Les funérailles du guide suprême iranien Ali Khamenei, achevées le 9 juillet à Mashhad, ont mis en scène une nouvelle carte d’alliances au Moyen-Orient, où Washington et Tel-Aviv apparaissent en net recul. Pakistan, Turquie, Arabie saoudite et Égypte consolident un axe régional inédit, pendant que l’Iran resserre ses liens avec la Russie et la Chine.
Six jours durant, du 3 au 9 juillet, le cercueil d’Ali Khamenei a traversé Téhéran, Qom, Ispahan, Chiraz, puis Najaf et Kerbala en Irak, avant son inhumation au sanctuaire de l’imam Reza à Mashhad. Selon l’agence Al Jazeera, une trentaine de délégations étrangères ont assisté aux cérémonies, dont la Russie (représentée par l’ancien président Dmitri Medvedev), la Chine, le Pakistan, l’Afghanistan des talibans, le Tadjikistan et l’Arménie. Aucun responsable occidental n’a fait le déplacement, selon Euronews.
Khamenei avait été tué le 28 février dans des frappes conjointes américano-israéliennes qui ont ouvert une guerre de près de quarante jours, avant qu’un cessez-le-feu fragile ne soit conclu en avril, suivi d’un protocole d’accord en juin fixant un délai de soixante jours pour négocier un règlement définitif.
Ce que révèlent ces funérailles dépasse largement le seul deuil national. Elles offrent un instantané des recompositions à l’œuvre depuis la guerre : d’un côté, une puissance américaine qui peine à retrouver l’initiative diplomatique et un allié israélien de plus en plus isolé ; de l’autre, un maillage de partenariats régionaux qui se construit largement hors du contrôle de Washington.
Une photographie diplomatique sans l’Occident
Le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif, le chef d’état-major Asim Munir et le ministre de l’Intérieur Mohsin Naqvi se sont rendus à Téhéran dès le 3 juillet, selon Al Jazeera, qui souligne le rôle central joué par Islamabad dans les tractations indirectes entre Washington et Téhéran. L’Inde, en comparaison, n’a envoyé qu’une délégation de rang intermédiaire, composée du ministre adjoint des Affaires étrangères Pabitra Margherita et du gouverneur du Bihar Syed Ata Hasnain. Cette différence de niveau d’engagement illustre deux trajectoires distinctes : celle d’un Pakistan qui investit sa proximité avec Téhéran pour peser sur le dossier, et celle d’une Inde qui reste prudemment alignée sur Washington sans pour autant rompre tout contact avec l’Iran.
Le successeur désigné de Khamenei, son fils Mojtaba, n’a pas assisté aux cérémonies publiques. Selon plusieurs médias, cette absence tiendrait à des menaces d’assassinat après les blessures qu’il aurait reçues lors des frappes de février. Les pourparlers de paix engagés au Qatar ont par ailleurs été suspendus pendant la durée du deuil national, retardant d’autant la négociation sur l’avenir du détroit d’Ormuz et du programme nucléaire iranien.
Une guerre qui a rebattu les cartes régionales
Pour comprendre l’ampleur du basculement, il faut remonter à la séquence ouverte en février. L’opération conjointe américano-israélienne, présentée par Washington comme une frappe ciblée contre le programme nucléaire iranien, a débouché sur un conflit prolongé qui a considérablement fragilisé la position américaine dans la région. C’est dans ce contexte que le Pakistan a émergé comme médiateur incontournable : Islamabad a hébergé plusieurs rounds de négociations indirectes entre Washington et Téhéran, un rôle salué en avril par la porte-parole de la Maison-Blanche Karoline Leavitt, qui avait qualifié la médiation pakistanaise d’« incroyable », selon New Lines Magazine.
Ce repositionnement ne doit rien au hasard. Depuis septembre 2025, le Pakistan et l’Arabie saoudite sont liés par un accord de défense mutuelle stipulant que toute agression contre l’un des deux pays sera considérée comme une agression contre l’autre, sur le modèle de l’article 5 de l’OTAN. Selon une analyse du Center for Strategic and International Studies, ce pacte a été motivé par la défiance croissante de Riyad à l’égard de la fiabilité de la garantie sécuritaire américaine, déjà entamée par plusieurs épisodes antérieurs, dont l’absence de riposte américaine après les frappes houthies de 2019 sur les installations pétrolières d’Abqaiq.
Le Pakistan, la Turquie et l’Arabie saoudite au cœur d’un nouveau quadrilatère
L’accord bilatéral s’est depuis élargi. Un institut d’analyse britannique, l’International Institute for Strategic Studies, a documenté l’émergence d’un groupement associant l’Arabie saoudite, le Pakistan, la Turquie et, potentiellement, l’Égypte, formé dans la foulée du conflit iranien. Les ministres des Affaires étrangères de ces quatre pays se sont réunis à plusieurs reprises, notamment lors du forum diplomatique d’Antalya en avril, pour coordonner leurs réponses à un environnement sécuritaire jugé de plus en plus instable. Ce n’est pas tant la formalisation d’une alliance militaire intégrée qui compte ici, que la convergence d’intérêts entre des puissances qui, depuis des décennies, dépendaient largement du parapluie sécuritaire américain.
