Genève : ce que change le sommet de l’ONU sur la gouvernance de l’IA

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Réunis les 6 et 7 juillet à Genève pour la toute première session du Dialogue mondial sur la gouvernance de l’intelligence artificielle, les 193 États membres de l’ONU, dont l’Algérie et le Maroc, ont tenté de rapprocher des positions encore très éloignées sur l’encadrement d’une technologie que leur propre panel scientifique juge hors de contrôle. Un débat sur l’autonomie et l’opacité des machines que les mythes grecs sur les automates avaient, à leur manière, déjà posé il y a plus de 2 500 ans.

Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a ouvert les travaux lundi au centre Palexpo devant les délégations des 193 États membres, une première dans l’histoire de l’ONU sur le dossier de l’intelligence artificielle, selon les Nations unies. Ce Dialogue mondial sur la gouvernance de l’IA, créé par la résolution A/RES/79/325 de l’Assemblée générale dans le prolongement du Pacte numérique mondial adopté en 2024, a été coprésidé par les ambassadrices et ambassadeurs du Salvador et de l’Estonie, Egriselda López et Rein Tammsaar. L’Algérie y était représentée par le ministre de la Poste et des Télécommunications, Sid Ali Zerrouki, à la tête d’une délégation, selon l’agence de presse APS ; le Maroc avait envoyé sa ministre déléguée à la Transition numérique, Amal El Fallah Seghrouchni, selon le site marocain Telquel. Une deuxième session est déjà programmée à New York en mai 2027.

Un panel de 40 experts documente une concentration inédite du pouvoir de calcul

Les discussions genevoises s’appuient sur le rapport préliminaire du Groupe scientifique international indépendant sur l’intelligence artificielle, un panel de 40 experts sélectionnés parmi plus de 2 600 candidats de 140 pays, coprésidé par l’informaticien Yoshua Bengio et la journaliste philippine Maria Ressa, lauréate du prix Nobel de la paix, publié le 1er juillet. Le document établit que les États-Unis concentrent environ 75 % de la puissance de calcul des 500 plus grands supercalculateurs mondiaux consacrés à l’IA, selon les données du cabinet Epoch AI relayées par le site américain Techtimes, contre environ 15 % pour la Chine, soit près de 90 % à eux deux. Bengio a résumé le constat du panel en expliquant que les capacités de l’intelligence artificielle rejoignent, voire dépassent déjà, les performances humaines dans de nombreux domaines. Aucune garantie technique n’existe aujourd’hui, selon le rapport, que les systèmes les plus avancés suivent de façon fiable les instructions qui leur sont données.

Cette concentration n’est pas qu’une donnée technique : elle détermine qui, concrètement, peut vérifier le fonctionnement des systèmes que ce Dialogue prétend encadrer. Les 191 autres États membres réunis à Genève ne disposent pas, pour la plupart, d’une capacité de calcul indépendante pour auditer ou tester les systèmes les plus puissants. Washington, qui concentre l’essentiel de cette infrastructure, avait pourtant rejeté par avance le principe même d’une gouvernance centralisée de l’IA : lors du lancement du Dialogue à l’ONU en septembre 2025, le bureau de la Maison Blanche chargé des sciences et technologies avait explicitement écarté toute gouvernance mondiale et tout contrôle centralisé de la technologie, une position confirmée en juin par un décret présidentiel privilégiant un cadre volontaire d’évaluation des modèles les plus avancés.

Bruxelles, ou les limites d’une régulation déjà pionnière

L’Union européenne offre, avant même l’ouverture du Dialogue de l’ONU, un aperçu des difficultés qui attendent toute tentative d’encadrement plus large. Son règlement sur l’intelligence artificielle, adopté en juin 2024 et entré en vigueur le 1er août de la même année, interdit depuis février 2025 les usages jugés à risque inacceptable – notation sociale par les pouvoirs publics, manipulation comportementale, certaines formes de reconnaissance biométrique en temps réel. Les fournisseurs de modèles à usage général, dont ceux qui font tourner les assistants conversationnels les plus utilisés, sont soumis depuis août 2025 à des obligations de transparence et de documentation technique, sous peine d’amendes pouvant atteindre 35 millions d’euros ou 7 % du chiffre d’affaires mondial, selon le service dédié de la Commission européenne.

