Soixante-dix ans après les faits, une enquête publiée ce 23 mai révèle l’ampleur du massacre commis par l’armée française dans trois villages kabyles – 75 civils exécutés, plus de 200 femmes agressées sexuellement, une tragédie dissimulée pendant des décennies sous le vocable de “pacification”. Le livre de la documentariste Safia Kessas et de l’historien Fabrice Riceputi paraît au moment précis où l’Algérie vient d’adopter une loi criminalisant le colonialisme français.
Le 23 mai 1956, peu avant l’aube, des unités militaires françaises encerclent les villages d’Aït Soula, Tazrouts et Agouni, trois localités du versant gauche de la vallée de la Soummam, en Petite Kabylie, à une cinquantaine de kilomètres de Béjaïa. Les tirs éclatent vers quatre heures du matin. Pendant plusieurs heures, les habitants se terrent chez eux. Puis l’armée rassemble la population : les hommes sont séparés des femmes avant d’être exécutés. Soixante-quinze civils perdent la vie ce jour-là, selon cette recherche publiée aux éditions La Découverte. Plus de deux cents femmes sont contraintes de rejoindre la mosquée du village, forcées à se dénuder sous la menace des armes. Des viols collectifs sont commis. C’est cette journée, longtemps occultée des mémoires officielles, que reconstituent Safia Kessas et Fabrice Riceputi dans leur livre-enquête, soixante-dix ans jour pour jour après le drame.
Un accrochage “avec des rebelles” : la mécanique d’un effacement organisé
L’ouvrage, dont la préface est signée par le fondateur de Mediapart Edwy Plenel – qui le qualifie de récit d’un “Oradour-sur-Glane en Algérie” -, est le fruit d’une investigation de plusieurs années. Il s’appuie sur les témoignages des derniers survivants recueillis en Kabylie, confrontés aux archives militaires françaises et aux déclarations d’anciens soldats. Ce que l’enquête met en évidence, c’est la mécanique d’un effacement organisé : dès mai 1956, l’armée française avait présenté le massacre comme un simple accrochage avec des combattants du FLN. Tout témoignage civil faisant état de crimes militaires était, selon les auteurs, systématiquement disqualifié comme propagande des “rebelles”, privant les victimes de toute possibilité de recours ou de reconnaissance. Les villages d’Aït Soula, Tazrouts et Agouni se trouvaient dans une zone que l’armée désignait comme “infectée” ou “pourrie” en raison de la proximité des maquis de la Soummam – des termes qui, dans les archives, trahissent une logique d’anéantissement assumée bien au-delà du simple rétablissement de l’ordre.
Ce qui frappe dans ce massacre, c’est qu’il ne fut pas un accident : les documents consultés par les auteurs révèlent, selon l’enquête, une opération inscrite dans la stratégie de “pacification” de la vallée de la Soummam menée par l’armée française en 1956. Dans ce contexte, la violence faite aux femmes ne relevait pas de comportements incontrôlés : elle constituait un instrument de terreur collective, visant à briser le tissu social des communautés rurales kabyles. Un double tabou – la honte des victimes et le déni institutionnel – a durablement scellé ce volet du drame dans le silence.
De Bruxelles aux villages de la Soummam : les origines d’une enquête intime
C’est un deuil personnel qui est à l’origine de cette investigation. En 2019, alors que la mort de son père approche, la documentariste belgo-algérienne Safia Kessas comprend que l’exil de ses parents en Belgique s’enracine dans une histoire plus profonde, faite de “dépossession, d’injustice et de résistance silencieuse”, selon les termes rapportés par Livres Hebdo. Son père lui parle d’une soeur tuée pendant la guerre. Safia Kessas, qui ignorait tout de cette tante, décide de retrouver la vérité sur son destin. Elle retourne dans les villages kabyles de l’enfance de son père, interroge les survivants, les membres de la diaspora kabyle en Belgique et en France, ainsi que d’anciens soldats. C’est en croisant ces témoignages avec les travaux de l’historien Fabrice Riceputi – chercheur associé à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) et auteur notamment de précédentes investigations sur la torture pendant la guerre d’Algérie – que l’enquête prend sa forme définitive. L’investigation avait d’abord été publiée sous forme de série dans Mediapart à l’été 2025, avant d’être rassemblée dans ce volume publié chez La Découverte, co-édité par les éditions algériennes Barzakh.
