais interrompu ses livraisons, même durant les années de crise sécuritaire ou budgétaire. Une constance devenue un argument commercial décisif dans un marché où la confiance est plus rare que le GNL. Les gazoducs algériens, hors de portée des missiles et des drones, continuent d’alimenter l’Europe sans discontinuer.
L’Union européenne a formalisé cette opportunité en décidant de supprimer progressivement les importations de gaz russe d’ici l’automne 2027. Cette décision modifie le marché européen du gaz et ouvre un contexte favorable aux fournisseurs non russes, dont l’Algérie, qui est déjà l’un des principaux exportateurs de gaz vers l’Europe. Depuis le début de 2025, alors que les importations européennes par pipeline ont globalement diminué, l’Algérie a été le seul fournisseur majeur à afficher une légère hausse de ses livraisons vers l’Italie et l’Espagne.
Le plan SH2030 et l’Algeria Bid Round 2026 : la stratégie offensive
Pour sécuriser sa position sur les marchés énergétiques mondiaux et financer la diversification économique de l’État, Sonatrach a élaboré un plan stratégique ambitieux. Sonatrach a annoncé un plan de 60 milliards de dollars sur 2025-2029, dont 80 % fléchés vers l’exploration et la production. L’Algeria Bid Round 2026, lancé mi-avril, ouvre sept blocs aux compagnies internationales avec dépôt des offres fixé au 26 novembre 2026.
Dans le cadre de sa stratégie SH2030, Sonatrach affiche clairement son ambition de devenir l’une des cinq premières entreprises pétrolières nationales parmi les plus performantes et les plus rentables de l’industrie énergétique mondiale. Le groupe prévoit de réaliser d’ici 2030 des investissements sur le territoire national de plus de 59 milliards de dollars, dont 45,8 milliards dans l’activité Exploration-Production, 8,6 milliards dans le Raffinage-Pétrochimie et 2,3 milliards dans le transport par canalisations.
Ces chiffres considérables traduisent la priorité absolue donnée à l’exploration de nouveaux gisements, condition nécessaire pour compenser le déclin naturel des champs matures. En 2024, Sonatrach a réalisé 18 découvertes, toutes en effort propre, réparties entre pétrole (51 %) et gaz (49 %). Ces découvertes représentent un volume d’hydrocarbures en place estimé à 57,68 millions TEP, avec un apport de délinéation de 45,78 millions TEP. Ces découvertes sont encourageantes, mais elles devront être multipliées pour compenser le vieillissement des gisements historiques comme Hassi Messaoud et Hassi R’Mel.
L’objectif de production de gaz est particulièrement ambitieux : la production nationale de gaz naturel s’élève à 140 milliards de mètres cubes, avec un objectif de la porter à 200 milliards de mètres cubes d’ici 2028. Atteindre cet objectif – qui implique une augmentation de 43 % en quatre ans – suppose non seulement de développer les gisements existants, mais d’explorer de nouvelles zones et d’engager le débat sur les ressources non conventionnelles.
Le dossier brûlant du gaz de schiste : entre nécessité économique et résistance sociale
L’Algérie dispose des troisièmes réserves mondiales de gaz de schiste selon l’US Energy Information Administration – une richesse potentielle colossale qui attise les convoitises des majors internationales mais soulève une opposition sociale intense depuis 2015.
Selon l’Administration américaine de l’information sur l’énergie (EIA), l’Algérie dispose des troisièmes plus grandes ressources mondiales de schiste techniquement récupérables, derrière la Chine et l’Argentine, et devant les États-Unis. Avec 3 419 trillions de pieds cubes en place, dont 707 trillions techniquement récupérables, le pays détient la troisième réserve mondiale.
L’été 2025 a marqué un tournant. Le secteur du gaz de schiste en Algérie est sur le point de conclure un accord majeur avec ExxonMobil et Chevron, deux géants américains de l’énergie récemment reçus par le président Abdelmadjid Tebboune afin de discuter des opportunités d’investissement dans ce secteur stratégique. Le président de l’Agence nationale pour la valorisation des ressources en hydrocarbures, Samir Bakhti, a confirmé que les négociations avaient franchi une étape décisive, la plupart des aspects techniques étant validés, tandis que certaines questions commerciales restent à finaliser.
