La chambre antiterroriste de Tunis a prononcé mardi une peine de réclusion à perpétuité assortie de 30 ans de prison supplémentaires contre Rached Ghannouchi, 84 ans, fondateur et figure tutélaire d’Ennahdha. Ce verdict, rendu dans l’affaire dite du “dispositif secret”, fracture un peu plus le paysage politique d’un pays qui fut, il y a quinze ans, le berceau du Printemps arabe.
La chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme auprès du tribunal de première instance de Tunis a prononcé le verdict dans le cadre de l’affaire dite du “dispositif secret” du parti Ennahdha. Ghannouchi est reconnu coupable d’avoir participé à la constitution d’un groupement terroriste et d’avoir mis ses compétences au service de cette organisation présumée. Avant ce jugement, il avait déjà été condamné à plus de 40 ans de prison en plusieurs affaires distinctes, notamment pour “complot contre la sûreté de l’État”. La peine prononcée mardi porte donc à plus d’une vie entière le quantum cumulé d’incarcération auquel il est soumis – une arithmétique judiciaire qui, au-delà du cas individuel, dit quelque chose sur l’état de la démocratie tunisienne.
Un procès collectif aux peines massives
Le verdict du 3 juin 2026 ne concerne pas le seul Ghannouchi. Au total, 35 personnes étaient poursuivies dans cette affaire, parmi lesquelles d’anciens responsables sécuritaires et plusieurs figures du mouvement islamiste. Les condamnations tombées mardi dessinent l’ampleur de la répression : Fathi Beldi a écopé de la perpétuité assortie de 50 ans, Abdelaziz Daghsni de la perpétuité plus 37 ans, Kamel Badoui de la perpétuité plus 32 ans, tandis que l’ex-Premier ministre Ali Laarayedh – détenu depuis 2022 – a été condamné à 42 ans de prison. D’autres accusés ont reçu des peines comprises entre 10 et 18 ans d’incarcération. Les enfants de Ghannouchi, Mouadh et Tasnim, déjà en exil à l’étranger, ont été condamnés à 35 ans chacun en leur absence, tout comme l’ancien ministre des Affaires étrangères Rafik Abdessalem et l’ex-chef du renseignement Kamel Guizani.
Après le verdict, Ghannouchi a estimé que son jugement manquait des conditions de justice les plus élémentaires. Le mouvement Ennahdha, qui a toujours rejeté les accusations en les qualifiant de politiques, a confirmé les peines dans un communiqué diffusé dans la foulée de l’audience.
L’affaire du “dispositif secret” : une décennie de contentieux
Pour comprendre ce verdict, il faut remonter aux assassinats politiques qui ont secoué la Tunisie post-révolutionnaire. L’affaire a été ouverte début 2022 à la suite d’une plainte déposée par le ministère public et le collectif de défense des familles des opposants assassinés Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. Belaïd a été tué le 6 février 2013 devant son domicile ; Brahmi, le 25 juillet de la même année. Le collectif accuse la structure dite de l'”appareil secret” d’implication dans ces assassinats, ainsi que d’activités d’espionnage et d’infiltration des institutions de l’État.
Ce que révèle la chronologie de l’affaire, c’est avant tout l’instrumentalisation d’un dossier judiciaire vieux de plus d’une décennie au service d’une recomposition politique. La lenteur de l’enquête initiale avait alimenté des accusations d’obstruction contre Ennahdha, alors au pouvoir, accusations que le président Kaïs Saïed a ensuite utilisées pour justifier son coup de force de 2021, aboutissant à l’interdiction du parti. Le verdict prononcé mardi clôt, dans les formes les plus lourdes, un contentieux que les partisans du pouvoir présentent comme la mise en cause légitime d’un réseau criminel, et que l’opposition internationale dénonce comme la liquidation judiciaire d’une force politique.
Kaïs Saïed, architecte d’un ordre judiciaire contesté
La condamnation de Ghannouchi ne s’inscrit pas dans un vide institutionnel : elle est le produit d’un système judiciaire profondément reconfiguré depuis juillet 2021. Depuis le coup de force du président Kaïs Saïed par lequel il s’est octroyé les pleins pouvoirs, opposition et société civile dénoncent un recul continu des droits et libertés dans ce pays qui fut le berceau du Printemps arabe. Ghannouchi a été arrêté en 2023 dans ce contexte de purge systématique de l’opposition.
