Le prédicateur égyptien Safwat Hegazy, 62 ans, figure emblématique des rassemblements pro-Morsi de 2013, se trouve depuis juin 2021 sous le coup d’une condamnation à mort confirmée et sans appel possible. Son cas illustre une mécanique judiciaire que les organisations de droits humains décrivent comme un instrument de répression politique contre les opposants issus des Frères musulmans.
Arrêté en août 2013 à la suite du coup d’État militaire qui avait renversé le président Mohamed Morsi, Safwat Hegazy attendait depuis cinq ans le dénouement judiciaire d’une procédure hors normes. En septembre 2018, un tribunal pénal du Caire l’avait condamné à mort dans le cadre de l’affaire dite du “démantèlement du sit-in de Rabaa”, qui avait vu comparaître plus de 700 accusés dans un seul et même procès – un record dans l’histoire judiciaire égyptienne contemporaine. En juin 2021, la Cour de cassation a confirmé la peine capitale pour Hegazy, aux côtés de deux autres dirigeants des Frères musulmans, Mohamed El-Beltagy et Abdel-Rahman El-Bar. Le verdict est désormais définitif et ne peut plus faire l’objet d’aucun recours.
Ce que révèle cette procédure, c’est moins le sort d’un individu que la logique d’ensemble d’une répression judiciaire menée depuis 2013 contre les cadres d’un mouvement déclaré organisation terroriste par les autorités du Caire.
Du prédicateur populaire au condamné à mort : une trajectoire en dix ans
Né le 11 avril 1963, Safwat Hegazy était, avant son arrestation, un imam et prédicateur télévisé très suivi en Égypte, connu pour ses prises de position publiques et son soutien affiché à Mohamed Morsi. Lors des mobilisations qui ont précédé et suivi l’éviction du président islamiste, il s’est imposé comme l’une des voix les plus audibles des rassemblements de la place Rabaa al-Adawiya au Caire, attirant des foules considérables lors de meetings qui ont duré plusieurs semaines.
Son arrestation, en août 2013, est intervenue dans les jours qui ont suivi la dispersion sanglante du sit-in de Rabaa – une opération au cours de laquelle, selon les estimations documentées par Human Rights Watch, plus de 800 manifestants ont été tués par les forces de sécurité égyptiennes en une seule journée, le 14 août 2013. Hegazy figurait parmi les hauts dirigeants des Frères musulmans condamnés à mort dans le procès Rabaa, qui s’est conclu en septembre 2018 par la peine capitale pour 75 personnes dont plusieurs jugées par contumace. Parmi les condamnés à mort se trouvaient également Essam El-Erian, qui est décédé en détention en août 2020, et Mohamed El-Beltagy.
Un système judiciaire sous pression internationale
Les procès liés à la répression post-2013 ont fait l’objet de critiques répétées de la part des principales organisations de droits humains. Dès 2014, Amnesty International avait dénoncé des procédures judiciaires soulevant de graves questions quant à l’indépendance et à l’impartialité des tribunaux, estimant que la peine de mort était utilisée comme un outil pour éliminer les opposants politiques. Cette position n’a pas varié au fil des années. En 2021, la même organisation documentait des pratiques de détention dans 16 prisons égyptiennes, concluant que les autorités pénitentiaires soumettaient les personnes incarcérées pour délit d’opinion à des traitements cruels, inhumains ou dégradants, et les privaient délibérément de soins médicaux.
Les conditions précises de détention de Safwat Hegazy n’ont pas pu être vérifiées de manière indépendante par les sources disponibles. Des proches et des militants en faveur de sa libération affirment qu’il serait maintenu à l’isolement depuis son arrestation, sans accès régulier à sa famille ni à des soins adéquats. Ces allégations, si elles rejoignent les constats généraux d’Amnesty International sur le traitement des détenus politiques égyptiens, n’ont pas pu être confirmées par une source institutionnelle directement liée à son dossier.
