Ce que la mobilisation anti-Saïed signifie pour la Tunisie

Plusieurs milliers de Tunisiens ont manifesté samedi à Tunis pour réclamer le départ du président Kaïs Saïed, cinq ans jour pour jour après la suspension du Parlement. Cette double commémoration, celle de la République et celle du tournant autoritaire de 2021, ravive une contestation que la répression n'a pas éteinte.

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Yacine Messaoud
Yacine Messaoudhttps://alg247.com
Journaliste spécialisé dans les relations internationales et les équilibres géopolitiques contemporains. Il suit particulièrement les dynamiques entre puissances mondiales, les conflits et les recompositions diplomatiques. Ses articles privilégient la mise en contexte et la compréhension des rapports de force plutôt que la simple chronologie événementielle.

La date du 25 juillet porte, en Tunisie, deux mémoires contradictoires. Elle célèbre depuis 1957 la proclamation de la République, née de l’abolition de la monarchie beylicale. Elle marque aussi, depuis 2021, le jour où Kaïs Saïed a suspendu le Parlement, limogé son gouvernement et entamé un exercice du pouvoir par décrets qui dure encore. Samedi, cette coïncidence calendaire a rassemblé environ 2 500 manifestants place de la République, au centre de Tunis, selon les décomptes relayés par France 24.

Une marche partie de la place de la République vers le Théâtre municipal

Le cortège s’est formé en fin d’après-midi au Passage, sur la place de la République, avant de remonter l’avenue Habib Bourguiba en direction du Théâtre municipal, selon Business News. Drapeaux tunisiens et pancartes à la main, les participants ont scandé « Dégage ! », mot d’ordre hérité de la révolution de 2011, ainsi que le triptyque historique « Travail, liberté, dignité nationale ». D’autres slogans visaient la vie quotidienne : « Ni eau, ni électricité, il n’y a que prison et hausse des prix ». Plusieurs pancartes réclamaient la libération de prisonniers politiques et raillaient l’absence de tout bénéficiaire visible du système hormis le chef de l’État lui-même.

Le rassemblement avait été appelé par l’initiative citoyenne Nafas, sous le mot d’ordre « Ça suffit le gâchis ! », avec le soutien de plusieurs organisations de la société civile, selon Business News.

Cinq ans de pouvoir personnel derrière la fête nationale

Le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed avait invoqué l’article 80 de la Constitution pour geler l’Assemblée des représentants du peuple, limoger le chef du gouvernement et engager un exercice solitaire du pouvoir. Le Parlement, gelé puis dissous, a depuis été remplacé par une chambre élue sur la base d’une nouvelle Constitution rédigée à l’initiative du président et adoptée en 2022. Cette bascule institutionnelle a mis fin à une décennie de transition démocratique entamée après la chute de Zine el-Abidine Ben Ali en janvier 2011, selon Al Jazeera.

Ce chiffre de 2 500 manifestants, modeste au regard des foules qui avaient fait tomber Ben Ali quinze ans plus tôt, mesure moins un désintérêt populaire que le coût désormais élevé de la contestation, dans un pays où critiquer le pouvoir expose à des poursuites judiciaires. Depuis 2021, le président a démis des dizaines de juges par décret, encadré la diffusion d’informations jugées fausses par une loi controversée sur la cybercriminalité et multiplié les poursuites contre des responsables politiques, avocats, journalistes et militants, selon Al Jazeera.

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Une coalition hétéroclite face à des figures emprisonnées

L’appel à manifester a réuni un spectre inhabituel de forces politiques : le mouvement islamiste Ennahdha, le Front du salut national, le parti Al Joumhouri et des militants proches du Parti destourien libre, pourtant situé à l’opposé de l’échiquier idéologique, selon Kapitalis. « Nous sommes sortis aujourd’hui pour demander des comptes », a déclaré à l’AFP Wissem Sghaier, porte-parole d’Al Joumhouri, propos rapportés par France 24.

Plusieurs figures de cette opposition sont aujourd’hui incarcérées. Rached Ghannouchi, 85 ans, ancien président de l’Assemblée et chef d’Ennahdha, purge depuis 2023 des peines cumulées dépassant quarante ans de prison pour complot contre la sûreté de l’État. Abir Moussi, présidente du Parti destourien libre, est elle aussi détenue depuis 2023, après plusieurs condamnations, notamment pour des critiques adressées à la commission électorale. Les manifestants ont réclamé leur libération, aux côtés de celle de dizaines d’autres détenus politiques.