Le parti pris méthodologique est explicitement celui de l’histoire orale – recueillir la mémoire populaire là où les archives officielles ont été tronquées ou falsifiées. Cette démarche, dans le sillage des travaux de l’historienne Claire Mauss-Copeaux sur des massacres similaires commis à Oudjehane dans le Constantinois à la même période, permet de restituer aux victimes et à leurs descendants un récit que l’État français n’avait intérêt à préserver dans son intégralité. Car ce silence, soulignent les auteurs, n’est pas le produit d’un simple oubli : il est le résultat d’une violence coloniale qui a brisé, en même temps que des vies, les mécanismes ordinaires de la transmission entre générations.
70e anniversaire, entre loi algérienne et signaux de Paris
La parution de ce livre intervient dans un moment particulièrement chargé sur le plan diplomatique. Le 21 mai 2026 – soit deux jours seulement avant le 70e anniversaire du massacre -, l’Algérie publiait au Journal officiel la loi n° 26-10, adoptée à l’unanimité par l’Assemblée populaire nationale en décembre 2025. Ce texte qualifie le colonialisme français, de 1830 à 1962, de crime d’État et le déclare imprescriptible. Il exige formellement une reconnaissance officielle de la France et prévoit des sanctions pénales pour toute apologie ou minimisation de la colonisation. Il prend effet dans un contexte où les relations entre les deux pays, passées par une crise diplomatique grave depuis 2024, restent fragiles malgré des signaux récents de décrispation.
Du côté français, des gestes ont eu lieu ces dernières semaines. Le 8 mai 2026, une ministre française déléguée aux Armées, Alice Rufo, s’est rendue à Sétif pour commémorer les massacres du 8 mai 1945, accompagnée de l’ambassadeur Stéphane Romatet dont c’était le retour officiel en Algérie après plusieurs mois de mise en retrait à Paris consécutifs à une nouvelle crise bilatérale. Ces démarches restent cependant en deçà de la reconnaissance formelle qu’exige Alger – et que réclame, avec une insistance croissante, une partie de la société française, dont Ségolène Royal, devenue présidente de l’Association France-Algérie en janvier 2026, qui plaide publiquement pour des excuses officielles.
La date du 23 mai 2026 concentre ainsi, en quelques heures, ce que soixante ans de relations franco-algériennes n’ont pas réussi à dénouer : un crime de guerre documenté, resté sans reconnaissance officielle ; une loi algérienne votée en réponse directe à ce déni persistant ; et un livre qui redonne enfin un nom et un visage à 75 victimes longtemps enterrées une seconde fois par le silence institutionnel des États.
Sources
- Éditions La Découverte – Safia Kessas et Fabrice Riceputi, Un massacre en Kabylie – Algérie 1956, mai 2026 https://www.editionsladecouverte.fr/un_massacre_en_kabylie-9782348093005 – consulté le 24 mai 2026
- France 24 – “Massacre du 23 mai 1956 en Kabylie : trois villages pacifiés par l’armée française en Algérie”, publié le 23 mai 2026 https://www.france24.com/fr/afrique/20260523-massacre-23-mai-1956-kabylie-trois-villages-pacifi%C3%A9s-arm%C3%A9e-fran%C3%A7aise-alg%C3%A9rie – consulté le 24 mai 2026
- ObservAlgérie – “Algérie : la loi criminalisant la colonisation publiée au Journal officiel”, 22 mai 2026 https://observalgerie.com/2026/05/22/politique/algerie-la-loi-criminalisant-la-colonisation-publie-au-journal-officiel – consulté le 24 mai 2026
- Livres Hebdo – Recension de Un massacre en Kabylie par Safia Kessas et Fabrice Riceputi https://www.livreshebdo.fr/article/safia-kessas-fabrice-riceputi-un-massacre-en-kabylie-algerie-1956-la-decouverte – consulté le 24 mai 2026
- Histoirecoloniale.net – Préface d’Edwy Plenel, “Il y a 70 ans, un Oradour-sur-Glane en Algérie” https://histoirecoloniale.net/il-y-a-70-ans-un-oradour-sur-glane-en-algerie-par-edwy-plenel/ – consulté le 24 mai 2026
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