Sahara Occidental : Ghali saisit l’ONU après la vague de condamnations de Smara

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Brahim Ghali, président de la République arabe sahraouie démocratique et secrétaire général du Front Polisario, a adressé le 10 mai 2026 une lettre officielle au secrétaire général des Nations unies António Guterres pour dénoncer les déclarations de plusieurs gouvernements à la suite de l’attaque du 5 mai contre Smara. Cette démarche s’inscrit dans un contexte diplomatique inédit : la convergence internationale autour du plan d’autonomie marocain atteint un seuil jamais observé depuis l’ouverture du dossier.

Cinq jours après les tirs de roquettes qui ont visé les abords de la ville de Smara, au Sahara occidental, le dirigeant sahraoui a choisi de monter directement au front diplomatique. Dans sa lettre, dont une copie a également été transmise à l’ambassadeur Fu Cong, représentant permanent de la Chine auprès de l’ONU et président en exercice du Conseil de sécurité, Brahim Ghali condamne ce qu’il qualifie de « déclarations irresponsables et inexactes » récemment publiées par certains gouvernements. Selon lui, ces prises de position visent à « créer un écran de fumée pour dissimuler les faits sur le terrain » et à détourner l’attention internationale de ce qu’il décrit comme une guerre d’agression marocaine continue depuis octobre 1975, selon des informations relayées par l’agence de presse sahraouie SPS et le site La Patrie News.

Smara, détonateur d’une offensive diplomatique mondiale

L’attaque du 5 mai 2026 constitue le point de départ direct de cette escalade. Ce jour-là, des tirs de roquettes revendiqués par l’Armée populaire de libération sahraouie ont frappé les environs de Smara, provoquant des dégâts matériels et faisant au moins une blessée, selon des sources sécuritaires citées par Jeune Afrique. La réaction internationale a été immédiate et sans précédent dans son ampleur. Les États-Unis, par la voix de leur mission onusienne, ont été parmi les premiers à condamner ces frappes, estimant qu’elles étaient « incompatibles avec l’esprit des récentes discussions ». La France, l’Union européenne, le Royaume-Uni, puis des dizaines d’autres pays — dont plusieurs membres du Conseil de coopération du Golfe — ont suivi en quelques heures, invoquant systématiquement la résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée en octobre 2025, qui désigne le plan d’autonomie marocain comme la base « la plus viable » d’une solution politique durable.

Ce que révèle cette séquence, c’est avant tout l’érosion accélérée du soutien international à la position du Front Polisario : jamais autant de gouvernements n’avaient, en aussi peu de temps, aligné leur langage sur celui de Rabat.

Le Polisario invoque le droit international contre le consensus diplomatique

Face à cette convergence inédite, Brahim Ghali oppose une argumentation de droit. Dans sa lettre à Guterres, il rappelle que le Sahara occidental demeure inscrit sur la liste des territoires non autonomes en attente de décolonisation depuis 1963 et que cette réalité juridique est indépendante des positions politiques des États. Il conteste notamment la validité du cessez-le-feu de 1991, qu’il déclare définitivement caduc depuis le 13 novembre 2020, date à laquelle, selon lui, le Maroc a rompu les accords militaires en vigueur lors de son intervention dans la zone de Guerguerat. Dès lors, estime-t-il, le peuple sahraoui « exerce son droit légitime à l’autodéfense », conformément à la Charte des Nations unies et aux résolutions de l’Assemblée générale relatives aux peuples sous occupation coloniale.

Pour étayer ces accusations, le secrétaire général du Polisario cite les propres rapports du secrétaire général de l’ONU sur la situation au Sahara occidental — S/2022/733, S/2023/729, S/2024/707 et S/2025/612 — qui documentent, selon lui, des dizaines de frappes aériennes menées par les forces marocaines ayant causé des victimes civiles et des dégâts matériels. Il accuse également Rabat d’employer des drones armés contre des civils sahraouis, algériens, mauritaniens et de diverses nationalités en transit dans les territoires libérés, des actes qu’il qualifie de crimes de guerre. Ces affirmations émanent exclusivement du Polisario ; leur vérification indépendante reste limitée par les contraintes d’accès de la MINURSO dans la zone de responsabilité, documentées dans les mêmes rapports onusiens.

