Gaza : un soldat israélien raconte les règles d’une guerre sans règles

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Julien Moreau
Julien Moreauhttps://alg247.com
Journaliste couvrant l’actualité politique et institutionnelle européenne et française. Il traite des politiques publiques, des débats sociétaux et des évolutions législatives dans leur contexte continental.

Un combattant de Tsahal, dont le témoignage a été recueilli par l’ONG Breaking the Silence et publié par The Economist, décrit une campagne militaire où la notion de civil était absente des ordres, où des Palestiniens ont servi de boucliers humains et où la destruction systématique de quartiers entiers dépassait toute justification opérationnelle. Son récit éclaire ce que les chiffres des victimes ne suffisent pas à expliquer.

Il s’appelle Jonathan – un prénom d’emprunt. Soldat d’infanterie dans les rangs de l’armée israélienne appelée par les siens “Tsahal”, il entre en service actif à Gaza en octobre 2023 convaincu, selon ses propres mots repris par The Economist, que ce conflit est “la guerre la plus juste de l’histoire” d’Israël. Vingt mois plus tard, honteux, il témoigne devant Breaking the Silence, l’ONG israélienne fondée en 2004 pour documenter les pratiques militaires dans les territoires occupés. Son témoignage, l’un des plus de 1 500 collectés par l’organisation à ce jour, ne constitue pas un cas isolé : il décrit un système.

Ni civils ni règles d’engagement

Ce qui frappe en premier dans le récit de Jonathan, c’est l’absence. Absence d’instructions sur le statut des civils, absence de protocole de distinction entre combattants et non-combattants, absence de cadre juridique opérationnel conforme au droit international humanitaire. Selon son témoignage rapporté par The Economist, les soldats de son unité n’ont reçu aucune règle d’engagement formelle à leur entrée à Gaza. Les limites de secteur existaient – mais pour éviter les tirs fraternels, pas pour protéger des vies civiles. Le mot “civil” n’était, précise-t-il, tout simplement pas prononcé.

Cette lacune n’est pas anodine. Le droit international humanitaire, codifié notamment dans les Conventions de Genève de 1949 et leurs protocoles additionnels, impose aux parties belligérantes de distinguer à tout moment entre populations civiles et combattants. L’absence délibérée de toute directive en ce sens – dans une zone urbaine densément peuplée comme Gaza – constitue une violation documentée de ce principe fondamental. Trois otages israéliens ont ainsi été abattus par leurs propres soldats en décembre 2023, alors qu’ils brandissaient un drapeau blanc et s’étaient dévêtus pour signaler leur reddition. Ce n’est qu’après cet épisode que des “conseils” – et non des ordres contraignants, précise Jonathan – ont été communiqués aux troupes.

Des hommes transformés en boucliers, un protocole sans nom officiel

Parmi les pratiques décrites dans le témoignage, l’une des plus graves au regard du droit de la guerre est celle des “moustiques” : des Palestiniens capturés, jugés non membres du Hamas après interrogatoire par les services de renseignement israéliens, utilisés pour entrer en premier dans des bâtiments ou inspecter des espaces suspects, à la place des chiens renifleurs décimés par les combats. Jonathan décrit ce dispositif non comme une décision individuelle, mais comme une pratique répandue, qui s’est étendue à mesure que la guerre avançait, au point d’acquérir un nom de code dans le jargon militaire.

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Selon The Economist, qui cite les travaux de Breaking the Silence, l’armée israélienne aurait également recouru à des “guêpes” – des Palestiniens de Cisjordanie habillés en soldats israéliens – et à des “castors”, des demandeurs d’asile soudanais arabophones envoyés reconnaître des tunnels en échange d’une promesse de titre de séjour. En mars 2025, l’armée israélienne a annoncé l’ouverture d’une enquête sur ces pratiques. À ce jour, aucune mise en examen n’a été prononcée.

L’armée israélienne, interrogée par The Economist, a indiqué que l’utilisation de civils comme boucliers humains était “strictement interdite” par ses directives, conformes au droit international, et que les allégations en ce sens font l’objet d’un examen. Nadav Weiman, directeur exécutif de Breaking the Silence, conteste cette lecture : “C’est l’ensemble du système”, a-t-il déclaré au magazine britannique, “ce sont des crimes systématiques que nous commettons.”

