Mohamed Oudelha, alias Ali Z’yeux bleus, fut l’un des fedayine les plus actifs de la Zone autonome d’Alger pendant la Bataille d’Alger, exécuté à la prison de Barberousse le 8 février 1958 à l’âge de 28 ans. Son parcours – de la Casbah aux commandos du FLN – illustre la trajectoire d’une génération qui choisit les armes après les massacres de mai 1945.
Mohamed Oudelha naît en 1930 dans la Haute-Casbah d’Alger. Ses parents, originaires d’Ighil Boussouel Iflissène, près de Tigzirt-sur-Mer, rentrent au village natal lorsque son père, affaibli par la maladie, ne peut plus subvenir aux besoins de la famille dans la capitale. À la mort du père, l’adolescent – il n’a alors que quinze ans – revient seul à Alger. Il s’installe dans le quartier Bouchée-de-pain, du côté de Sidi Abderrahmane, et trouve du travail comme laitier, puis comme garçon de café. Ces petits emplois le mettent en contact quotidien avec les milieux nationalistes, sportifs et culturels qui fermentent dans les ruelles de la Casbah.
De mai 1945 à novembre 1954 : la décision d’une vie
C’est lors du 1er mai 1945 que le jeune Oudelha participe pour la première fois à une manifestation nationale, dans la rue d’Isly, sous le slogan « Digne de vivre en homme libre ». Sept jours plus tard, les massacres de Sétif, de Guelma et de Kherrata – qui feront, selon les estimations historiques, des dizaines de milliers de victimes parmi la population algérienne – lui imposent une conviction qu’il ne quittera plus : la seule voie possible est celle de la lutte armée.
Ce que révèle ce passage, c’est moins un acte de révolte individuelle qu’un processus générationnel : une classe d’âge entière, formée dans la misère coloniale et brutalisée par la répression de 1945, va constituer le socle humain de la révolution de novembre 1954. Mohamed Oudelha en est l’incarnation presque parfaite. Lorsque Krim Belkacem, Abane Ramdane, Yacef Saâdi et leurs compagnons déclenchent l’insurrection dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, il s’enrôle sans hésitation dans les rangs du FLN-ALN pour rejoindre la guérilla urbaine qui, deux ans plus tard, prendra le nom de Bataille d’Alger.
Un physique d’Européen comme arme de guerre
Au sein de la Zone autonome d’Alger, Mohamed Oudelha dispose d’un atout que ses camarades n’ont pas : ses yeux bleus et son teint clair lui permettent de circuler librement dans les quartiers européens sans éveiller les soupçons. C’est de cette particularité physique qu’il tire son nom de guerre – Ali Z’yeux bleus. À Bab El Oued, à Saint-Eugène, à la Pointe Pescade, il se déplace comme un pied-noir parmi les pieds-noirs, recueillant des renseignements sur les réseaux les plus dangereux pour la résistance algérienne.
C’est dans ce rôle de commando infiltré qu’il est chargé de neutraliser Marcel Galvanité, l’un des membres actifs de la Main rouge – une organisation clandestine liée à la DST et à la police judiciaire française, responsable d’attentats à la bombe dans les quartiers musulmans d’Alger. Mission accomplie en janvier 1956, selon les informations recueillies par Abdelhakim Oudelha, fils du martyr, auprès de témoins de l’époque. Le 10 août 1956, après l’explosion d’une bombe rue des Thèbes – dans la Haute-Casbah, où quinze familles algériennes périssent – Ali Z’yeux bleus tend une embuscade à Di Crescesengo, membre du réseau DST, et le blesse grièvement à la tête.
L’arrestation, le procès, la condamnation
Arrêté lors d’une embuscade tendue par des parachutistes et des territoriaux dans le quartier consulaire entre Saint-Eugène et Notre-Dame d’Afrique, Mohamed Oudelha est transféré aux mains de la DST et de la police judiciaire, qui le soumettent à la torture dans l’espoir d’obtenir des informations sur les réseaux du FLN. Il ne parle pas. Traduit devant le tribunal permanent des forces armées d’Alger, il rejette en bloc la quasi-totalité des charges retenues contre lui, n’admettant qu’une seule action : l’attentat contre Di Crescesengo. Ce dernier, bien que blessé, témoigne à charge, tout comme un membre de la Main rouge qui le connaissait de longue date, selon les archives consultées par le fils du défunt.
