Manuels scolaires israéliens : une chercheuse documente des décennies de déshumanisation des Palestiniens

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Amel Bensalem
Amel Bensalemhttps://alg247.com
Journaliste couvrant les évolutions politiques, économiques et sociales en Afrique du Nord. Elle s’intéresse aux transformations institutionnelles, aux relations euro-méditerranéennes et aux enjeux régionaux du Maghreb et du Mashrek.

Les manuels scolaires israéliens n’ont jamais présenté les Palestiniens comme un peuple : ils les ont construits, génération après génération, comme “un problème à résoudre.” C’est la thèse centrale de Nurit Peled-Elhanan, chercheuse en linguistique et en éducation, développée dans un entretien accordé au magazine +972 dans le cadre de sa rubrique “podcast”.

Nurit Peled-Elhanan n’est pas une observatrice extérieure du système éducatif israélien. Elle en est un produit, une enseignante, et depuis des décennies, l’une de ses critiques les plus documentées. Dans un entretien diffusé par le magazine indépendant +972, dont ALG247.COM a analysé la transcription intégrale, la chercheuse retrace avec précision les mécanismes par lesquels l’école israélienne a construit, au fil des décennies, une représentation déshumanisante des Palestiniens – et ses conséquences politiques et militaires dans le contexte de la guerre à Gaza.

Des manuels qui effacent un peuple de sa propre géographie

Le premier constat de Peled-Elhanan est spatial autant qu’idéologique : les manuels de géographie israéliens portent systématiquement le titre “La terre d’Israël” et non “L’État d’Israël.” Cette distinction, selon elle, n’est pas anodine. Les cartes reproduites dans ces ouvrages représentent le “Grand Israël” sans faire figurer une seule ville arabe – ni Nazareth, ni Acre. “Les Palestiniens sont dépeints comme vivant parmi nous, au-dessus de nous,” explique-t-elle, “ce qui est horrible pour les Israéliens.”

Ce que révèle cette absence cartographique, c’est avant tout une stratégie d’invisibilisation territoriale : les colonies israéliennes en Cisjordanie sont présentées comme partie intégrante d’Israël, tandis que les localités palestiniennes n’existent tout simplement pas sur les planches graphiques que des millions d’élèves ont consultées depuis l’enfance. Les graphiques démographiques inclus dans ces manuels, selon Peled-Elhanan, participent de la même logique : la question de la reproduction y est traitée comme une menace, et les données de développement humain portent parfois, comme elle le documente, une note de bas de page indiquant que les chiffres présentés “ne représentent pas la population non juive.”

L’enseignement de la Shoah comme instrument de traumatisme collectif

La thèse la plus controversée – et la plus développée – de la chercheuse porte sur la fonction réelle de l’enseignement de la Shoah dans les établissements israéliens. Peled-Elhanan s’appuie sur les travaux du sociologue Julia Resnik pour soutenir que, depuis les années 1970, cet enseignement a été progressivement réorienté vers un objectif non déclaré : maintenir les jeunes Israéliens dans un état de peur chronique de l’extérieur, afin de freiner l’émigration qui avait fortement augmenté après la guerre de 1973. “Le ministère de l’Éducation a cherché un plan pour garder les jeunes en Israël,” affirme-t-elle. “Ils ont décidé de les traumatiser et de les effrayer suffisamment pour qu’ils restent.”

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Dans ce cadre, les victimes elles-mêmes disparaissent derrière les statistiques : elles n’ont ni biographie, ni prénom dans la majorité des ouvrages. Elles sont présentées, selon la formule empruntée à l’historien Shmuel Krakowski, comme “des échantillons de catégories.” Ce n’est pas la mémoire qui est transmise, soutient Peled-Elhanan – c’est la peur. Et cette peur, structurellement, se déplace vers un nouvel ennemi : les Palestiniens, que les manuels d’histoire israéliens associent explicitement aux Nazis, parfois dans des chapitres entiers qui mêlent attentats palestiniens et commémoration de la Shoah, comme si les deux relevaient du même continuum historique.

Un endoctrinement structurel plus que conjoncturel

Peled-Elhanan prend soin de préciser que les dynamiques qu’elle décrit ne sont pas le produit de l’actuel gouvernement d’extrême droite de Benjamin Netanyahou – elles lui préexistent de plusieurs décennies. Ce qui a changé, dit-elle, c’est la vulgarité et l’explicite de leur expression politique, non leur substance. “Quelqu’un a dit récemment : ‘Vous nous avez éduqués avec le fait que les Palestiniens sont un problème à résoudre – alors nous le résolvons,'” rappelle-t-elle. Cette phrase, prononcée selon elle par l’un des auteurs des pogroms, résume l’arc que la chercheuse dessine entre les salles de classe et les théâtres de guerre.

