Le 4 juin 2026, à Adrar, dans le Grand Sud algérien, les premiers travaux du tronçon algérien du gazoduc transsaharien ont officiellement débuté. Ce coup d’envoi symbolique marque le passage d’un projet vieux de plus de vingt ans aux travaux de terrain – et repositionne l’Algérie au cœur de l’architecture gazière eurafricaine.
C’est depuis le champ gazier d’Aoulef, dans la wilaya d’Adrar, que Mohamed Arkab, ministre d’État chargé des Hydrocarbures, a donné le premier coup de pioche officiel du tronçon algérien du Trans-Saharan Gas Pipeline (TSGP). À ses côtés, Ekperikpe Ekpo, son homologue nigérian, et Hamadou Tini, ministre nigérien du Pétrole, ont co-signé ce moment devant les directions générales de Sonatrach, de la NNPC nigériane et de la Sonidep nigérienne. La scène, immortalisée sur la photo de l’Agence de presse de service (APS) publiée le jour même – un technicien inscrivant à la peinture jaune le numéro du premier joint de soudure, face à un engin de chantier et aux couleurs algériennes – illustre mieux qu’un communiqué officiel la portée de la journée : celle du passage d’un projet sur papier à une réalité de terrain.
Vingt ans de projet, une étude Penspen pour franchir le seuil
Initié par l’Algérie et le Nigeria dès 2002, puis rejoint par le Niger en 2008 comme co-sponsor, le TSGP a une histoire longue et jalonnée d’ajournements. Penspen avait déjà livré une première étude de faisabilité en 2006, concluant à la viabilité technique et économique du projet. Ce n’est qu’en mars 2025 que le cabinet britannique a été remandaté pour une actualisation complète, comprenant, selon les termes du contrat, une analyse du marché gazier régional, une évaluation environnementale et sociale, une estimation des coûts et le développement d’un cahier des charges pour la phase d’ingénierie préliminaire (FEED). PenspenZAWYA
C’est à l’issue de la cinquième réunion ministérielle du comité de pilotage, tenue mercredi 3 juin au Centre international de conférences Abdelatif-Rahal à Alger, que les représentants des trois pays ont validé le rapport final de Penspen et acté le démarrage des travaux sur la portion algérienne du pipeline. Le projet, dont le coût total est estimé à 13 milliards de dollars par Sonatrach, doit relier les champs gaziers du delta du Niger, dans le sud du Nigeria, aux côtes méditerranéennes via le territoire nigérien, pour alimenter les marchés européens. Ce que cette validation signifie concrètement, c’est que le rapport Penspen acquiert désormais valeur de référence technique et économique pour toutes les phases suivantes – une bascule qui transforme l’étude en feuille de route engageante. L’express DZLa Nouvelle Tribune
La géométrie du tracé : 2 310 km sur sol algérien
Sur les 4 128 kilomètres totaux du gazoduc, la répartition est la suivante : 1 037 km traversent le Nigeria, 841 km le Niger, et 2 310 km le territoire algérien – soit le tronçon le plus long et, du point de vue logistique, le plus complexe. Le pipeline part de Warri, au Nigeria, pour rejoindre Hassi R’Mel, le grand gisement gazier algérien, avec une capacité de transport annuelle estimée à 30 milliards de mètres cubes. Ce segment algérien constitue précisément la jonction entre le territoire nigérien et les infrastructures d’export existantes : les gazoducs Medgaz, reliant l’Algérie à l’Espagne, et TransMed, reliant l’Algérie à l’Italie. Capmad + 2
L’avantage structurel d’Alger tient précisément à cette connexion préexistante. En 2024, l’Algérie fournissait déjà environ 14,4 % du total des importations gazières de l’Union européenne, s’imposant comme l’un des premiers fournisseurs non russes par pipeline. Avec le TSGP, l’Algérie n’ambitionne pas seulement d’acheminer du gaz nigérian vers l’Europe : elle se positionne en hub de transit continental, capable d’agréger des volumes en provenance de plusieurs bassins subsahariens. Modern Diplomacy
Le dégel algéro-nigérien, condition sine qua non du redémarrage
Derrière le coup d’envoi d’Adrar se dessine une dynamique diplomatique que les communiqués officiels tendent à minorer. Le rapprochement entre Alger et Niamey a été officialisé le 12 février 2026 par le retour simultané de leurs ambassadeurs respectifs, après près d’un an de brouille diplomatique initiée en 2025 sur fond de tensions sahéliennes. C’est lors d’une conférence de presse conjointe à Alger avec le chef de la junte nigérienne, le général Abdourahamane Tiani, que le président Tebboune avait annoncé en février que Sonatrach prendrait la tête des travaux sur le tronçon nigérien, avec un démarrage prévu immédiatement après le Ramadan. Afrik.comEIR News
