Israël après l’Iran : ce que la défaite révèle sur les limites d’une puissance de substitution
Dans une chronique publiée ce mercredi dans Haaretz, l’éditorialiste Gideon Levy appelle Israël à tirer les leçons de sa campagne militaire contre l’Iran, qu’il qualifie non de désastre, mais d’opportunité historique. Ce texte, l’un des plus lucides parus dans la presse israélienne depuis le début du conflit, pose une question que les dirigeants de Tel-Aviv refusent d’affronter : jusqu’où peut-on combattre à la place des autres ?
Depuis les premières frappes israéliennes contre l’Iran au printemps 2026, le débat public en Israël s’est enfermé dans une logique manichéenne : la droite crie à la trahison américaine, la gauche institutionnelle promet de « rétablir les alliances » pour « achever le travail ». C’est dans ce contexte de surenchère unanimiste que Gideon Levy, chroniqueur historique du quotidien Haaretz et figure dissidente de la presse israélienne, publie ce mercredi un texte qui tranche radicalement avec le consensus ambiant. Pour lui, la campagne iranienne n’a pas constitué un échec militaire ordinaire : elle a fonctionné comme ce que les psychologues appellent un « test de réalité », au terme duquel une nation est contrainte d’affronter ce qu’elle refusait de voir.
Quand l’armée « toute-puissante » se retrouve face à ses propres limites
L’argument central de Levy est d’une déconcertante sobriété. Un État de dix millions d’habitants, affirme-t-il, ne peut pas mener une guerre contre le monde entier, quelles que soient ses alliances conjoncturelles. Pour l’éditorialiste, la guerre en Iran pourrait marquer un tournant dans les relations entre Washington et Tel-Aviv : rompre le lien inconditionnel entre les deux pays obligerait Israël à choisir entre « créer un Israël différent – ou ne plus avoir d’Israël du tout ». Ce cadrage, loin d’être rhétorique, traduit une réalité géopolitique que les dirigeants israéliens ont systématiquement occultée : la puissance d’Israël n’a jamais été entièrement la sienne.
Ce que révèle l’épisode iranien, c’est avant tout la nature de cette puissance par procuration. Depuis 1973 et la guerre du Kippour, Israël a bénéficié d’un parapluie américain qui lui a permis de mener des opérations militaires disproportionnées à ses capacités propres. Or Washington, selon des informations recueillies par plusieurs médias internationaux, aurait clairement signifié à Netanyahou que le détroit d’Ormuz – et avec lui la stabilité des approvisionnements énergétiques mondiaux – constitue une ligne rouge que nul intérêt israélien ne saurait justifier de franchir. Le pragmatisme américain a cette fois primé sur la solidarité idéologique.
L’ombre de 1973 et le précédent de la paix avec l’Égypte
Levy construit son argumentaire sur une analogie historique précise. Après la défaite initiale de 1973, rappelle-t-il, Israël avait su tirer les leçons du choc et ouvrir un « chapitre révolutionnaire » de son histoire – celui de la paix avec l’Égypte. Le traité de Camp David (1979) n’a pas été le produit d’un élan moral, mais d’une réévaluation stratégique imposée par les événements. Ce précédent nourrit son espoir d’une réorientation comparable aujourd’hui, à condition, précise-t-il, que des dirigeants capables d’incarner cette rupture émergent – ce qui n’est, pour l’heure, pas le cas.
Dans les colonnes de Haaretz comme dans ses interventions publiques récentes, Levy documente une société israélienne où la guerre a provoqué une paralysie du débat : selon lui, « il n’y a pas de place pour le moindre point d’interrogation » sur la stratégie militaire. Cette uniformité du discours public – à laquelle son propre journal fait exception – rend d’autant plus significative la parution d’une chronique aussi dissidente dans un contexte aussi tendu.
Les deux scénarios que Tel-Aviv refuse de nommer
La chronique de Levy ne se limite pas au diagnostic : elle pose les termes d’un choix que la classe politique israélienne s’interdit d’évoquer publiquement. Soit Israël poursuit dans la logique militariste jusqu’à une rupture irréversible avec ses partenaires occidentaux, soit il accepte de négocier une sortie politique qui passe, inévitablement, par une reconnaissance des droits palestiniens. Ces deux trajectoires ne sont pas nouvelles dans le débat intellectuel israélien, mais elles ont rarement été formulées avec cette clarté dans la presse grand public du pays.
Pour l’observateur extérieur, cette alternative rappelle en effet deux précédents historiques que le texte n’évoque pas explicitement mais que la comparaison coloniale convoque immanquablement : le retrait précipité des pieds-noirs d’Algérie en 1962, ou l’intégration négociée de la minorité blanche dans la société sud-africaine post-apartheid. Les deux scénarios supposent une chose qu’Israël n’a, selon Levy, jamais voulu admettre : que la force militaire ne constitue pas une politique.
Washington, Ormuz et la fin du chèque en blanc
La dimension algérienne de ce débat est loin d’être anecdotique. Le détroit d’Ormuz, point de passage de près de 20 % du commerce pétrolier mondial selon les données de l’Agence internationale de l’énergie, représente un enjeu stratégique direct pour les exportations algériennes d’hydrocarbures. Toute déstabilisation prolongée de cette voie maritime affecte les calculs de Sonatrach et, par ricochet, les équilibres budgétaires de l’État algérien. Le fait que Washington ait, selon plusieurs sources concordantes, choisi Ormuz plutôt qu’Israël dans l’arbitrage de cette crise n’est donc pas seulement un signal envoyé à Tel-Aviv : c’est une donnée géopolitique qui redessine les priorités américaines dans toute la région.
Levy conclut son texte par une formule qui tient autant du constat que de l’appel : « Nous avons regardé la vérité droit dans les yeux – et elle a baissé les yeux. C’est maintenant à notre tour de baisser les nôtres. » Cette inversion, à la fois métaphorique et politique, résume une position que la presse de référence israélienne peine à endosser collectivement. La lucidité de Haaretz dans ce débat n’en est que plus précieuse – et plus isolée.
Sources
- Haaretz – Gideon Levy, « What Happened to Us in Iran Was Not a Disaster, But an Opportunity » (18 juin 2026)
https://www.haaretz.com — consulté le 18 juin 2026 - Haaretz – Gideon Levy, « A Toxic Israel-U.S. Relationship Nears Its Breaking Point Amid War » (5 avril 2026)
https://www.haaretz.com/opinion/2026-04-05/ — consulté le 18 juin 2026 - Democracy Now! – « Israeli Journalist Gideon Levy: Israel Will Not Stop Wars Until U.S. Pulls Support » (13 mars 2026)
https://www.democracynow.org/2026/3/13/gideon_levy_israel — consulté le 18 juin 2026 - Chronique de Palestine – Archives Gideon Levy, « L’axe israélo-US s’est cassé les dents sur l’Iran » (15 juin 2026)
https://www.chroniquepalestine.com/writers/gideon-levy/ — consulté le 18 juin 2026 - Agence internationale de l’énergie (AIE) – Données sur le trafic pétrolier dans le détroit d’Ormuz
https://www.iea.org — consulté le 18 juin 2026
Julien Moreau