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Les obligations les plus contraignantes, celles qui visent les systèmes à haut risque utilisés dans le recrutement, le crédit ou la justice, devaient entrer en application le 2 août 2026. Le Conseil et le Parlement européens ont toutefois trouvé, le 7 mai dernier, un accord politique provisoire pour les reporter au 2 décembre 2027, dans le cadre d’un paquet de simplification dit « Digital Omnibus » qui n’était pas encore formellement publié au Journal officiel de l’Union à la date de cet article. Ce retard traduit une difficulté plus large : faire correspondre le temps du droit à celui d’une technologie qui continue d’évoluer plus vite que ses propres textes.

Le robot de bronze qui hante déjà les débats sur l’intelligence artificielle

Cette tension entre ambition régulatrice et système technique insaisissable n’a rien d’inédit. Dans son ouvrage Gods and Robots (Princeton University Press, 2018) et dans un entretien accordé en juin 2026 au podcast This Is World, l’historienne des sciences Adrienne Mayor, chercheuse à l’université Stanford, explique que les Grecs anciens avaient déjà imaginé, dès les poèmes d’Homère et d’Hésiode, des créatures artificielles dotées d’une forme d’autonomie et de savoir. Talos, le géant de bronze forgé par le dieu Héphaïstos pour garder l’île de Crète, était alimenté par un fluide vital dont le mécanisme échappait à ses propres concepteurs ; il a fini détruit après que la magicienne Médée en a exploité la vulnérabilité, en retirant le boulon qui scellait son système. Pandore, elle, fut fabriquée sur ordre de Zeus avec pour seule mission d’infiltrer le monde humain, ce qui a conduit Mayor à la décrire comme « une forme d’agent d’intelligence artificielle », selon Stanford.

Talos, géant ou robot de bronze de la mythologie grecque

Le philosophe Aristote, dont Mayor rappelle l’analyse dans ce même entretien, était allé jusqu’à envisager que des métiers à tisser capables de fonctionner seuls rendraient l’esclavage inutile, avant d’abandonner l’idée dans une société qui reposait précisément sur le travail servile. Ce que ces récits illustrent, c’est une intuition très ancienne : toute machine suffisamment autonome finit par échapper, au moins en partie, à celui qui l’a conçue, et la question de qui la contrôle rejoint immanquablement celle de qui en profite. Ce lien entre technologie et rapport de force n’a rien perdu de son actualité : c’est précisément la concentration du pouvoir de calcul entre deux pays seulement qui inquiète aujourd’hui le panel scientifique des Nations unies.

Sécurité des enfants, armes autonomes : les lignes rouges de la gouvernance mondiale de l’IA

Au-delà des rapports de force entre grandes puissances, Guterres a structuré son intervention autour de plusieurs priorités concrètes : des standards de sécurité communs pour tester les systèmes avancés, le respect des droits humains, le renforcement des capacités des pays en développement et un accès garanti aux populations aujourd’hui privées de ces technologies. Il a appelé les États à adopter un engagement pour la sécurité des enfants, qui imposerait des tests de sûreté avant tout déploiement d’une IA accessible aux mineurs. La présidente de l’Assemblée générale, Annalena Baerbock, a appuyé cet appel en rappelant qu’une écrasante majorité des contenus vidéo truqués à caractère sexuel générés par IA ciblent des femmes et des filles, selon les Nations unies. Le secrétaire général a également renouvelé son appel, formulé dès 2023, à interdire par un traité international les systèmes d’armes autonomes capables de sélectionner une cible sans supervision humaine, qu’il juge « moralement répugnants ».