Cette séquence n’est pas anodine. Le TSGP a en réalité fonctionné comme levier de normalisation : c’est la perspective du projet énergétique commun qui a fourni le cadre politique permettant au dégel de s’opérer. La structure de gouvernance du TSGP reflète cet équilibre : la NNPC nigériane et Sonatrach se partagent 90 % des parts, le Niger conservant les 10 % restants via la Sonidep. Une répartition qui assure au Niger un intéressement financier au projet tout en consolidant le leadership opérationnel de Sonatrach. ZAWYA
L’ombre du Sahel sur le tronçon nigérien
Le volontarisme diplomatique ne saurait effacer les contraintes sécuritaires qui continuent de peser sur la portion nigérienne du tracé. Le parcours du TSGP traverse des zones où plusieurs groupes armés sont actifs, notamment le JNIM lié à Al-Qaïda, ainsi que l’État islamique au Sahel. Bien que le Niger observe une réduction récente des attaques et des victimes, le Sahel central demeure la région la plus meurtrière au monde en termes d’actes terroristes, selon les données disponibles pour 2025-2026. HespressJournal du Faso
Sur les 4 128 kilomètres du gazoduc, les 841 kilomètres côté nigérien restent entièrement à construire – et c’est précisément ce segment qui conditionne l’ensemble du projet. Par ailleurs, aucun financement n’a encore été formellement engagé : la Banque africaine de développement a signalé lors de ses assemblées annuelles à Brazzaville qu’elle était prête à financer le projet directement ou via des partenaires, et l’Afreximbank a formulé un intérêt similaire – sans qu’aucune des deux institutions n’ait à ce stade engagé de fonds. Maghreb ÉmergentMaghreb Émergent
Alger hub gazier, face au rival marocain
Ce qui se joue à Adrar dépasse le seul projet TSGP : c’est la bataille de l’architecture énergétique africaine pour les trente prochaines années. Le TSGP est directement concurrencé par le Nigeria-Morocco Gas Pipeline (NMGP), un tracé atlantique de 5 600 km porté par Rabat et estimé à 25 milliards de dollars, qui cible le même gaz nigérian et le même marché européen. Le projet marocain accumule ses propres retards : son étude de faisabilité finale, prévue pour 2024, a glissé à mi-2026 faute d’acheteurs engagés, sa mise en service complète restant projetée à 2046. La Nouvelle TribuneMaghreb Émergent
L’avantage structurel du TSGP est précisément sa connexion aux corridors Medgaz et TransMed, déjà opérationnels, qui permettraient une mise en service accélérée dès l’achèvement du tronçon nigérien. Pour l’Union européenne, qui cherche depuis 2022 à réduire sa dépendance au gaz russe, la concrétisation du TSGP représente un signal de fiabilité que Bruxelles attend depuis longtemps de ses partenaires africains. Energy Capital Power
Le premier joint de soudure posé à Aoulef n’est pas seulement le début d’un chantier : c’est le signal que l’Algérie a choisi de transformer son positionnement géographique en avantage géopolitique durable. La prochaine étape déterminante sera l’engagement formel des financements pour le tronçon nigérien, attendu dans les prochains mois selon des sources proches du dossier citées par Maghreb Émergent.
Sources
- TSA Algérie – Gazoduc transsaharien TSGP : lancement officiel des travaux en Algérie https://www.tsa-algerie.com/gazoduc-transsaharien-tsgp-lancement-officiel-des-travaux-en-algerie/ – consulté le 5 juin 2026
- Maghreb Émergent – Gazoduc transsaharien TSGP : le tronçon algérien officiellement lancé https://maghrebemergent.news/fr/gazoduc-transsaharien-tsgp-le-troncon-algerien-officiellement-lance/ – consulté le 5 juin 2026
- La Nouvelle Tribune – Gazoduc transsaharien : l’Algérie, le Nigeria et le Niger valident l’étude de faisabilité https://lanouvelletribune.info/2026/06/gazoduc-transsaharien-lalgerie-le-nigeria-et-le-niger-valident-letude-de-faisabilite/ – consulté le 5 juin 2026
- Penspen (cabinet britannique) – Penspen to Deliver Feasibility Study Revalidation for Trans-Saharan Gas Pipeline Project https://www.penspen.com/news/penspen-trans-saharan-gas-pipeline-project-feasibility/ – consulté le 5 juin 2026
- Modern Diplomacy – Algeria’s Rising Role in Global Energy Geopolitics https://moderndiplomacy.eu/2026/05/12/algerias-rising-role-in-global-energy-geopolitics/ – consulté le 5 juin 2026
- International Crisis Group – Le JNIM et le dilemme de l’expansion au-delà du Sahel https://www.crisisgroup.org/fr/rpt/africa/sahel-west-africa/321-le-jnim-et-le-dilemme-de-lexpansion-au-dela-du-sahel – consulté le 5 juin 2026
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