Menaces contre les dirigeants de l’IA : ce qui se passe vraiment

Le 15 avril, un homme s'est introduit dans le hall du siège d'Anthropic à San Francisco pour avertir qu'un dirigeant de l'entreprise allait être tué, cinq jours après une tentative d'incendie criminel visant le domicile du PDG d'OpenAI, Sam Altman. Cette vague de menaces, révélée par une enquête du Wall Street Journal, pousse désormais plusieurs grands noms de l'intelligence artificielle à s'entourer de gardes armés et à revoir leur communication publique face à une défiance grandissante du public.

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Yacine Messaoud
Yacine Messaoudhttps://alg247.com
Journaliste spécialisé dans les relations internationales et les équilibres géopolitiques contemporains. Il suit particulièrement les dynamiques entre puissances mondiales, les conflits et les recompositions diplomatiques. Ses articles privilégient la mise en contexte et la compréhension des rapports de force plutôt que la simple chronologie événementielle.

L’incident du 15 avril s’est déroulé en quelques minutes. Un vigile d’Anthropic, start-up californienne spécialisée dans les modèles d’intelligence artificielle et rivale d’OpenAI, a intercepté un homme qui venait de se faufiler dans le hall en suivant de près un employé badgeant à l’entrée. L’inconnu a brandi une enveloppe portant le nom d’un dirigeant de l’entreprise et affirmé que ce dernier « allait être tué », selon les minutes de l’incident consultées par le Wall Street Journal. L’épisode s’est conclu sans arrestation ni violence, mais il est survenu cinq jours seulement après une tentative d’incendie criminel contre la maison de Sam Altman, également à San Francisco. Rapprochés dans le temps comme dans l’espace, ces deux événements ouvrent une période inédite pour des dirigeants jusque-là peu familiers des mesures de protection rapprochée.

Une enveloppe à Anthropic, un cocktail Molotov chez Sam Altman

L’auteur présumé de la tentative d’incendie visant le domicile de Sam Altman, un Texan de 20 ans nommé Daniel Moreno-Gama, a été inculpé de tentative de meurtre et d’incendie volontaire par la justice californienne. Les enquêteurs ont retrouvé sur lui un manifeste appelant à l’élimination physique des dirigeants et investisseurs de l’intelligence artificielle, selon le Wall Street Journal. Il a plaidé non coupable et son procès se poursuit actuellement à San Francisco. La police de la ville a par ailleurs confirmé avoir reçu plusieurs signalements distincts de menaces visant des employés d’Anthropic et d’OpenAI au cours des derniers mois, sans en détailler le nombre exact. Une information rapportée par une source unique évoque même un homme qui aurait menacé de se présenter armé dans les locaux d’Anthropic à la suite d’un différend commercial, un élément qui n’a pas pu être vérifié de façon indépendante.

Une hostilité en ligne multipliée par sept en trois mois

Selon la société de surveillance des menaces Liferaft, qui scrute les réseaux sociaux et le dark web pour le compte d’entreprises du classement Fortune 100, le volume de menaces numériques visant les dirigeants de l’intelligence artificielle et les centres de données a été multiplié par sept entre fin février et le mois de mai. Le rythme s’est ensuite atténué en juin, sans revenir à son niveau initial. « Ce qui m’a surpris, c’est la rapidité de cette dégradation », a résumé Jonathan Graff, directeur général de Liferaft, cité par le Wall Street Journal. Cette progression coïncide avec la multiplication des suppressions d’emplois attribuées par les entreprises à l’automatisation, un climat social que plusieurs experts en sécurité interrogés par le quotidien américain relient directement à la recrudescence des menaces.

Cette accélération ne se limite pas aux discours en ligne. Le cabinet spécialisé Data Center Watch recense, dans son rapport du premier trimestre 2026, un doublement du nombre de collectifs organisés contre l’implantation de centres de données, passés de 396 fin 2025 à 833 fin mars 2026, répartis dans 49 États américains. Ces groupes ont contribué à bloquer ou retarder au moins 75 projets d’infrastructure au cours du seul premier trimestre, représentant environ 130 milliards de dollars d’investissement. L’opposition à l’intelligence artificielle ne se limite donc plus aux publications en ligne : elle se structure localement, autour de collectifs capables de peser sur des décisions d’implantation industrielle.

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Gardes armés, logos discrets : la riposte des dirigeants de l’intelligence artificielle

Face à cette pression, plusieurs dirigeants de la tech ont commencé à voyager avec des gardes du corps armés, tandis que d’autres évitent désormais de s’exprimer publiquement sur les risques que peut poser l’intelligence artificielle. Selon Dakota Dominguez, responsable des relations clients chez le prestataire californien JPT Security, les patrons de la tech ne disposaient pratiquement d’aucune protection personnelle il y a encore quelques années, une réalité qui a changé avec l’intensification des menaces. De plus en plus d’entreprises intègrent désormais cette dépense à leur budget, avec une préférence marquée pour des profils de gardes discrets plutôt que pour l’escorte massive réservée aux stars ou aux responsables politiques. Certaines entreprises du secteur découragent également leurs salariés de porter des vêtements affichant le logo de la société lors de leurs déplacements, en particulier dans des zones qu’ils ne connaissent pas, selon un professionnel de la sécurité cité par le journal.