Dans un communiqué, Chevron a salué le potentiel algérien : « L’Algérie dispose d’un système pétrolier de classe mondiale, avec un potentiel considérable en ressources pétrolières et gazières. Nous sommes enthousiastes quant aux synergies potentielles et aux relations que nous pourrions développer dans ce pays. »
Ce qui frappe dans ce retournement de la position algérienne, c’est sa discrétion. En 2015, des protestations massives à In Salah avaient forcé le gouvernement à suspendre les programmes d’exploration de gaz de schiste. L’été 2025 a vu une avancée discrète, mais décisive dans les négociations entre l’Agence nationale pour la valorisation des ressources en hydrocarbures (Alnaft) et ExxonMobil et Chevron. Alors que l’opinion publique avait les yeux rivés sur d’autres événements, Alger a quasiment finalisé un pré-accord qui ouvrirait la voie à l’exploitation des importantes réserves algériennes de gaz de schiste.
Les enjeux sont considérables des deux côtés. La nécessité économique est réelle : les réserves conventionnelles vieillissent, la demande intérieure croît, et l’objectif de porter la production à 200 milliards de mètres cubes d’ici 2028 ne pourra probablement pas être atteint sans recourir aux ressources non conventionnelles. Mais les risques environnementaux liés à la fracturation hydraulique dans le Sahara – une zone désertique où l’eau est une ressource précieuse – restent un sujet de préoccupation légitime que les autorités ont jusqu’ici préféré contourner plutôt qu’affronter publiquement.
La transition énergétique : entre ambitions affichées et retards accumulés
L’Algérie dispose d’un des gisements solaires les plus importants au monde. La durée d’insolation sur la quasi-totalité du territoire national dépasse les 2 000 heures annuellement et peut atteindre les 3 900 heures (hauts plateaux et Sahara). L’énergie reçue annuellement sur une surface horizontale de 1 m² soit près de 3 KWh/m² au nord et dépasse 5,6 KWh/m² au Grand Sud.
Ce potentiel théorique exceptionnel contraste avec une réalité décevante. L’Algérie produit plus de 99 % de son électricité à partir du gaz et vise 30 % de renouvelables d’ici 2035. Dès 2011, un premier programme national avait été adopté, visant l’installation de 22 000 MW de capacités renouvelables à l’horizon 2030. Ce total se répartit entre 448 MW de solaire photovoltaïque, 228 MW d’hydroélectricité et 10 MW d’éolien. Autrement dit, après quatorze ans de programmes officiels ambitieux, l’Algérie n’avait installé que 686 MW de renouvelables – à peine 3 % de l’objectif 2030.
Pourtant, 2025 marque une accélération notable et documentée. L’Algérie a importé 1,4 gigawatt de panneaux solaires chinois, contre à peine 20 mégawatts sur la même période en 2024. Une hausse multipliée par soixante-dix, qui marque le passage stratégique de la transition énergétique. Deux programmes majeurs sont en cours de réalisation : les installations contribuent à l’objectif national de production de 115 gigawatts d’électricité verte d’ici 2035, dans le cadre d’un plan gouvernemental visant à porter la part des énergies renouvelables à 27 % du mix électrique dès 2030.
Les premières centrales concrètes sont sorties de terre. En avril 2026, deux centrales solaires de 200 mégawatts chacune ont été raccordées au réseau national dans les wilayas d’El Meghaier et Biskra. L’injection totale d’électricité provenant des projets solaires devrait atteindre 1 400 MW d’ici fin 2026.
Ces 1 400 MW prévus pour fin 2026 représentent certes une progression spectaculaire par rapport aux quelques centaines de mégawatts installés précédemment. Mais ils restent très en deçà de l’objectif intermédiaire de 3 200 MW pour 2027, lui-même très en retard sur l’objectif initial de 22 000 MW pour 2030. La part des énergies renouvelables dans le mix électrique national reste inférieure à 1 %, selon les chiffres de l’Agence internationale de l’énergie.
La demande intérieure : la menace silencieuse des exportations
L’une des contraintes les moins médiatisées mais les plus pressantes du modèle énergétique algérien est la croissance rapide de la demande intérieure en énergie. Cette croissance, portée par la démographie, l’urbanisation et les subventions généreuses sur l’énergie domestique, grignote chaque année une part plus grande de la production nationale – au détriment des volumes disponibles pour l’exportation.
