Il s’appelait Selim. Il était né à Alger vers 1740, formé à Constantinople, réduit en esclavage en Louisiane, et il fréquentait les cercles intellectuels de Williamsburg lorsque Thomas Jefferson (le 3ème président des USA) y étudiait le droit. Deux siècles et demi plus tard, l’histoire fabuleuse de Selim continue de nous interpeler notamment à propos des premiers musulmans ayant foulé le sol américain.
Fils d’un officier supérieur de la Régence ottomane d’Alger, Selim grandit dans ce qui est aujourd’hui le quartier de Bir Mourad Rais. Son père l’envoie étudier à l’Université d’Istanbul, où il apprend le grec ancien, l’hébreu, l’araméen, la physique et la géométrie – la formation d’un homme destiné à une carrière diplomatique dans l’Empire. C’est sur le chemin du retour vers Alger, en 1756, que sa trajectoire bascule : son navire est capturé par des corsaires espagnols, remis à la marine française, et fait escale à La Nouvelle-Orléans, où Selim est vendu aux enchères.
Nous sommes en pleine Guerre de Sept Ans – le premier conflit véritablement mondial de l’Histoire – et l’Algérie est alors alliée de l’Angleterre contre la France et l’Espagne. Selim n’est ainsi pas une victime ordinaire de la piraterie : il est une prise de guerre dans un conflit qui redessinait le monde.
De La Nouvelle-Orléans aux Appalaches : une odyssée extraordinaire
Revendu plusieurs fois, trop instruit et trop fier pour se soumettre, Selim finit par être cédé à des trafiquants qui le remettent aux Indiens Shawnee dans la vallée de l’Ohio, où il passe environ trois ans en captivité. Il s’échappe seul, sans vivres ni armes, traverse à pieds les Appalaches de nuit, se nourrissant de baies sauvages, et il finit par s’effondrer mourant dans le creux d’un vieil arbre abattu en Virginie.
C’est là qu’un chasseur du nom de Samuel Givens le découvre, en 1759, dans ce qui est aujourd’hui la Virginie-Occidentale. Soigné, hébergé, Selim apprend l’anglais en quelques mois.
Ce que la West Virginia Encyclopedia – référence académique de l’État, mise à jour en juin 2025 – confirme pour cette période, c’est que Selim arrive ensuite à Williamsburg, capitale coloniale de Virginie, muni d’une lettre de recommandation, et y devient rapidement une célébrité intellectuelle. Sa maîtrise du grec ancien stupéfie les professeurs du College of William and Mary. Il entre dans l’orbite de William Small – le seul vrai professeur de Thomas Jefferson – et de John Page, le meilleur ami du futur auteur de la Déclaration d’Indépendance. Selon le chercheur Martin Clagett, affilié au Robert H. Smith International Center for Jefferson Studies de la Fondation Monticello, Selim “avait probablement des échanges avec Jefferson lui-même” – aucune rencontre n’est cependant formellement documentée, mais leurs relations communes sont multiples et leur présence en même temps à Williamsburg coïncide exactement entre 1762 et 1767.
Jefferson, le Coran et la question de l’influence
En octobre 1765, Jefferson achète un Coran à l’imprimerie de Williamsburg. Ce geste, onze ans avant la rédaction de la Déclaration d’Indépendance, est documenté par la chercheuse Denise Spellberg (Université du Texas), dont le livre Thomas Jefferson’s Qur’an : Islam and the Founders établit que Jefferson “théorisait pour un futur qui inclurait les musulmans – non pas en dépit de leur religion, mais à cause d’elle et de sa notion de droits civils universels“. Que l’influence de Selim ait joué un rôle dans cette curiosité reste très probable mais indémontrable par des archives fiables.
Mais la concomitance est historiquement significative : jamais auparavant un étudiant en droit de Williamsburg n’avait côtoyé un musulman instruit, arabophone et hébraïsant, capable de discuter de philosophie et de physique en grec ancien.
En 1768, le Conseil de Virginie finance le voyage de Selim à Londres pour qu’il retrouve l’ambassadeur algérien et rentre chez lui. La lettre officielle de John Blair, Président du Conseil, adressée à Lord Hillsborough à Londres le 12 juillet 1768, est une source primaire conservée aux Archives britanniques : elle nomme “un jeune Algérien du nom de Selim qui semble être fils de gentilhomme”, et relate son odyssée depuis les forêts de Virginie. Ce document est l’une des rares pièces d’époque qui nomment Selim sans ambiguïté.