À quelques centaines de mètres, un rassemblement de partisans du président, nettement moins fourni, s’est tenu devant le Théâtre municipal, selon Business News. Les slogans y opposaient à la contestation un discours de fidélité au chef de l’État et de défense de la souveraineté nationale.

Coupures d’eau et d’électricité en toile de fond de la colère

La mobilisation s’enracine dans une dégradation économique documentée. Le pays traverse une vague de chaleur qui a contraint les autorités à programmer des coupures d’électricité pour soulager un réseau saturé par la climatisation, une mesure qui touche aussi, par intermittence, la distribution d’eau, selon France 24. Le chômage progresse, l’investissement recule et une partie de la jeunesse qualifiée continue de quitter le pays, des tendances que les manifestants attribuent à cinq ans de gestion présidentielle directe de l’exécutif.

Cette instabilité intéresse directement les pays voisins. L’Algérie partage avec la Tunisie près de mille kilomètres de frontière commune, des flux migratoires et des circuits commerciaux sensibles à toute dégradation sécuritaire ou économique côté tunisien. Pour la diaspora maghrébine installée en France et en Europe, la trajectoire tunisienne fonctionne aussi comme un point de comparaison sur la fragilité des transitions démocratiques dans la région.

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De son côté, la présidence tunisienne a marqué l’anniversaire par un geste de clémence : Kaïs Saïed a ordonné une grâce présidentielle en faveur de 2 439 détenus et la libération conditionnelle de 490 autres, selon un communiqué de la présidence relayé par Radio Kef. Le président de l’Assemblée des représentants du peuple a, de son côté, adressé ses félicitations au chef de l’État et appelé à l’unité nationale autour des institutions.

L’état de santé de Ghannouchi, nouveau foyer de tension

La question carcérale s’est encore aggravée quelques jours avant la marche. Les avocats de Rached Ghannouchi ont qualifié de « critique » l’état de santé de leur client le 23 juillet, après un malaise et un épisode d’épuisement survenus dans la prison de Mornaguia, en pleine vague de chaleur, selon Al Jazeera. Ennahdha avait déjà alerté en avril sur une hospitalisation d’urgence de son dirigeant, condamné à des peines cumulant plus de quarante ans de prison. Cette situation, suivie par des organisations de défense des droits humains, pourrait peser sur les prochaines semaines si l’état de santé du dirigeant se détériorait davantage.

Aucune nouvelle échéance de mobilisation n’a pour l’heure été annoncée par les organisateurs de la marche. Le calendrier judiciaire concernant plusieurs opposants emprisonnés, ainsi que la gestion des coupures d’eau et d’électricité prévues pour les prochaines semaines, figurent parmi les dossiers que les autorités tunisiennes devront désormais gérer sous le regard d’une opposition remobilisée.


Sources

  1. France 24 – « Près de 2 500 manifestants à Tunis, cinq ans après le coup de force du président Kaïs Saïed »
    https://www.france24.com/fr/moyen-orient/20260726-pr%C3%A8s-de-2-500-manifestants-%C3%A0-tunis-cinq-ans-apr%C3%A8s-le-coup-de-force-du-pr%C3%A9sident-ka%C3%AFs-sa%C3%ABd – consulté le 26 juillet 2026
  2. Al Jazeera – « Tunisians mark fifth year of emergency rule with calls for Saied to go »
    https://www.aljazeera.com/news/2026/7/26/tunisians-mark-fifth-year-of-emergency-rule-with-calls-for-saied-to-go – consulté le 26 juillet 2026
  3. Al Jazeera – « Jailed opposition leader Ghannouchi faints in Tunisian prison due to heat »
    https://www.aljazeera.com/news/2026/7/23/jailed-opposition-leader-ghannouchi-faints-in-tunisian-prison-due-to-heat – consulté le 26 juillet 2026
  4. Business News (Kapitalis) – « Liberté ! Dégage ! : le centre-ville de Tunis retrouve les accents de la contestation »
    https://businessnews.com.tn/2026/07/25/liberte-degage-le-centre-ville-de-tunis-retrouve-les-accents-de-la-contestation/1411800/ – consulté le 26 juillet 2026
  5. Radio Kef – « Tunis tuhyi al-dhikra 69 li-i’lan al-jumhuriya »
    https://www.radiokef.tn/article/6a64a9b7227443b6424a9632/ – consulté le 26 juillet 2026

Yacine Messaoud

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