Les ventes des hydrocarbures sur le marché national ont atteint 71,5 millions TEP en 2024, en hausse de 3 % par rapport à 2023. Cette hausse confirme la tendance haussière des besoins énergétiques du pays. Cette tendance est structurelle et s’accélère : le 23 juillet 2025, Sonelgaz a annoncé avoir enregistré un nouveau record historique de consommation électrique, avec un pic dépassant 20 000 MW, un niveau jamais atteint auparavant.
La logique arithmétique est implacable. Si la production primaire reste stable autour de 193-194 millions de TEP et que la consommation intérieure progresse de 3 à 5 % par an, les volumes exportables – qui représentent aujourd’hui 91 millions de TEP – se réduiront mécaniquement dans les années à venir. C’est précisément la raison pour laquelle Sonatrach investit massivement dans l’exploration et pour laquelle le dossier du gaz de schiste a été remis sur la table : il n’existe pas d’autre moyen de maintenir les exportations à leur niveau actuel tout en satisfaisant une demande intérieure croissante.
Le déploiement des énergies renouvelables joue ici un rôle clé que les discours officiels mettent souvent en avant : chaque mégawatt de solaire ou d’éolien installé est un mégawatt de gaz naturel économisé pour l’exportation. L’Algérie s’est engagée à promouvoir les énergies renouvelables, avec pour objectif d’installer une puissance d’origine renouvelable de l’ordre de 22 000 MW à l’horizon 2030 pour le marché national, avec le maintien de l’option de l’exportation comme objectif stratégique. Dans ce cadre, la transition énergétique n’est pas seulement un impératif climatique – c’est une nécessité économique pour préserver les recettes d’exportation de l’État.
Les projets régionaux : TSGP et la logique d’hub énergétique
Au-delà de ses propres réserves, l’Algérie ambitionne de se positionner comme hub énergétique régional – un corridor par lequel transitera non seulement son propre gaz, mais celui de ses voisins africains vers les marchés européens.
Le projet le plus emblématique de cette ambition est le Gazoduc Trans-Saharien (TSGP, également appelé NIGAL). Sonatrach a présenté le TSGP comme axe structurant du positionnement continental de l’Algérie, reliant les réserves nigérianes aux marchés méditerranéens via le territoire algérien. Le coût du projet dépasse 13 milliards de dollars. Aucun calendrier d’exécution n’a été communiqué.
Avec une longueur de 4 128 kilomètres et une capacité annuelle de 30 milliards de mètres cubes, le TSGP transformerait l’Algérie en point de passage obligé du gaz ouest-africain vers l’Europe. Ce projet structurant, discuté depuis les années 1970 sous différentes formes, a connu une relance significative dans le contexte post-2022, avec les tensions sur l’approvisionnement gazier européen. Mais il se heurte à des obstacles considérables : la traversée de territoires sahéliens déstabilisés par les coups d’État et les groupes armés, les difficultés de financement à l’échelle nécessaire, et les incertitudes sur la demande européenne à long terme face à la transition vers les renouvelables.
Analyse prospective : trois scénarios pour l’énergie algérienne à l’horizon 2035
L’analyse des données disponibles fait apparaître trois scénarios pour l’avenir énergétique algérien, dont aucun n’est déterminé à ce stade.
Le scénario de la résilience hydrocarbures repose sur la combinaison des ressources conventionnelles nouvellement découvertes, du développement du gaz de schiste avec ExxonMobil et Chevron, et de la montée en puissance du GNL pour répondre à la demande européenne. Dans ce scénario, Sonatrach maintient ses exportations entre 45 et 55 milliards de dollars annuels jusqu’en 2035, l’État préserve ses recettes budgétaires, et la transition énergétique avance mais reste secondaire. C’est le scénario de la continuité.
Le scénario de la double révolution parie sur la conjonction de l’exploration intensive des ressources conventionnelles et non conventionnelles ET d’un déploiement massif des renouvelables qui permet de libérer du gaz pour l’exportation. Le minister de l’Énergie Arkab a rappelé lors des panels que les énergies fossiles couvrent encore plus de 80 % de la demande mondiale en 2026, argument central pour justifier la stratégie de maintien et d’expansion de la production. Dans ce scénario optimiste, l’Algérie dispose simultanément d’une puissance gazière accrue et d’un secteur renouvelable exportateur.
