Plus de cinq cents jours après son arrestation devant l’hôpital Kamal-Adwan, le pédiatre palestinien Hossam Abou Safiya est désormais placé à l’isolement dans une prison de haute sécurité israélienne, sans inculpation, sans accès à ses avocats et dans un état de santé qui se dégrade de façon alarmante. Sa famille, ses défenseurs et les organisations de droits humains tirent la sonnette d’alarme.
Le médecin qui refusait d’abandonner ses patients est aujourd’hui lui-même privé de soins. Début juin 2025, Hossam Abou Safiya, directeur de l’hôpital Kamal-Adwan dans le nord de Gaza, a été transféré sans explication vers une prison de haute sécurité du complexe pénitentiaire israélien et placé en isolement strict. Ni son avocat ni sa famille n’ont reçu la moindre information officielle sur les motifs de ce transfert. Depuis le 27 décembre 2024, date de son arrestation, le pédiatre de 52 ans est maintenu sous le régime des « combattants illégaux », un dispositif légal israélien qui permet l’emprisonnement indéfini de Palestiniens sans inculpation formelle ni procès.
L’arrestation d’une figure du système de santé gazaoui
Avant de devenir le symbole d’une détention arbitraire dénoncée sur la scène internationale, Hossam Abou Safiya était l’une des voix les plus visibles du système de santé sous siège dans l’enclave palestinienne. À l’automne 2024, alors que l’armée israélienne intensifiait son offensive dans le nord de Gaza, Kamal-Adwan figurait parmi les derniers grands hôpitaux encore opérationnels. Chaque jour ou presque, le médecin apparaissait dans des vidéos diffusées depuis l’établissement pour documenter les pénuries de médicaments, le manque de carburant et l’afflux de blessés civils. Son fils Ibrahim, 21 ans, est tué le 25 octobre 2024 lors d’une frappe israélienne visant l’hôpital. Son père l’enterre dans la cour du bâtiment, puis retourne auprès de ses patients. Un mois plus tard, c’est lui qui est blessé à la jambe par des éclats lors d’une nouvelle attaque.
Le 27 décembre 2024, l’armée israélienne lance son assaut final contre Kamal-Adwan. Une photographie circule alors à travers le monde : on y voit Hossam Abou Safiya, seul dans sa blouse blanche, marchant au milieu des décombres en direction d’un char israélien. Quelques instants plus tard, il est arrêté. Pendant quarante jours, les autorités israéliennes refusent officiellement de reconnaître sa détention. La pneumologue américaine Nahreen Ahmed, qui avait travaillé avec lui lors d’une mission humanitaire quelques mois plus tôt, rappelle qu’il lui avait confié ne quitter l’hôpital que s’il était tué ou enlevé. « Neuf mois plus tard, c’est exactement ce qui s’est produit », a-t-elle déclaré au Guardian.
Un isolement sans précédent et une santé qui s’effondre
Ce que révèle le transfert en isolement de début juin, c’est moins une mesure sécuritaire qu’un mécanisme d’effacement : Hossam Abou Safiya disparaît de la visibilité de ses défenseurs, de ses avocats et de l’opinion publique au moment même où la pression internationale pour sa libération s’intensifie. L’organisation Physicians for Human Rights Israel (PHRI) a appris la nouvelle lors d’une visite, le 4 juin, d’un avocat auprès de cinq autres médecins palestiniens détenus à la prison de Ketziot. Quatre d’entre eux ont rapporté que des agents de sécurité étaient entrés dans l’aile où était détenu le médecin, l’avaient menotté et emmené sans explications. Selon les informations recueillies par le Guardian, il aurait été transféré à la prison de Ramon, dans le complexe de Ganot dans le désert du Néguev. Le site Middle East Eye indique pour sa part qu’il se trouverait désormais à Nafha, dans le sud d’Israël.
