Cette tribune exprime l’analyse personnelle de Samir B. rédacteur sur ALG247.COM. Elle n’engage pas la ligne éditoriale du média lui-même, qui traite l’information dans le respect de la neutralité journalistique. Les éléments factuels cités sont sourcés ; les interprétations qui suivent restent celles de l’auteur.
Les 30 et 31 juillet 2026, des milliers de jeunes Marocains, venus parfois de Kénitra ou de Marrakech, à plus de 600 kilomètres, se sont rassemblés à Fnideq, ville jouxtant l’enclave espagnole. Certains ont franchi la digue de Tarajal à la nage, d’autres ont contourné les barrières terrestres. Le président de Ceuta, Juan Jesús Vivas, a évoqué environ 60 000 entrées, soit l’équivalent de 70 % de la population habituelle de la ville. Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a qualifié l’épisode d’« attaque » contre l’intégrité territoriale de l’Espagne. Le bilan humain, lui, n’a cessé de s’alourdir : 18 noyades recensées vendredi matin, puis 34 morts annoncés par Juan Jesús Vivas, avant que certains médias ne parlent d’au moins 41, voire d’une soixantaine de victimes selon les derniers décomptes. Ce chiffre reste, à l’heure où j’écris ces lignes, non stabilisé.
Une frontière qui ne cède pas seule
Ce qui frappe dans cette crise, ce n’est pas seulement son ampleur, c’est la manière dont elle s’est produite. Le quotidien local El Faro de Ceuta rapporte que ses journalistes ont vu des véhicules transporter des jeunes vers le poste-frontière, et que des soldats marocains les incitaient à traverser plutôt qu’à les en dissuader. Interrogé par l’AFP, le journaliste spécialiste des questions migratoires Ignacio Cembrero est catégorique : pour atteindre la digue, il faut franchir des cordons de police et de forces auxiliaires. « Il est évident qu’on les a laissés passer. Sinon, cela ne se serait pas produit. » Le Maroc n’a pourtant pas revendiqué cette ouverture.
Après plusieurs heures de silence institutionnel, Rabat a seulement confirmé un accord avec Madrid pour rapatrier les personnes entrées illégalement, sans commenter les accusations de passivité, voire d’encadrement délibéré du mouvement.
Ce n’est pas la première fois. En mai 2021, environ 9 000 personnes avaient franchi la même frontière après un relâchement soudain des contrôles marocains, en représailles à l’accueil, dans un hôpital espagnol, du chef du Front Polisario Brahim Ghali. La ministre espagnole de la Défense avait alors ouvertement parlé de « chantage ». Cinq ans plus tard, le scénario se répète à une échelle sept fois supérieure. Un précédent ne prouve rien à lui seul, mais il change la manière dont on doit lire l’absence de contrôle observée cette semaine.
Une semaine après Alger, une coïncidence qui interroge
Le 20 juillet, dix jours avant la ruée sur Ceuta, Pedro Sánchez se rendait à Alger pour rencontrer le président Abdelmadjid Tebboune. Cette visite a scellé la réactivation du traité d’amitié algéro-espagnol de 2002, gelé depuis la crise de 2022, et ouvert la voie à un rapprochement économique que Sánchez a lui-même qualifié de « tournant ».
L’Algérie reste le premier fournisseur de gaz de l’Espagne et le principal soutien du Front Polisario, dont le Maroc conteste toute légitimité sur le dossier du Sahara occidental. Plusieurs chercheurs interrogés par la presse, dont Luna Vives de l’Université de Montréal, avancent que Rabat a pu interpréter ce dégel algéro-espagnol comme une menace à ses ambitions territoriales, et y répondre par un rappel de force sur le seul levier dont il dispose réellement face à Madrid : le contrôle des flux migratoires. Un expert cité par TSA Algérie résume la prudence qui s’impose : « C’est plausible […] Il n’y a cependant aucune preuve à ce jour. »
Je partage cette prudence personnellement, tout en estimant que la concomitance des deux événements mérite d’être posée comme hypothèse de travail plutôt que balayée comme simple hasard de calendrier.
Ce que l’axe Rabat-Tel-Aviv ajoute au tableau
Un autre fil mérite d’être tiré, avec la même prudence. Cinq ans après les accords d’Abraham, le Maroc et Israël ont signé en janvier 2026 un plan de travail militaire conjoint, prolongeant une coopération sécuritaire déjà dense, incluant la livraison du système antiaérien israélien Barak.