Par ailleurs, les manuels ne se contentent pas d’ignorer les massacres commis par les forces israéliennes – lorsqu’ils les évoquent, comme ce fut brièvement le cas dans les années 1990 pour Deir Yassin ou Kafr Qasim, ils recourent à ce que Peled-Elhanan nomme, avec le vocabulaire de l’analyse du discours, une “explication par les conséquences” : les actes sont justifiés a posteriori par leurs effets bénéfiques pour la communauté juive. “On ne dit pas explicitement ‘nous sommes allés les tuer.’ Mais à la fin du chapitre, on dit que les représailles ont ‘apporté de la confiance aux Juifs israéliens.'”

Surveillance des enseignants et répression des voix dissidentes

L’entretien prend une dimension personnelle lorsque Peled-Elhanan évoque sa propre trajectoire. En octobre 2023, peu après le 7 octobre, elle a publié dans un groupe WhatsApp d’enseignants une réflexion citant Jean-Paul Sartre sur la violence des opprimés, tirée de la préface aux “Damnés de la Terre” de Frantz Fanon. La réaction du président du David Yellin College, où elle enseignait, a été immédiate : tentative de suspension, puis menace d’une mise en dossier pour “soutien au terrorisme.” Elle a finalement choisi de démissionner. Cette séquence illustre, selon elle, une tendance plus large documentée notamment par Haaretz : une unité secrète rattachée au ministère de l’Éducation surveille les enseignants qui critiquent le gouvernement ou la conduite de la guerre.

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La répression du dissent dans les institutions académiques n’est pas un phénomène récent dans le contexte israélien, mais sa systématisation depuis le 7 octobre 2023 marque, selon plusieurs observateurs, un seuil qualitatif nouveau dans le traitement des voix marginales.

Des contre-exemples isolés, une réforme structurellement impossible

Peled-Elhanan mentionne quelques expériences alternatives : l’école Kedma à Tel-Aviv, qui avait tenté d’élargir la commémoration de la Shoah à d’autres génocides, s’est heurtée à une réaction furieuse des autorités, y compris d’Yitzhak Rabin alors Premier ministre. Un manuel binational intitulé “Apprendre la narrativité de l’autre”, co-rédigé par des enseignants palestiniens et israéliens, a été banni des écoles israéliennes. Quant aux manuels de l’Autorité palestinienne, la chercheuse rappelle qu’ils sont soumis à un contrôle permanent des autorités israéliennes, qui imposent des pages blanchies et des suppressions de paragraphes dans les établissements de Jérusalem-Est.

La chercheuse souligne un déséquilibre fondamental dans le traitement international de la question : les manuels de l’Autorité palestinienne font l’objet d’une étude commandée par l’Union européenne en 2021, tandis qu’aucune institution internationale n’a jamais commandé d’étude comparable sur les manuels israéliens. “C’est beaucoup plus facile de calomnier les Palestiniens que de critiquer réellement l’éducation israélienne,” constate-t-elle. Son invitation à prendre la parole devant l’UNESCO sur ce sujet est, selon elle, une première.


Sources

  1. +972 Magazine – Transcription du podcast “How Israeli classrooms indoctrinate Jewish supremacy”, entretien avec Nurit Peled-Elhanan conduit par Amos Brison https://www.972mag.com/podcast-transcript-how-israeli-classrooms-indoctrinate-jewish-supremacy/ – consulté le 1er juin 2026
  2. Nurit Peled-Elhanan – Palestine in Israeli School Books: Ideology and Propaganda in Education (I.B. Tauris, 2012) – ouvrage de référence cité dans l’entretien
  3. Julia Resnik – travaux sur la sociologie de l’enseignement de la Shoah en Israël, cités par Peled-Elhanan dans l’entretien
  4. Haaretz – Reportage sur l’unité de surveillance des enseignants rattachée au ministère de l’Éducation israélien, cité dans l’entretien de +972 Magazine
  5. Eyal Naveh – Past in a Storm (ouvrage académique israélien sur l’identité et la Shoah), cité par Peled-Elhanan

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