L’Égypte, quatrième bourreau mondial, face à ses engagements internationaux
Le contexte général est, lui, documenté avec précision. En 2025, le nombre d’exécutions en Égypte a presque doublé par rapport à l’année précédente, passant de 13 à 23, selon le rapport annuel d’Amnesty International publié en mai 2026. À l’échelle mondiale, 2025 a établi un record : 2 707 exécutions recensées dans 17 pays, soit une hausse de 78 % en un an – le chiffre le plus élevé enregistré par Amnesty International depuis 1981. L’Égypte figure, année après année, parmi les dix pays qui recourent le plus à la peine capitale.
Ce contexte chiffré donne une dimension systémique à l’affaire Hegazy. Son cas n’est pas isolé : depuis la prise de pouvoir du maréchal Sissi, des milliers de partisans des Frères musulmans ont été emprisonnés et des centaines condamnés à mort dans le cadre d’une répression judiciaire sans précédent dans l’histoire récente du pays. En mars 2024, huit dirigeants supplémentaires de la confrérie ont été condamnés à mort, dont leur guide suprême Mohammed Badie, âgé de 80 ans, portant à plusieurs dizaines le nombre de hauts responsables sous le coup d’une sentence capitale.
Un dossier qui repose sur des charges contestées
La procédure judiciaire elle-même soulève des questions de fond que les observateurs internationaux ont largement formulées. Les accusés du procès Rabaa ont été poursuivis pour incitation à la violence, organisation de manifestations illégales, blocage de routes, détention illégale d’armes et meurtre de civils et de policiers. Mais les conditions dans lesquelles s’est tenu ce procès – plus de 700 accusés jugés simultanément, une instruction conduite en grande partie sous état d’urgence – ont conduit plusieurs organisations à le qualifier de procès de masse ne respectant pas les garanties minimales d’un jugement équitable.
La question de la grâce présidentielle reste théoriquement ouverte. En Égypte, le président de la République dispose du pouvoir de commuer les peines capitales. Aucune démarche en ce sens n’a été rendue publique dans le cas de Safwat Hegazy. La pression internationale, relayée notamment par des organisations de défense des droits humains et par des gouvernements européens qui s’expriment régulièrement sur la situation carcérale en Égypte, n’a jusqu’ici pas modifié le cours des procédures engagées contre les figures de la mouvance islamiste.
À 62 ans, Safwat Hegazy attend dans sa cellule l’issue d’un dossier qui, selon les termes de la Cour de cassation elle-même, ne peut plus faire l’objet d’aucun recours juridictionnel. Les prochaines semaines diront si une initiative diplomatique ou une décision de clémence présidentielle vient modifier une situation que les défenseurs des droits humains décrivent comme une menace imminente sur sa vie.
Sources
- Ahram Online – Egypt’s Court of Cassation upholds death penalty for 3 Brotherhood leaders in Rabaa dispersal case https://english.ahram.org.eg/NewsContentP/1/414213/Egypt/Egypts-Court-of-Cassation-upholds-death-penalty-fo.aspx – consulté le 10 juin 2026
- Amnesty International – La peine de mort en 2025 : faits et chiffres https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2026/05/death-penalty-in-2025-facts-and-figures/ – consulté le 10 juin 2026
- Amnesty International Belgique – L’Égypte confirme des condamnations à mort dans le cadre d’une nouvelle purge visant l’opposition https://www.amnesty.be/infos/actualites/article/egypte-confirme-condamnations-mort-cadre-nouvelle-purge-visant – consulté le 10 juin 2026
- France 24 – Huit dirigeants des Frères musulmans, dont leur guide suprême, condamnés à mort https://www.france24.com/fr/afrique/20240304-huit-dirigeants-des-fr%C3%A8res-musulmans-dont-leur-guide-supr%C3%AAme-condamn%C3%A9s-%C3%A0-mort-en-%C3%A9gypte – consulté le 10 juin 2026
- Amnesty International – Égypte : des prisonniers punis pour avoir protesté contre leur détention dans des conditions cruelles https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2025/03/egypt-detainees-punished-for-protesting-their-detention-in-cruel-conditions/ – consulté le 10 juin 2026
- Egyptian Streets – Egypt’s Court sentences 75 people to death over Rabaa Al Adaweya case https://egyptianstreets.com/2018/09/08/egypts-court-sentences-75-people-to-death-over-rabaa-al-adaweya-case/ – consulté le 10 juin 2026
Julien Moreau