Trente-quatre ans après l’assassinat du président Mohamed Boudiaf à Annaba, le 29 juin 1992, la version officielle d’un acte islamiste isolé continue d’être contestée par sa famille et par plusieurs témoignages d’anciens officiers des services de sécurité algériens. Cette controverse, jamais tranchée par la justice, pèse encore sur la mémoire d’un épisode fondateur de la crise des années 1990.
Le 29 juin 1992, alors qu’il prononce un discours au Palais de la culture d’Annaba, le président du Haut Comité d’État algérien est abattu par l’un de ses gardes du corps, le sous-lieutenant Lembarek Boumaârafi, membre du Groupe d’intervention spéciale. Une grenade explose près de la tribune, puis l’homme, en uniforme des forces d’élite, ouvre le feu à bout portant sur le chef de l’État, selon le récit établi par plusieurs médias algériens et français qui ont couvert l’événement dans les jours suivants. Mohamed Boudiaf, âgé de 72 ans, succombe à ses blessures après un transfert tardif vers l’hôpital, puis vers Alger. La scène, retransmise en direct à la télévision algérienne, marque durablement l’opinion publique.
Un retour d’exil transformé en mission périlleuse
Rappelé du Maroc où il vivait en exil depuis 27 ans, Mohamed Boudiaf accède à la présidence du Haut Comité d’État le 16 janvier 1992, dans un contexte de vacance du pouvoir consécutif à la démission forcée du président Chadli Bendjedid et à l’interruption du processus électoral qui donnait le Front islamique du salut favori des législatives. Ancien dirigeant historique du Front de libération nationale, il incarne pour une partie de la population un espoir de rupture avec un système jugé confisqué par une nomenklatura militaire et affairiste. Ce qui frappe dans son mandat de cinq mois, c’est la vitesse avec laquelle il s’attaque frontalement à la corruption qui gangrène les circuits d’importation, s’aliénant rapidement une partie du commandement militaire qui l’avait pourtant rappelé au pouvoir. Dès février 1992, il signe le décret instaurant l’état d’urgence, avant d’orienter son action vers la lutte contre les malversations dans les contrats commerciaux algéro-français.
Une enquête anticorruption qui dérange le sérail
Selon l’ouvrage d’enquête de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, « Françalgérie, crimes et mensonges d’État », le président algérien s’appuie au printemps 1992 sur une petite équipe d’enquêteurs chargée de documenter les commissions occultes versées par des entreprises françaises à des responsables algériens. Cette version, repose en grande partie sur les témoignages recueillis auprès d’anciens cadres du Département du renseignement et de la sécurité regroupés au sein du Mouvement algérien des officiers libres, n’a pas encore été prise en compte par une instance judiciaire algérienne. Elle décrit néanmoins un fait documenté par d’autres publications : début juin 1992, une opération de gendarmerie démantèle à Tamanrasset un réseau de contrebande dirigé par un trafiquant local, révélant des stocks massifs de marchandises subventionnées détournées, dans un pays où l’approvisionnement de la population reste alors précaire. Cette affaire s’ajoute à une série de tensions internes, dont le limogeage inédit d’un général de l’armée de terre par le président en mars 1992, un geste que plusieurs témoins qualifient d’humiliation sans précédent pour le haut commandement depuis l’indépendance.
Boumaârafi, un tireur aux liens ambigus avec l’appareil sécuritaire
L’auteur des tirs, Lembarek Boumaârafi, se présente lui-même comme islamiste agissant seul, sans lien avec le Front islamique du salut, selon les déclarations qu’il livre dans les heures suivant son arrestation, rapportées notamment par Jeune Afrique. Il appartient pourtant au Groupe d’intervention spéciale, unité d’élite rattachée au DRS et théoriquement étrangère à la protection rapprochée du président ce jour-là. Le site Algeria-Watch, qui a recueilli des témoignages de membres de cette unité, relève que son inscription de dernière minute sur la liste des trente-six agents envoyés à Annaba a nécessité une dérogation inhabituelle. Ce détail alimente depuis plusieurs décennies l’hypothèse d’une manipulation interne aux services de sécurité plutôt que celle d’un passage à l’acte isolé. Condamné à mort en juin 1995 par la cour criminelle d’Alger, Boumaârafi ne verra jamais sa peine exécutée, l’Algérie observant un moratoire sur la peine capitale depuis 1993. Lors de son procès, il lance au président de la cour une phrase restée célèbre : « vous avez mené à bien cette pièce de théâtre ».
Une commission d’enquête sans nom ni suite judiciaire
Installée dès le 4 juillet 1992, la commission nationale d’enquête rend son rapport préliminaire fin juillet, évoquant l’existence d’instigateurs et d’une « féodalité politico-financière » sans jamais désigner de responsable nommément identifié. Vingt-trois membres des services de sécurité présents à Annaba sont arrêtés début août, sans qu’aucune mise en cause judiciaire ne remonte au-delà de l’exécutant. La veuve du président, Fatiha Boudiaf, refuse d’assister au procès de 1995, dénonçant une mise en scène, tandis que son fils Nacer a continué pendant plus de trente ans de réclamer la réouverture du dossier. En 2003, l’ancien secrétaire général de l’Élysée Hubert Védrine reconnaît publiquement n’avoir jamais cru à la version d’un crime isolé, estimant que Boudiaf s’apprêtait à modifier radicalement le système de pouvoir interne à l’Algérie.
Un dossier toujours fermé, une mémoire qui résiste
Aucune procédure judiciaire n’a rouvert le dossier depuis la condamnation de 1995, et les archives de la reconstitution des faits, réalisée à Annaba début août 1992, n’ont jamais été rendues publiques dans leur intégralité. Le seul jalon symbolique reste la date anniversaire du 29 juin, chaque année marquée par un dépôt de gerbe au cimetière d’El-Alia à Alger, où l’ancien président repose parmi les figures nationales, sans qu’aucune nouvelle pièce du dossier n’ait été versée depuis deux décennies.
Sources
- Jeune Afrique — « Algérie : 20 ans après, le mystère entoure toujours l’assassinat de Boudiaf »
https://www.jeuneafrique.com/175393/politique/alg-rie-20-ans-apr-s-le-myst-re-entoure-toujours-l-assassinat-de-boudiaf/ — consulté le 2 juillet 2026 - Jeune Afrique — « Mohamed Boudiaf, ou la mort en embuscade »
https://www.jeuneafrique.com/1421129/politique/mohamed-boudiaf-ou-la-mort-en-embuscade/ — consulté le 2 juillet 2026 - Algeria-Watch — « L’Affaire Mohamed Boudiaf »
https://algeria-watch.org/?p=45255 — consulté le 2 juillet 2026 - Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire — « Françalgérie, crimes et mensonges d’État : Histoire secrète, de la guerre d’indépendance à la « troisième guerre » d’Algérie » (ouvrage d’enquête, sources partiellement anonymes à contextualiser)
Karim Haddad
