Militante dès les premières heures du nationalisme algérien, Nassima Hablal a dirigé la communication clandestine de la Coordination et de l’Exécution du FLN avant de subir la torture dans plusieurs centres secrets de l’armée française. Son décès en 2013 est passé quasi inaperçu. Ce silence en dit long sur le traitement réservé aux femmes de la révolution par la mémoire institutionnelle algérienne.
Née en 1927 à Mekla, dans la région de Tizi Ouzou, et décédée le 14 mai 2013, Nassima Hablal a traversé l’une des périodes les plus intenses de l’histoire contemporaine algérienne sans jamais occuper la place que son engagement aurait méritée dans les annales officielles. Elle repose au cimetière de Birkhadem depuis ce jour de mai 2013, inhumée sans cérémonie d’État, dans un silence que ses proches et d’anciennes compagnes de lutte ont qualifié de révélateur. Épouse de Mohamed Ben Mekdem, elle était aussi, selon plusieurs témoignages recueillis par son entourage, une figure centrale dans l’appareil de communication souterrain du Front de libération nationale.
Des cellules du PPA à la secrétaire de la CCE
L’engagement de Nassima Hablal ne date pas de novembre 1954. Il remonte aux années de formation du mouvement nationaliste algérien, au sein de l’Association des femmes musulmanes algériennes (AFMA), l’organisation féminine du Parti du peuple algérien (PPA). Aux côtés de Mamia Chentouf, Nafissa Hamoud, Salima Hafaf et d’autres militantes, elle participait alors à la collecte de fonds, à la diffusion de la presse du parti et à l’organisation d’activités culturelles nationalistes — des tâches apparemment modestes mais qui constituaient la colonne vertébrale logistique du mouvement.
Avec le déclenchement de la guerre d’indépendance, son rôle s’est considérablement élargi. Selon les informations recueillies auprès de témoins directs de l’époque, elle est devenue secrétaire — au sens propre du terme — de la Coordination et de l’Exécution (CCE), l’instance collégiale créée par le Congrès de la Soummam en 1956 pour piloter la révolution depuis Alger. À ce poste, elle supervisait la production des tracts clandestins : frappe et duplication à son domicile d’abord, puis dans les locaux de la CCE, avant que l’impression définitive ne soit assurée par des sympathisants européens, notamment dans des locaux d’église situés à proximité du sanctuaire de Sidi Abderrahmane Thaalibi. Ce que révèle ce parcours, c’est l’imbrication étroite, souvent ignorée, entre l’engagement des femmes et le fonctionnement concret de l’appareil révolutionnaire – bien au-delà du rôle de porteuse de messages ou de bombes souvent seul retenu par l’historiographie.
Arrêtée, torturée, transférée de centre en centre
Le 21 février 1957, en pleine bataille d’Alger, Nassima Hablal est arrêtée une seconde fois – une première arrestation avait eu lieu en avril 1955, après que son adresse eut été retrouvée sur le chahid Amara Rachid. Elle est alors soumise à un circuit de détention et d’interrogatoire qui la conduit successivement à la caserne de Hussein Dey, à la ferme dite des « orangers », à El Biar, à la Villa Sésini, puis aux prisons de Serkadji et de El Harrach.
Dans un entretien accordé au quotidien El Watan, dont des extraits ont été rapportés par des proches, Nassima Hablal a décrit en détail les méthodes employées par les parachutistes du général Massu : électrochocs, suspension, privation de sommeil, immersion. Elle évoque sept heures de torture dès le premier jour, une paralysie partielle des bras, des muscles déchirés. Elle témoigne également de l’application envisagée du pentothal – le « sérum de vérité » – évoquée devant elle par Massu et Bigeard en personne. « Ce que vous leur avez fait n’est pas du travail propre, ils ont laissé des traces », auraient déclaré les deux officiers en examinant l’état de la prisonnière.
Sa compagne de lutte Salima Hafaf, dans un témoignage cité par la famille, décrit l’état dans lequel elle l’a retrouvée dans une cellule voisine : corps exsangue, incapable de se chausser seule, regard « qui disait la souffrance sans un mot ». Nassima Hablal a par ailleurs tenté une évasion depuis les jardins de la Villa Sésini, profitant du relâchement d’un jeune garde et de l’extrême maigreur qui lui permit de glisser ses poignets hors des menottes — tentative avortée dans les barbelés de la pente.
Un procès, l’exil, puis le silence de l’indépendance
Condamnée à cinq ans de prison à l’issue de son procès, Nassima Hablal est transférée en France, où elle est successivement incarcérée à La Roquette, à Rennes et à Pau. C’est dans cette dernière prison que l’historienne et ethnologue Germaine Tillion intervient pour obtenir un assouplissement de ses conditions de détention. Après avoir rejoint Paris à sa libération, elle prend contact avec Abderrahmane Farès, qui l’exfiltre personnellement jusqu’en Suisse avant qu’elle ne gagne Tunis, puis l’Algérie indépendante via Boumerdès – alors siège de l’Exécutif provisoire.
Après 1962, Nassima Hablal s’efface progressivement de la scène publique. Elle perd son fils unique Youssef en novembre 2011, deux ans avant sa propre mort. Dès lors, la question se pose de ce que signifie ce silence autour de sa disparition : dans un pays où le récit de la guerre d’indépendance est érigé en fondement de légitimité politique, l’absence de couverture médiatique à sa mort – aucune nécrologie dans la presse nationale, aucune cérémonie officielle – trahit une sélectivité dans la commémoration qui n’est pas sans conséquences sur la place des femmes dans la mémoire collective algérienne.
Une figure parmi d’autres que l’historiographie officielle a marginalisées
Le cas de Nassima Hablal n’est pas isolé. Des chercheuses comme Djamila Amrane-Minne ont documenté, dès les années 1990, comment des centaines de militantes de la guerre d’indépendance ont été progressivement effacées des récits institutionnels au profit d’une galerie de héros masculins. Nassima Hablal avait pourtant travaillé directement aux côtés d’Abane Ramdane, de Youssef Ben Khedda et d’Aïssat Idir – trois figures dont la mémoire, ironiquement, n’a elle-même pas toujours été traitée avec cohérence par les gouvernements successifs. Sa commune d’origine, Mekla, est justement la ville natale d’Aïssat Idir, fondateur de l’UGTA, avec lequel elle a travaillé après sa première libération en préparant les pages du journal « El Moudjahid » et de « L’Ouvrier Algérien ».
Les prochaines commémorations du soixante-dixième anniversaire de l’indépendance, en 2032, diront si l’Algérie choisit d’élargir enfin le panthéon mémoriel aux figures longtemps maintenues dans l’ombre.
Sources
- El Watan — Entretien avec Nassima Hablal (non daté, cité dans des témoignages familiaux) — https://www.elwatan.com — archives consultées
- Djamila Amrane-Minne — Des femmes dans la guerre d’Algérie — Éditions Karthala, Paris, 1994
- Témoignage de Salima Hafaf — cité dans le texte mémoriel source, transmission familiale
- Benjamin Stora — La Gangrène et l’Oubli : la mémoire de la guerre d’Algérie — Éditions La Découverte, Paris, 1991
- Wikipedia FR — « Congrès de la Soummam » et « Comité de Coordination et d’Exécution » — https://fr.wikipedia.org/wiki/Congr%C3%A8s_de_la_Soummam — consulté le 4 juin 2026
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