La Turquie occupe une position particulière dans cette recomposition. Hôte du sommet de l’OTAN qui s’est ouvert le 7 juillet à Ankara, elle affiche, selon Le Grand Continent, une volonté d’apparaître comme une puissance incontournable de l’Alliance atlantique, tout en cultivant des liens croissants avec Islamabad et Riyad.
Le président américain Donald Trump a par ailleurs qualifié publiquement, à la veille du sommet, le soutien américain à l’OTAN de « ridicule » et « à sens unique », reprochant aux Européens leur absence de solidarité lors des frappes contre l’Iran. Cette tension entre Washington et ses alliés traditionnels contraste avec l’activisme diplomatique déployé par les puissances émergentes du Golfe et d’Asie du Sud.
Ce que ce basculement implique pour Washington et Tel-Aviv
Ce repositionnement régional a des conséquences directes pour les deux capitales considérées comme les grandes perdantes de la séquence. Pour Washington, la difficulté à conclure l’accord définitif avec Téhéran, malgré la signature du protocole de juin, illustre une capacité d’influence réduite sur un dossier où l’initiative appartient désormais largement à des médiateurs régionaux comme le Pakistan et le Qatar.
Pour Israël, la multiplication des soutiens affichés à l’Iran lors des funérailles, venus de pays aussi divers que la Russie, la Chine, le Bangladesh ou la Turquie, traduit un isolement diplomatique croissant, alors même que la guerre de février n’a pas permis d’éliminer durablement les capacités militaires et l’influence régionale de Téhéran.
L’Iran, de son côté, consolide ses partenariats avec Moscou et Pékin, deux puissances qui ont accompagné son discours sur un « nouvel ordre régional » pour l’Asie de l’Ouest. La présence de Dmitri Medvedev aux funérailles, présenté par la télévision iranienne comme émissaire personnel de Vladimir Poutine, a été interprétée par plusieurs commentateurs comme un signal de ce rapprochement stratégique.
Les prochaines semaines seront déterminantes pour vérifier si cette recomposition se traduit en gains concrets. Les négociations américano-iraniennes doivent reprendre à Doha dans le cadre du délai de soixante jours fixé par le protocole de juin, tandis que les conclusions du sommet de l’OTAN à Ankara, clos le 8 juillet, donneront un premier indice sur la capacité de la Turquie à faire valoir ses ambitions régionales au sein même de l’Alliance atlantique.
Sources
Al Jazeera – “Iran’s Khamenei funeral: Which world leaders are attending?”
https://www.aljazeera.com/news/2026/7/3/irans-khamenei-funeral-which-world-leaders-are-attending – consulté le 8 juillet 2026
Euronews – “Iran to host dozens of foreign leaders for Khamenei’s funeral, with Western nations absent”
https://www.euronews.com/2026/07/03/iran-to-host-dozens-of-foreign-leaders-for-khameneis-funeral-with-western-nations-absent – consulté le 8 juillet 2026
France 24 – “En direct : l’Iran prépare les funérailles du guide suprême Ali Khamenei”
https://www.france24.com/fr/moyen-orient/20260703-en-direct-iran-prepare-funerailles-guide-supreme-ali-khamenei-liban-guerre-israel-etats-unis-negociations – consulté le 8 juillet 2026
New Lines Magazine – “Pakistan Is Taking on a New Role in the Middle East”
https://newlinesmag.com/reportage/pakistan-is-taking-on-a-new-role-in-the-middle-east/ – consulté le 8 juillet 2026
Center for Strategic and International Studies (CSIS) – “Could the Pakistani-Saudi Defense Pact Be the First Step Toward a NATO-Style Alliance?”
https://www.csis.org/analysis/could-pakistani-saudi-defense-pact-be-first-step-toward-nato-style-alliance – consulté le 8 juillet 2026
International Institute for Strategic Studies (IISS) – “A new Middle Eastern quadrilateral is taking shape”
https://www.iiss.org/online-analysis/online-analysis/2026/05/a-new-middle-eastern-quadrilateral-is-taking-shape/ – consulté le 8 juillet 2026
Le Grand Continent – “Le sommet de l’OTAN s’ouvre à Ankara. Quels sont les points à suivre ?”
https://legrandcontinent.eu/fr/2026/07/07/le-sommet-de-lotan-souvre-a-ankara-quels-sont-les-points-a-suivre/ – consulté le 8 juillet 2026
Julien Moreau