Human Rights Watch a établi que les autorités tunisiennes ont érigé la détention arbitraire en pierre angulaire d’une politique répressive. “Le gouvernement de Saïed a ramené le pays à une ère de prisonniers politiques, privant les Tunisiens de libertés civiles durement conquises”, a déclaré Bassam Khawaja, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord de HRW. Depuis 2023, les autorités ont arrêté des dizaines de figures de l’opposition, ainsi que des journalistes, des militants et des avocats, dans une vague répressive que les critiques estiment avoir réduit à néant les acquis démocratiques de 2011.
Un homme de 84 ans face à l’effacement politique
Rached Ghannouchi n’est pas un opposant ordinaire. Fondateur d’Ennahdha dans les années 1980, théologien de l’islam politique, exilé sous Ben Ali pendant deux décennies, il a été l’un des artisans de la transition démocratique tunisienne après 2011, présidant l’Assemblée des représentants du peuple de 2019 à 2021. Sa trajectoire incarne à elle seule le cycle complet d’une expérience démocratique – de l’espoir du Printemps arabe à sa clôture judiciaire. En novembre 2025, son co-détenu Jawhar Ben Mbarek, cofondateur du Front de salut national, avait dû être hospitalisé d’urgence en raison d’une déshydratation sévère survenue lors d’une grève de la faim contre sa détention. En avril 2026, Ghannouchi lui-même avait été transféré en urgence à l’hôpital, illustrant la précarité sanitaire de détenus politiques vieillissants maintenus en détention prolongée.
Ce n’est pas tant la peine elle-même qui frappe dans ce verdict – à 84 ans, toute condamnation à perpétuité est de facto définitive -, que sa signification symbolique : l’État tunisien entend effacer non seulement un homme, mais la légitimité de l’ensemble du courant qu’il représente.
Tunisie 2026 : le modèle démocratique enterré
Le verdict du 3 juin intervient dans un contexte régional où la Tunisie, longtemps présentée comme l’exception démocratique arabe, a achevé sa mue autoritaire. Saïed avait suspendu le Parlement en 2021 et commencé à gouverner par décret. Depuis lors, les institutions indépendantes ont été progressivement neutralisées, les contre-pouvoirs réduits au silence, et la justice transformée en instrument de gestion politique de l’adversité. Le procès du “dispositif secret” en est la démonstration la plus spectaculaire : 35 accusés, des peines cumulées qui se chiffrent en siècles d’incarcération, et un verdict prononcé dans une affaire dont l’instruction a coïncidé point par point avec l’agenda politique du président.
La prochaine étape prévisible est le recours en appel, que les avocats de la défense ont annoncé vouloir engager. La chambre d’appel aura à se prononcer sur une affaire qui a déjà traversé les prétoires internationaux des droits de l’homme avant même d’atteindre le second degré de juridiction.
Sources
- Directinfo / webmanagercenter.com – Affaire du “dispositif secret” : Rached Ghannouchi condamné à la prison à vie https://directinfo.webmanagercenter.com/2026/06/02/affaire-du-dispositif-secret-rached-ghannouchi-condamne-a-la-prison-a-vie/ – consulté le 3 juin 2026
- La Presse de Tunisie – Rached Ghannouchi condamné à la perpétuité dans l’affaire de “l’appareil secret” : tous les détails https://www.lapresse.tn/2026/06/02/rached-ghannouchi-condamne-a-la-perpetuite-dans-laffaire-de-lappareil-secret-tous-les-details/ – consulté le 3 juin 2026
- Agence Keystone-ATS / SWI swissinfo.ch – Tunisie : Ghannouchi condamné à la prison à vie pour terrorisme https://www.swissinfo.ch/fre/tunisie:-ghannouchi-condamn%C3%A9-%C3%A0-la-prison-%C3%A0-vie-pour-terrorisme/91517319 – consulté le 3 juin 2026
- BBC News – Tunisian opposition leader jailed for 14 years (dossier de suivi) https://feeds.bbci.co.uk/news/articles/c04d1d71rx4o – consulté le 3 juin 2026
- Human Rights Watch / Al Jazeera – Allies say Ghannouchi “unjustly” held, as he marks 2 years in Tunisian jail https://www.aljazeera.com/news/2025/4/18/allies-say-ghannouchi-unjustly-held-as-he-marks-2-years-in-tunisian-jail – consulté le 3 juin 2026
- Webdo.tn – Affaire de “l’appareil secret” : perpétuité pour Ghannouchi et lourdes condamnations dans un vaste procès https://www.webdo.tn/fr/actualite/national/affaire-de-lappareil-secret-perpetuite-pour-ghannouchi-et-lourdes-condamnations-dans-un-vaste-proces/399013/ – consulté le 3 juin 2026
Amel Bensalem