Cette prudence se traduit aussi dans les chiffres publiés par les entreprises cotées. La part des sociétés technologiques du S&P 500 qui déclarent des dépenses de protection rapprochée pour leurs dirigeants est passée de 26,8 % en 2021 à 38,1 % en 2025, selon les données recensées par le Wall Street Journal. Salesforce a refusé de commenter ces informations, tandis qu’Oracle et Palantir n’ont pas répondu aux sollicitations du journal. Le mouvement dépasse ainsi les seules start-up spécialisées dans l’IA générative pour toucher l’ensemble du secteur technologique coté en Bourse.

La peur du chômage nourrit la défiance envers l’IA

Cette défiance croissante trouve un écho net dans l’opinion publique américaine. Selon un sondage de l’université Quinnipiac réalisé entre le 19 et le 23 mars auprès de près de 1 400 adultes, 80 % des personnes interrogées se disent préoccupées par l’intelligence artificielle, contre 18 % qui ne le sont pas, soit un rapport supérieur à quatre pour un. Un peu plus de la moitié des sondés, 55 %, estiment que la technologie fait globalement plus de mal que de bien dans leur vie quotidienne, et 70 % pensent qu’elle réduira le nombre d’emplois disponibles dans les années à venir. Cette inquiétude vise d’abord le marché du travail dans son ensemble : seuls 30 % des actifs interrogés se disent personnellement préoccupés par la disparition de leur propre poste.

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Le patron de Palantir, Alex Karp, a lui-même établi un lien direct entre cette angoisse économique et la montée des tensions, lors d’une conférence consacrée à l’intelligence artificielle et au travail organisée par le groupe de réflexion American Compass. « Quand on dit aux gens que leur emploi va disparaître, ils cherchent la fourche », a-t-il déclaré, selon des propos rapportés par le Wall Street Journal. Cette phrase résume, selon plusieurs professionnels de la sécurité interrogés par le journal, le lien que la plupart d’entre eux établissent entre les suppressions de postes annoncées et la multiplication des menaces individuelles.

Une industrie sous surveillance judiciaire et actionnariale

Le procès de Daniel Moreno-Gama doit se poursuivre dans les prochaines semaines devant la justice californienne, où il encourt des poursuites pour tentative de meurtre et incendie volontaire après avoir plaidé non coupable. Les autorités de San Francisco n’ont pour l’heure annoncé aucune nouvelle inculpation liée aux autres signalements recensés autour d’Anthropic et d’OpenAI. Le secteur, de son côté, devrait continuer à intégrer la sécurité personnelle de ses dirigeants dans ses budgets, à mesure que la part des entreprises technologiques cotées déclarant ce type de dépense progresse d’année en année. Reste à savoir si cette vigilance renforcée suffira à apaiser une opposition publique qui, selon Liferaft, n’a que partiellement reflué depuis le pic observé au printemps.


Sources

  1. The Wall Street Journal (compte officiel) – annonce de l’enquête « The AI Backlash Has Tech Executives Fearing for Their Lives »
    https://x.com/WSJ/status/2077569464992661939 – consulté le 19 juillet 2026
  2. Wall Street Journal / MSN – reproduction intégrale de l’enquête sur les menaces visant les dirigeants de l’IA
    https://www.msn.com/en-us/money/companies/the-ai-backlash-has-tech-executives-fearing-for-their-lives/ar-AA27ZSnl – consulté le 19 juillet 2026
  3. Quinnipiac University – sondage national « The Age of Artificial Intelligence », réalisé du 19 au 23 mars 2026
    https://poll.qu.edu/poll-release?releaseid=3955 – consulté le 19 juillet 2026
  4. Newser – synthèse des données de Liferaft sur les menaces numériques visant les dirigeants de l’IA
    https://www.newser.com/story/392969/as-ai-surges-so-do-threats-against-execs.html – consulté le 19 juillet 2026
  5. Futurism – couverture de l’incident au siège d’Anthropic et de la tentative d’incendie visant Sam Altman
    https://futurism.com/artificial-intelligence/tech-execs-armed-bodyguards-ai-backlash – consulté le 19 juillet 2026
  6. AI Weekly – synthèse du rapport trimestriel de Data Center Watch (T1 2026) sur l’opposition aux centres de données
    https://aiweekly.co/alerts/ai-executives-add-personal-security-as-backlash-turns-violent – consulté le 19 juillet 2026

Yacine Messaoud

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