Le scénario de la contrainte est celui que les économistes de la rente – dont Samir Bellal dans ses analyses sur le régime rentier – considèrent comme le plus probable sans réformes structurelles profondes. La demande intérieure continue de croître plus vite que les nouvelles découvertes ne compensent le déclin des gisements matures. Les exportations gazières diminuent progressivement. Les recettes budgétaires de l’État s’érodent. Et la transition énergétique, faute d’investissements suffisants et de réformes institutionnelles adaptées, continue d’accumuler les retards. Ce scénario est celui vers lequel l’Algérie pourrait dériver si elle ne parvient pas à faire coïncider ses ambitions déclarées et ses réalisations concrètes.
Ce qui frappe dans la situation énergétique algérienne de 2026, c’est la simultanéité de signaux contradictoires : des exportations gazières en hausse vers une Europe demandeuse, un bénéfice Sonatrach en progression malgré des prix bas, des projets solaires qui se concrétisent enfin, des négociations sur le gaz de schiste qui se nouent discrètement. L’Algérie dispose de tous les ingrédients d’une transition réussie. La question n’est plus si elle les possède – mais si elle saura les assembler à temps.
FAQ – Questions fréquemment posées
Quand Sonatrach a-t-elle été créée et pourquoi ?
Sonatrach a été créée le 31 décembre 1963, quelques mois après l’indépendance algérienne, avec pour mission initiale le transport et la commercialisation des hydrocarbures. La nationalisation du 24 février 1971, sous la présidence de Houari Boumediene, a transformé radicalement son périmètre en lui confiant l’ensemble des activités de la chaîne pétrolière et gazière – de l’exploration à la commercialisation finale – après la reprise des actifs des compagnies françaises et anglo-saxonnes.
Quels sont les résultats financiers de Sonatrach en 2024 ?
En 2024, Sonatrach a réalisé un bénéfice net de 812 milliards de dinars (environ 6,2 milliards de dollars), en hausse de 20 % par rapport à 2023. Son chiffre d’affaires à l’exportation a atteint 45 milliards de dollars, pour un chiffre d’affaires global de 50 milliards de dollars. La production primaire d’hydrocarbures est restée stable à 193,7 millions de tonnes équivalent pétrole (TEP). La fiscalité pétrolière versée à l’État a cependant chuté de 46 % en raison de la baisse des prix des hydrocarbures.
Pourquoi l’Algérie est-elle stratégiquement importante pour l’Europe en matière d’énergie ?
L’Algérie est le deuxième fournisseur de gaz naturel par gazoduc de l’Union européenne, derrière la Norvège, avec une part de marché de 19,4 % au premier trimestre 2025. Elle dispose de deux gazoducs directement reliés à l’Europe – le Transmed vers l’Italie et le Medgaz vers l’Espagne – qui présentent l’avantage d’être invulnérables aux perturbations maritimes. Elle n’a jamais interrompu ses livraisons, même durant les crises sécuritaires algériennes des années 1990. Dans le contexte de suppression progressive des importations de gaz russe décidée par l’UE d’ici 2027, la position algérienne prend une importance stratégique croissante.
Qu’est-ce que le gaz de schiste en Algérie et pourquoi est-il controversé ?
L’Algérie possède les troisièmes réserves mondiales de gaz de schiste techniquement récupérables (707 000 milliards de pieds cubes), derrière la Chine et l’Argentine, selon l’EIA américaine. Ces ressources sont concentrées dans plusieurs bassins sahariens, notamment Ahnet, Gourara et Berkine. Leur exploitation par fracturation hydraulique est controversée en raison des risques de pollution des nappes phréatiques dans un pays où l’eau souterraine est précieuse, et d’un précédent de contestation sociale à In Salah en 2015 qui avait forcé le gouvernement à suspendre les forages. En 2025, des négociations avancées avec ExxonMobil et Chevron ont relancé le dossier, mais sans consultation publique notable.
Quel est l’état réel de la transition énergétique en Algérie ?
La transition énergétique algérienne accuse un retard considérable par rapport aux objectifs initiaux. En 2021, le solaire ne représentait que 0,8 % de la production électrique et l’éolien 0,01 %, pour une capacité installée d’environ 0,5 GW. Depuis 2024-2025, l’accélération est réelle : importation de 1,4 GW de panneaux solaires chinois en 2025, mise en service de deux centrales de 200 MW chacune en avril 2026, objectif de 3 200 MW installés d’ici 2027. Mais ces progrès restent en retard sur les objectifs déclarés de 22 000 MW pour 2030 et 15 000 MW pour 2035. La part des renouvelables dans le mix électrique algérien reste inférieure à 1 % selon l’AIE.