Selim retourne en Algérie. Sa famille l’a renié selon certains témoignages non vérifiés de manière certaine. Il revient en Amérique. La suite de sa vie est marquée par l’instabilité – des troubles mentaux sévères que les historiens contemporains relient à ce que nous nommerions aujourd’hui un syndrome de stress post-traumatique – et par des séjours intermittents dans ce qui était alors l’hôpital psychiatrique de Williamsburg.
Il meurt vers 1795, probablement enterré dans une fosse commune de cet hôpital, sans tombe identifiée et sans date précise.
Une histoire réécrite, pas oubliée
Ce qui rend le cas de Selim particulièrement instructif, c’est moins sa disparition des mémoires que la manière dont sa biographie a été activement réinterprétée au fil du temps. La professeure Judith Tucker (Georgetown University, ancienne présidente de la Middle East Studies Association of North America) a documenté ce processus dans ses travaux publiés par UNC Press : au fil du XIXe et du XXe siècle, les différentes versions de l’histoire de Selim sont réécrites pour faire de lui un converti au christianisme, “adaptées à l’imaginaire global de l’époque, renforçant les dichotomies entre christianisme et islam”. La première version publiée, par l’évêque Meade en 1857, ne mentionne pas de conversion à proprement parler. Celle-ci apparaît dans des récits ultérieurs.
Tucker parle alors de “projet culturel spécifique” : l’histoire d’un musulman algérien instruit, présent à la naissance des États-Unis, devait être rendue acceptable – et le moyen choisi fut sa transformation en récit de conversion évangélique.
Le débat sur sa mort reste ouvert : les sources académiques américaines rapportent une conversion documentée dans les comptes rendus de l’époque, tandis que des témoignages non vérifiés évoquent qu’avant sa mort il avait formulé une dernière volonté d’orientation vers La Mecque. Tucker souligne que ni l’une ni l’autre version ne peut être tenue pour certaine à partir des sources primaires disponibles.
En 2007 et en 2026, une boucle qui se referme
En janvier 2007, Keith Ellison, premier élu musulman au Congrès américain, prête serment sur le Coran de Jefferson – l’exemplaire en deux volumes de la traduction de George Sale (1764), conservé à la Bibliothèque du Congrès. La presse américaine retient surtout la polémique suscitée par ce choix. Peu de commentateurs soulèvent alors ce que l’histoire de Selim éclaire pourtant : l’islam n’est pas entré en Amérique avec les migrations du XXe siècle, ni même avec la traite transatlantique d’Afrique de l’Ouest. Un Algérien libre, éduqué, issu de l’élite ottomane, a fréquenté les fondateurs de la République américaine deux cent cinquante ans avant ce serment.
Des recherches sont en cours, menées par notre équipe de rédaction, pour localiser des archives primaires complémentaires, notamment au West Virginia & Regional History Center de Morgantown et au CRASC d’Oran, dont le fonds documentaire contient un ouvrage consacré à Selim. La lettre de John Blair aux archives britanniques de Londres constitue le prochain document à explorer. L’histoire de Selim l’Algérien n’est pas terminée – elle recommence.
Sources
- Judith E. Tucker – “Salim the Algerine: The Muslim Who Strayed into Colonial Virginia”, in American Studies Encounters the Middle East, UNC Press / Oxford Academic, 2016 — https://doi.org/10.5149/northcarolina/9781469628844.003.0003
- Martin Clagett – Podcast “The Fantastic Tale of Selim the Algerian”, In the Course of Human Events, Thomas Jefferson Foundation / Monticello, février 2024 — https://www.monticello.org/exhibits-events/livestreams-videos-and-podcasts/selim-ichepod/
- West Virginia Encyclopedia (e-WV) – Entrée “Selim the Algerian”, mise à jour juin 2025 — https://www.wvencyclopedia.org/entries/2476
- Library of Congress – Communiqué officiel sur le Coran de Jefferson, janvier 2007 — https://www.loc.gov/item/prn-07-001/
- Denise A. Spellberg – Thomas Jefferson’s Qur’an : Islam and the Founders, Alfred A. Knopf, 2013 — cité par NPR, octobre 2013, et University of Virginia Islamic Worlds Initiative
- John Blair, lettre à Lord Hillsborough, 12 juillet 1768 – Archives britanniques, citée par Le Jeune Indépendant — https://www.jeune-independant.net/suite-de-lhistoire/
Samir Belatèche pour ALG247.COM