Le 23 janvier 1957, le commissaire du gouvernement prononce le verdict : la peine de mort. Mohamed Oudelha est incarcéré dans des conditions que les témoignages recueillis par sa famille qualifient d’inhumaines, sous haute surveillance. Il rejoint ainsi la longue liste des militants condamnés à mort dans le contexte de la Bataille d’Alger : selon l’historien Gilles Manceron, 40 exécutions capitales eurent lieu à la seule prison de Barberousse entre le 11 février et le 4 décembre 1957, avant que les condamnations ne se poursuivent en 1958.
Barberousse, 8 février 1958, 3 h 30 du matin
À l’aube du 8 février 1958, les gardiens de Barberousse pénètrent dans la cellule de Mohamed Oudelha pour le conduire à la guillotine. Selon le témoignage transmis par sa famille, il se bat férocement contre eux jusqu’au bout, forçant le recours à des renforts – et est poignardé dans le couloir de la mort avant d’être exécuté. À 3 h 30, la guillotine actionne. Il a 28 ans.
Ce détail – la résistance physique jusqu’à l’instrument d’exécution – n’est pas anecdotique. L’historien Gilles Manceron rappelle que la guillotine, dans ce contexte, incarnait pour le pouvoir colonial le degré ultime de la domination : celle d’un homme sans défense, contraint à mourir sans la verticalité du combattant. Que Mohamed Oudelha ait refusé cette soumission jusqu’à la dernière seconde en dit autant sur lui que l’ensemble de son parcours combattant. Au total, selon les travaux de Manceron, 222 militants algériens furent guillotinés pendant la guerre de Libération nationale.
Une mémoire familiale, un trou dans l’histoire officielle
Le témoignage sur Ali Z’yeux bleus repose aujourd’hui essentiellement sur la mémoire transmise par Abdelhakim Oudelha, son fils, et relayée depuis les années 2000 par El Watan et plusieurs sites mémoriels algériens. Ce fait n’est pas sans signification : de nombreux combattants de la guérilla urbaine, dont les actions se déroulaient dans la clandestinité la plus stricte, ont disparu des archives officielles françaises ou n’ont jamais fait l’objet d’une documentation institutionnelle côté algérien. La mémoire familiale comble alors ce que les archives ne disent pas.
En juin 2026, alors que l’Algérie s’apprête à commémorer le 64e anniversaire de son indépendance et que le dossier des archives coloniales reste un point de friction entre Alger et Paris, le cas d’Ali Z’yeux bleus rappelle que la guerre de Libération nationale comprend encore des pans entiers mal documentés – des hommes qui ont combattu et sont morts sans que ni la France ni l’Algérie n’aient pleinement établi leur rôle.
Sources
- Abdelhakim Oudelha – « Les Martyrs de la Révolution algérienne : Mohamed Oudelha dit Ali Z’yeux bleus » https://tipaza.typepad.fr/mon_weblog/2023/06/les-martyrs-de-la-revolution-algerienne-.html – consulté le 6 juin 2026
- El Watan – « Ali Z’yeux bleus » (archives) https://www.elwatan.com/archives/histoire-archives/ali-zyeux-bleus-10-03-2005 – consulté le 6 juin 2026
- Gilles Manceron, historien, vice-président de la Ligue des droits de l’homme – « Les guillotinés de Barberousse en 1957 » https://1000autres.org/les-guillotines-de-barberousse-en-1957-par-gilles-manceron – consulté le 6 juin 2026
- La Patrie News – « Barberousse 1957 : l’année noire – Comment les condamnés à mort ont redonné vie à la Révolution » https://lapatrienews.dz/comment-les-condamnes-a-mort-ont-redonne-vie-a-la-revolution-barberousse-1957-lannee-noire/ – consulté le 6 juin 2026
- Institut d’Histoire du Temps Présent (CNRS) – « Mille autres. La disparition forcée durant la Bataille d’Alger (1957) » https://ihtp.prod.lamp.cnrs.fr/programmes/les-maurice-audin-par-milliers/ – consulté le 6 juin 2026
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