Qu’est-ce que le Gazoduc Trans-Saharien (TSGP) ?
Le TSGP (Trans-Saharan Gas Pipeline), également connu sous le nom de NIGAL, est un projet de gazoduc de 4 128 kilomètres reliant les réserves gazières du Nigeria à l’Europe via le Niger et l’Algérie. D’une capacité annuelle de 30 milliards de mètres cubes, il transformerait l’Algérie en hub de transit du gaz ouest-africain. Discuté depuis les années 1970, le projet a connu une relance en 2022-2025 dans le contexte de la crise gazière européenne. Son coût dépasse 13 milliards de dollars et aucun calendrier d’exécution ferme n’a été annoncé, en raison notamment des instabilités politiques dans les pays sahéliens traversés.
Liens internes – Pour aller plus loin sur ALG247.COM
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Sources
- Algerie-Eco / Maghreb Émergent – Sonatrach publie son rapport annuel 2024 (décembre 2025)
https://algerie-eco.com/2025/12/03/sonatrach-publie-son-rapport-annuel-2024/ — consulté le 26 juin 2026 - TSA Algérie – Sonatrach dévoile ses résultats financiers 2024 : un bénéfice en forte hausse (décembre 2025)
https://www.tsa-algerie.com/sonatrach-devoile-un-benefice-net-en-forte-hausse-en-2024/ — consulté le 26 juin 2026 - ObservAlgérie – Sonatrach dans le top 25 mondial des géants du pétrole et du gaz en 2025 (décembre 2025)
https://observalgerie.com/2025/12/30/economie/sonatrach-dans-le-top-25-mondial-des-geants-du-petrole-et-du-gaz-en-2025 — consulté le 26 juin 2026 - Maghreb Émergent – Gaz algérien : Arkab joue la carte de la fiabilité face à une Europe sous pression (avril 2026)
https://maghrebemergent.news/fr/gaz-algerien-arkab-joue-la-carte-de-la-fiabilite-face-a-une-europe-sous-pression/ — consulté le 26 juin 2026 - L’Algérie Aujourd’hui – Ce que l’Europe doit à l’Algérie (mai 2026)
https://lalgerieaujourdhui.dz/ce-que-leurope-doit-a-lalgerie/ — consulté le 26 juin 2026 - TSA Algérie – Gaz : l’Algérie dans le cercle restreint des partenaires clés de l’Europe (février 2026)
https://www.tsa-algerie.com/gaz-lalgerie-dans-le-cercle-restreint-des-partenaires-cles-de-leurope/ — consulté le 26 juin 2026 - Ecotimes DZ – Épopée de la nationalisation des hydrocarbures 1971-1980 (février 2026)
https://ecotimesdz.com/epopee-nationalisation-hydrocarbures-algerie-1971-1980/ — consulté le 26 juin 2026 - ALNAFT – Évolution des lois sur les hydrocarbures en Algérie
https://www.alnaft.dz/fr/evolution-des-lois-sur-les-hydrocarbures-en-algerie/ — consulté le 26 juin 2026 - Maghreb Émergent / 24HDZ – Vers un accord majeur sur le gaz de schiste avec Exxon et Chevron (août 2025)
https://maghrebemergent.news/fr/algerie-vers-un-accord-majeur-sur-le-gaz-de-schiste-avec-deux-compagnies-americaines/ — consulté le 26 juin 2026 - Agence Ecofin – Énergies renouvelables : l’Algérie loin de ses objectifs (2025)
https://www.agenceecofin.com/actualites/1908-130830-energies-renouvelables-malgre-une-volonte-politique-perceptible-l-algerie-est-encore-loin-de-ses-objectifs — consulté le 26 juin 2026 - ObservAlgérie – Transition énergétique : l’Algérie accélère les choses (mai 2026)
https://observalgerie.com/2026/05/23/economie/transition-energetique-lalgerie-accelere-les-choses — consulté le 26 juin 2026 - Wikipedia – Sonatrach / Énergie en Algérie
https://fr.wikipedia.org/wiki/Sonatrach — consulté le 26 juin 2026
Dernière mise à jour : juin 2026. Ce dossier est régulièrement actualisé pour intégrer les développements énergétiques les plus récents.
Karim Haddad