Dans le même temps, l’Espagne s’est imposée comme la voix européenne la plus critique envers Israël : embargo sur les armes, rappel de son ambassadrice à Tel-Aviv en mars 2026, dénonciation du génocide de Gaza, et surtout refus, lors de l’offensive américano-israélienne contre l’Iran fin février 2026, de laisser les bases militaires espagnoles servir à ces opérations, ce qui avait alors provoqué la colère de Donald Trump.
Faut-il y voir un signal adressé à Madrid par l’axe que forment Rabat, Tel-Aviv et Washington sur le dossier iranien et sur Gaza ? C’est la question que je pose : aucun document, aucune déclaration officielle n’établit à ce jour de lien entre la crise de Ceuta et les positions espagnoles au Proche-Orient, mais cette piste reste bien évidemment, en l’état, une lecture à prendre très au sérieux.
Une autre lecture, moins géopolitique
Il serait toutefois incomplet de réduire cet épisode à un seul calcul diplomatique. La télévision publique algérienne a de son côté présenté cette « fuite massive » comme le symptôme de difficultés économiques et sociales marocaines, une lecture qui n’exclut pas la précédente : la détresse sociale peut fournir la matière humaine qu’un relâchement délibéré des contrôles suffit ensuite à mobiliser. Les deux explications, l’une structurelle, l’autre tactique, se recoupent et peuvent largement expliquer le phénomène observé cette semaine.
La crise de Ceuta a ouvert un accord de rapatriement entre Rabat et Madrid, provoqué des réactions en cascade en Italie, où Giorgia Meloni a évoqué une possible suspension de Schengen avec l’Espagne, et relancé, à Bruxelles, le débat sur la dépendance européenne à un partenaire marocain dont Human Rights Watch documente par ailleurs, dans son rapport 2026, le durcissement contre la presse et les militants sahraouis. Les prochaines semaines diront si le rapprochement algéro-espagnol se poursuit malgré la pression, et si Rabat sortira de son silence sur les accusations de passivité délibérée ayant provoqué cette tragédie humaine, exploitée à des fins non avouées et non assumées officiellement.
Sources
- France 24 – “Rumeurs, appel d’air, passivité du Maroc… comment expliquer l’afflux inédit de migrants à Ceuta ?”
https://www.france24.com/fr/europe/20260731-rumeurs-appel-d-air-passivit%C3%A9-maroc-comment-expliquer-afflux-in%C3%A9dit-migrants-ceuta-espagne-sanchez – consulté le 1er août 2026 - TSA Algérie – “Crise de Ceuta : le Maroc cherche-t-il à punir l’Espagne à cause de l’Algérie ?”
https://www.tsa-algerie.com/lafflux-massif-de-marocains-a-ceuta-lie-au-rapprochement-entre-lalgerie-et-lespagne/ – consulté le 1er août 2026 - Franceinfo – “On vous explique la crise ouverte par l’afflux de dizaines de milliers de migrants à la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta”
https://www.franceinfo.fr/monde/europe/migrants/on-vous-explique-la-crise-ouverte-par-l-afflux-de-milliers-de-migrants-marocains-a-la-frontiere-avec-l-enclave-de-ceuta_8129597.html – consulté le 1er août 2026 - Jeune Afrique – “Espagne-Algérie : ce que cache vraiment la réconciliation”
https://www.jeuneafrique.com/1825991/politique/espagne-algerie-ce-que-cache-vraiment-la-reconciliation/ – consulté le 1er août 2026 - Times of Israël – “Israël et le Maroc signent un plan militaire conjoint pour 2026”
https://fr.timesofisrael.com/israel-et-le-maroc-signent-un-plan-militaire-conjoint-pour-2026/ – consulté le 1er août 2026 - CAREP Paris – “De Gaza à Ormuz : la diplomatie espagnole à l’épreuve du Moyen-Orient”
https://carep-paris.org/recherche/de-gaza-a-ormuz-la-diplomatie-espagnole-a-lepreuve-du-moyen-orient/ – consulté le 1er août 2026 - Radio-Canada – “Pourquoi des dizaines de milliers de migrants venus du Maroc ont afflué vers l’Espagne ?”
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2272775/explications-immigration-maroc-ceuta-espagne – consulté le 1er août 2026
Samir B.