Washington et Paris au cœur de la tension narrative

La lettre de Ghali vise implicitement, et parfois explicitement, les positions américaine et française. Quelques jours avant le tir sur Smara, le sous-secrétaire d’État américain Christopher Landau avait réaffirmé depuis Alger « la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté du Maroc sur le Sahara » et son soutien à la proposition d’autonomie comme « base d’une solution juste et durable ». Cette déclaration avait provoqué une protestation formelle du Front Polisario, qui juge que Washington a perdu sa neutralité de médiateur. De son côté, la France a condamné l’attaque de Smara en citant explicitement la résolution 2797 et en réitérant son appui à l’initiative marocaine d’autonomie, selon des déclarations publiées par la mission française auprès des Nations unies.

Par ailleurs, selon des informations rapportées par Maghreb Online, des négociations confidentielles réunissant le Maroc, l’Algérie, la Mauritanie et le Front Polisario se seraient tenues à Washington ces derniers mois, sous l’impulsion de l’administration Trump. L’attaque de Smara aurait perturbé ces tractations, déjà fragilisées par la visite de l’ambassadeur américain à Dakhla, que le Polisario avait dénoncée comme une atteinte au statut juridique du territoire.

Un conflit qui résiste à la pression du consensus

Derrière la querelle des déclarations se dessine une tension structurelle plus profonde : le processus onusien, théoriquement fondé sur l’autodétermination, coexiste depuis des années avec un corpus de résolutions du Conseil de sécurité qui valorise de plus en plus ouvertement le plan d’autonomie marocain. La résolution 2797 de 2025 marque une étape dans ce glissement. Le Polisario, qui refuse tout règlement ne prévoyant pas de référendum d’indépendance, se retrouve ainsi doublement isolé : condamné pour ses frappes militaires, et marginalisé dans un processus diplomatique qui tend à le contourner.

La MINURSO, dont le mandat est périodiquement renouvelé par le Conseil de sécurité, continue de documenter les incidents des deux côtés du mur de sable, mais ses rapports soulignent, selon l’ONU elle-même, une « capacité gravement limitée » à accéder aux zones contrôlées par le Maroc à l’ouest du mur. Cette contrainte d’accès rend toute vérification indépendante des bilans militaires partiellement impossible.

La prochaine réunion du Conseil de sécurité consacrée au renouvellement du mandat de la MINURSO constituera un test de la résistance de ces lignes de fracture. Brahim Ghali a demandé que sa lettre soit portée à l’attention des membres du Conseil — une requête qui traduit moins une attente de résultat immédiat que la volonté de maintenir ouverts les canaux du droit international dans un rapport de force diplomatique de plus en plus défavorable.


Sources

  1. La Patrie News — Lettre du président Ghali au SG de l’ONU : « Non aux déclarations irresponsables et mensongères » https://lapatrienews.dz/lettre-du-president-ghali-au-sg-de-lonu-non-aux-declarations-irresponsables-et-mensongeres-de-certains-gouvernements/ — consulté le 12 mai 2026
  2. Jeune Afrique — À Smara, ce que l’on sait de l’attaque à la roquette revendiquée par le Polisario https://www.jeuneafrique.com/1794726/politique/a-smara-ce-que-lon-sait-de-lattaque-a-la-roquette-revendiquee-par-le-polisario/ — consulté le 12 mai 2026
  3. Maghreb Online — Ghali’s letter addressed to the UNSG Antonio Guterres / Soutien de certains pays au Maroc https://www.moroccomail.fr/2026/05/10/western-sahara-morocco-unsg-guterres-resolution-2797-2025/ — consulté le 12 mai 2026
  4. TSA Algérie — Soutien de certains pays au Maroc : le président sahraoui proteste auprès du SG de l’ONU https://www.tsa-algerie.com/soutien-de-certains-pays-au-maroc-le-president-sahraoui-ecrit-au-sg-de-lonu/ — consulté le 12 mai 2026
  5. Maghreb Online — Sahara Occidental : le parti pris des États-Unis risque de saper le processus des négociations https://www.moroccomail.fr/2026/05/08/sahara-occidental-etats-unis-maroc-polisario-attaque-de-smara/ — consulté le 12 mai 2026
  6. ONU / Rapport du Secrétaire général S/2025/612 — Situation concernant le Sahara occidental https://documents.un.org — consulté le 12 mai 2026

Amel Bensalem

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