Quelle que soit l’établissement exact, les conditions rapportées par ses proches sont documentées avec précision. Son fils Elias, lui-même médecin, a décrit à plusieurs médias une cellule d’isolement d’à peine un mètre carré, dans laquelle son père serait menotté pendant une grande partie de la journée. Selon son avocat Nasser Odeh, le médecin aurait perdu près de trente kilos depuis son arrestation. Il souffre d’hypertension et est privé de son traitement. Des éclats d’obus, présents dans sa cuisse depuis qu’il a été blessé lors d’une frappe en novembre 2024, n’auraient jamais été extraits. Des maladies de peau seraient apparues après des mois sans accès à des vêtements de rechange ni à une hygiène minimale.
Des Nations unies à la communauté médicale internationale : l’appel à la libération
La situation du médecin n’est plus ignorée sur la scène internationale, même si elle reste sans réponse concrète. En mars 2025, deux rapporteurs spéciaux des Nations unies ont demandé la libération immédiate d’Hossam Abou Safiya, évoquant des informations faisant état de torture sévère et de traitements cruels ou dégradants. La PHRI, organisation israélienne de défense des droits des professionnels de santé, a formellement dénoncé ses conditions de détention. « Le fait que Hussam Abu Safiya soit privé d’un traitement essentiel signifie que le risque qu’il meure est réel », a averti Naji Abbas, responsable du programme des prisonniers au sein de l’organisation.
Son avocat Nasser Odeh décrit une défense juridiquement rendue impossible : « Aucun dossier judiciaire ne nous est présenté. Les autorités se contentent d’affirmer qu’il existe un dossier secret selon lequel sa libération représenterait un danger pour l’État d’Israël. » Le régime des « combattants illégaux », créé en 2002, permet en droit israélien de prolonger la détention sans limite ni charge formelle, sous simple renouvellement administratif. C’est dans ce vide juridique qu’Hossam Abou Safiya est maintenu depuis plus de cinq cents jours.
La famille dispersée, dans l’attente d’un signe
Derrière les communiqués et les procédures juridiques, il y a une famille que la guerre a dispersée et que la détention a séparée de son père. L’épouse du médecin est originaire du Kazakhstan ; c’est là que la famille s’est réfugiée. Ni elle ni ses enfants n’ont été autorisés à lui rendre visite depuis son arrestation. Son fils Elias, qui vivait encore dans l’hôpital avec ses parents dans les semaines précédant l’arrestation, dit ne plus avoir entendu la voix de son père depuis des mois. « J’ai peur qu’elle s’éteigne pour toujours », confie-t-il au Guardian.
Hossam Abou Safiya ignorait, de sa cellule, que le journaliste Anas al-Sharif, l’une des principales voix documentant la guerre dans le nord de Gaza et à qui il avait fait passer un message, avait été tué le 10 août 2025. Ses proches rapportent que, même depuis sa détention, il continuait à se préoccuper du sort de ceux qui témoignaient encore. Cette constance, dans des conditions de survie précaires, est ce que retiennent ceux qui le connaissent – et ce que les organisations de droits humains citent comme argument supplémentaire à l’exigence d’une libération immédiate. La prochaine audience concernant sa détention, si elle a lieu, devrait se tenir dans les semaines à venir selon son avocat Nasser Odeh.
Sources
- The Guardian – « Palestinian doctor Hussam Abu Safiya put in solitary confinement after 500 days in Israeli custody » https://www.theguardian.com – consulté le 10 juin 2025
- Physicians for Human Rights Israel (PHRI) – Déclaration sur le transfert en isolement de Hossam Abou Safiya, 4 juin 2025 https://www.phr.org.il – consulté le 10 juin 2025
- Middle East Eye – Reportage sur le transfert d’Hossam Abou Safiya à la prison de Nafha https://www.middleeasteye.net – consulté le 10 juin 2025
- Nations unies – Déclarations de deux rapporteurs spéciaux sur la torture et les défenseurs des droits humains, mars 2025 https://www.ohchr.org – consulté le 10 juin 2025
Amel Bensalem