Une destruction qui dépasse la logique militaire

Au fil des rotations – chaque déploiement sur le terrain – Jonathan et son unité passent de la lutte contre Hamas à une activité quasi exclusive : la démolition. Des quartiers entiers sont rasés selon une logique qui, reconnaît-il, échappe à toute justification opérationnelle. “Ce n’était pas pour la sécurité ou pour vaincre le Hamas”, confie-t-il dans le témoignage repris par The Economist. “C’était autre chose.”

La dynamique décrite est révélatrice d’une dérive institutionnelle : après la destruction du bâtiment le plus haut d’un secteur – justifiée par le risque qu’il offre un point de vue aux tireurs du Hamas – le suivant en hauteur devenait à son tour une menace potentielle, et était démoli. Et ainsi de suite. Des unités d’infanterie non formées au déminage ont finalement commencé à poser elles-mêmes les explosifs, tandis qu’un officier du génie n’intervenait plus qu’en fin de processus, pour valider la procédure d’un point de vue formel. Derrière ce détail bureaucratique se dessine une réalité plus profonde : la destruction massive était devenue une politique systématique, pas une exception.

La déshumanisation comme état d’esprit collectif

À mesure que la guerre s’étire – les otages toujours captifs, le Hamas loin d’être anéanti, les rotations qui se succèdent dans des zones déjà ravagées – le moral des troupes se dégrade. Jonathan décrit une banalisation progressive de la violence verbale et symbolique. Sur les fréquences radio, les Palestiniens sont désignés par le terme “dirty” – “sale”. Des soldats parlent de “partir à la chasse”. L’idée qu’il n’existerait “aucun innocent à Gaza” se cristallise en conviction partagée par tous. Les enfants y sont perçus comme de futurs terroristes en puissance, les femmes comme leurs futures mères.

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Jonathan lui-même se retrouve isolé dans son unité lorsqu’il commence à ressentir autre chose. Il ne peut pas partager ses doutes. “Je me sentais assez seul avec ces sentiments”, dit-il. C’est cette solitude qui l’a finalement conduit vers Breaking the Silence, une organisation que l’establishment politique israélien traite régulièrement de “traître”. Selon un rapport gouvernemental israélien récent cité par The Economist, 279 soldats ont tenté de mettre fin à leurs jours entre janvier 2024 et juillet 2025. L’armée a par ailleurs enregistré une augmentation de 40 % des cas de syndrome de stress post-traumatique entre septembre 2023 et janvier 2026 – un taux supérieur à celui observé lors des précédents conflits israéliens.

Un témoignage qui arrive alors que la pression internationale s’intensifie

La publication de ce témoignage dans The Economist intervient dans un contexte où les procédures judiciaires internationales contre Israël se multiplient. La Cour pénale internationale a émis en novembre 2024 des mandats d’arrêt contre le Premier ministre Benyamin Netanyahou et l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. La Cour internationale de justice examine une plainte en génocide déposée par l’Afrique du Sud depuis décembre 2023. Dans ce contexte, le témoignage de Jonathan – un soldat, pas un militant, qui décrit des pratiques systémiques et non des comportements aberrants individuels – apporte une dimension probatoire que les seules statistiques ne peuvent offrir.

“Je ne suis pas en train de réduire ma propre responsabilité”, dit-il. “Je ne peux pas effacer mon passé.” La prochaine audience devant la CIJ est attendue dans les prochaines semaines, et les débats autour de la qualification juridique des faits à Gaza devraient s’intensifier à mesure que de nouveaux témoignages du même type parviennent aux juridictions internationales.


Sources

  1. The Economist – “A soldier’s testimony: what really happened in Gaza” (article de Wendell Steavenson, 2026) https://www.economist.com – consulté le 3 juin 2026
  2. Breaking the Silence – Organisation israélienne de collecte de témoignages militaires https://www.breakingthesilence.org.il – consulté le 3 juin 2026
  3. Cour pénale internationale – Mandats d’arrêt contre Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant, novembre 2024 https://www.icc-cpi.int – consulté le 3 juin 2026
  4. Cour internationale de justice – Affaire Afrique du Sud c. Israël (application de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide), déposée en décembre 2023 https://www.icj-cij.org – consulté le 3 juin 2026
  5. Conventions de Genève (1949) et Protocoles additionnels – Comité international de la Croix-Rouge https://www.icrc.org/fr/war-and-law/treaties-customary-law/geneva-conventions – consulté le 3 juin 2026

Julien Moreau

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