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Aucun de ces engagements n’est, à ce stade, contraignant : le Dialogue de Genève produit un résumé des coprésidents, pas des décisions exécutoires, selon le dispositif adopté par l’Assemblée générale. Sa portée tient moins à des obligations immédiates qu’à la création d’un forum permanent et universel, le premier où l’ensemble des 193 États sont représentés sur ce dossier, alors que les précédents sommets sur la sécurité de l’IA – Bletchley Park en 2023, Séoul en 2024, puis Paris et New Delhi en 2025 et 2026 – réunissaient un nombre restreint de pays invités. L’Algérie et le Maroc, absents de ces sommets réservés à un cercle restreint de puissances technologiques, ont ainsi pu, pour la première fois, faire valoir leurs positions sur un pied d’égalité formelle avec les États-Unis ou la Chine.

Ce que Genève ne réglera pas avant 2027

La prochaine étape officielle de ce processus est fixée à mai 2027, date de la deuxième session du Dialogue mondial sur la gouvernance de l’IA à New York, où le panel scientifique de l’ONU doit présenter une évaluation plus complète que son rapport préliminaire de juillet. D’ici là, l’Union européenne devra elle-même clarifier, par la publication au Journal officiel de l’accord politique du 7 mai, le sort de son propre calendrier de mise en conformité pour les systèmes à haut risque. Le sommet de l’Union internationale des télécommunications « AI for Good », qui se tient à Genève dans la foulée du Dialogue jusqu’au 10 juillet, doit de son côté présenter ses propres recommandations techniques dans les prochaines semaines.


Sources

  1. ONU Info – « Le chef de l’ONU salue le premier rapport scientifique mondial sur l’IA », https://news.un.org/en/story/2026/07/1167853 – consulté le 8 juillet 2026
  2. ONU Info – « From AI to ‘killer robots’: UN chief issues urgent governance call », https://news.un.org/en/story/2026/07/1167873 – consulté le 8 juillet 2026
  3. Agence Presse Service (APS) – « Zerrouki prend part à Genève au Dialogue mondial sur la gouvernance de l’intelligence artificielle », https://www.aps.dz/fr/algerie/education-et-technologie/mr9keqqg-zerrouki-prend-part-a-geneve-au-dialogue-mondial-sur-la-gouvernance-de-l-intelligence-artificielle – consulté le 8 juillet 2026
  4. Telquel – « Le Maroc participe à l’ouverture du Dialogue mondial sur la gouvernance de l’IA à Genève », https://telquel.ma/instant-t/2026/07/06/le-maroc-participe-a-louverture-du-dialogue-mondial-sur-la-gouvernance-de-lia-a-geneve_1997685/ – consulté le 8 juillet 2026
  5. Techtimes – « UN AI Governance Summit Opens Monday: Science Panel Says Control Is Not Guaranteed », https://www.techtimes.com/articles/319647/20260703/un-ai-governance-summit-opens-monday-science-panel-says-control-not-guaranteed.htm – consulté le 8 juillet 2026
  6. Service AI Act, Commission européenne – « Calendrier de mise en œuvre de la législation de l’UE sur l’IA », https://ai-act-service-desk.ec.europa.eu/fr/ai-act/timeline/calendrier-de-mise-en-oeuvre-de-la-legislation-de-lue-sur-lia – consulté le 8 juillet 2026
  7. Inside Global Tech (Covington) – « EU AI Act Update: Timeline Relief, Targeted Simplification, and New Prohibitions », https://www.insideglobaltech.com/2026/05/28/eu-ai-act-update-timeline-relief-targeted-simplification-and-new-prohibitions/ – consulté le 8 juillet 2026
  8. Stanford Report, Université Stanford – « Ancient myths reveal early fantasies about artificial life » (Adrienne Mayor), https://news.stanford.edu/stories/2019/02/ancient-myths-reveal-early-fantasies-artificial-life – consulté le 8 juillet 2026
  9. This Is World (Maciej Kawecki, Michał Wyrębkowski) – « Adrienne Mayor – Stanford historian, on ancient warnings about AI », entretien vidéo, juin 2026, https://www.youtube.com/playlist?list=PLwBrm0Qy5dkwSKdG1szUpBhv7sUmYr3nO – consulté le 8 juillet 2026

Samir B.

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