Alors que les États-Unis et l’Iran s’apprêtent à signer un mémorandum d’entente à Genève ce vendredi 19 juin, le gouvernement israélien multiplie les signaux de défiance, affirmant haut et fort qu’il ne se considère pas lié par cet accord. Ce bras de fer entre Tel-Aviv et Washington expose une fracture profonde au sein du camp occidental et met en péril la fragile architecture de la paix régionale.
Les États-Unis et l’Iran sont parvenus, lundi 15 juin, à un accord pour mettre fin immédiatement à la guerre au Moyen-Orient sur tous les fronts, y compris le Liban. La cérémonie de signature officielle du mémorandum d’entente est prévue le 19 juin en Suisse. Ce conflit, déclenché le 28 février par une offensive conjointe américano-israélienne, aura duré près de quatre mois. Mais à peine l’encre de l’accord sèche-t-elle sur le papier que le gouvernement de Benyamin Netanyahou refuse de s’y conformer, transformant ce qui devait être une victoire diplomatique de Donald Trump en un test de crédibilité pour Washington.
Ben Gvir revendique le refus des ordres américains
La déclaration est venue de l’aile la plus radicale du gouvernement israélien. Le ministre israélien d’extrême droite chargé de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, a affirmé sur son compte Telegram qu’Israël n’était pas lié par les termes de l’accord et a appelé à intensifier les opérations militaires au Liban. Quelques heures plus tôt, selon le site Médias-Presse.info, Ben Gvir avait formulé la chose plus directement encore : «Israël ne reçoit pas d’ordres des États-Unis.»
Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a également affirmé que les Forces de défense israéliennes resteraient indéfiniment dans les zones de sécurité au Liban, en Syrie et à Gaza, précisant que cette ligne avait été exposée aux responsables américains. Netanyahou lui-même a confirmé cette orientation lors d’une conférence de presse à Jérusalem, le 15 juin, en affirmant que l’armée israélienne resterait dans ces zones «aussi longtemps que nécessaire pour protéger le pays». Ce n’est pas tant la rhétorique qui frappe ici que la coordination : l’ensemble du gouvernement israélien parle d’une seule voix, celle du refus.
Trump humilié par son propre allié
La réaction américaine ne s’est pas fait attendre. Donald Trump a affirmé avoir réprimandé Netanyahou : «Il n’a aucun putain de jugement. Je le lui ai fait savoir.» «C’est un type très difficile», a-t-il ajouté dans des déclarations au New York Times. Ces formules, inhabituelles dans la communication entre alliés, traduisent une exaspération réelle. Washington comprend le danger structurel que représente la dissidence israélienne : si Israël frappe le Liban au moment même où l’Iran s’apprête à signer, Téhéran peut accuser les États-Unis d’être incapables de contrôler leur allié. Le raid ne devient donc pas seulement une opération contre le Hezbollah – il devient une mise à l’épreuve de la crédibilité américaine.
Ce que révèle cette séquence, c’est une asymétrie fondamentale : les États-Unis ont besoin de l’accord pour afficher un bilan diplomatique avant les élections de mi-mandat, tandis qu’Israël considère que tout cessez-le-feu global, en protégeant indirectement le Hezbollah, menace sa sécurité au nord. Les deux agendas ne sont pas conciliables à court terme.
L’accord Washington-Téhéran, une architecture fragile
Le compromis annoncé entre les États-Unis et l’Iran cherche à suspendre la guerre régionale et à rouvrir le détroit d’Ormuz. Il reporte les dossiers les plus lourds – dont le nucléaire iranien et les sanctions – à une phase ultérieure. Mais son volet le plus explosif, pour Israël, concerne l’arrêt des hostilités sur les fronts liés à l’Iran, dont le Liban. Téhéran présente cet arrêt comme une condition de crédibilité.
Pour l’Iran, la logique est claire : un accord qui laisserait le Hezbollah sous pression militaire israélienne constante serait vidé de sa substance. Le Hezbollah a d’ailleurs rejeté un cadre de cessez-le-feu proposé en début du mois, tandis qu’Israël continuait d’avancer dans le Sud-Liban, dans ce qui était présenté comme son incursion la plus profonde depuis vingt-cinq ans. La réouverture du détroit d’Ormuz apparaît ainsi comme le principal résultat tangible obtenu par les États-Unis après plus de trois mois de conflit, mais la question des fronts terrestres reste entièrement ouverte.
La dépendance structurelle comme angle mort de Netanyahu
La posture d’indépendance revendiquée par Tel-Aviv se heurte à une réalité que les experts ne manquent pas de souligner. En avril, Benyamin Netanyahou avait revendiqué une «indépendance maximale» d’Israël à l’égard des États-Unis, peu après avoir confié à l’hebdomadaire britannique The Economist son intention de réduire l’aide militaire américaine «à zéro» d’ici les dix prochaines années. Des déclarations qualifiées de «naïves» par Oded Ailam, ancien chef de la division antiterroriste du Mossad, qui estimait dans les colonnes du journal Le Temps qu’«Israël ne peut rien faire en Iran sans consulter son grand frère, les États-Unis».
La sécurité israélienne repose à la fois sur ses propres capacités militaires et sur le soutien américain. Une rupture affaiblirait considérablement son indépendance stratégique. Pourtant, Netanyahou choisit de tendre la corde. Lors d’un point presse le 15 juin, il a déclaré qu’Israël maintiendrait sa ligne dure contre l’Iran, affirmant que Téhéran ne disposerait jamais d’armes nucléaires «avec ou sans accord». Ce faisant, il s’arroge le droit de redéfinir unilatéralement les termes d’un accord négocié sans lui – et, potentiellement, contre ses intérêts.
Un Liban pris en étau, une diaspora maghrébine dans l’attente
Pour les pays arabes et leurs diasporas installées en Europe, la séquence n’est pas anodine. La persistance des opérations israéliennes au Liban – même après la signature d’un accord-cadre entre les deux puissances régionales dominantes – illustre la limite des processus diplomatiques qui excluent les acteurs non-étatiques et les populations directement concernées. Le gouvernement libanais devra expliquer à sa population pourquoi la guerre continue sur son territoire si Washington et Téhéran signent un accord qui ne contraint pas clairement Israël au retrait. Pour les communautés arabes de France, notamment algériennes, qui suivent de près l’évolution du conflit et ses répercussions sur l’ensemble de la région, cette incertitude prolongée pèse autant psychologiquement que géopolitiquement.
La doctrine israélienne revendiquée au Liban repose sur le maintien d’un droit de frappe permanent. Trump veut afficher une sortie de crise. Netanyahu veut éviter qu’une sortie de crise ne se traduise par une limitation militaire au nord. Les deux objectifs ne sont pas forcément compatibles. La signature à Genève, prévue vendredi, sera donc moins une conclusion qu’un révélateur : celui d’une alliance transatlantique dans laquelle l’allié le plus petit conserve, pour l’heure, l’initiative militaire.
Sources
- Franceinfo — «Après l’accord entre l’Iran et les États-Unis, Netanyahou affirme que l’armée israélienne restera à Gaza, au Liban et en Syrie»
https://www.franceinfo.fr/monde/iran/guerre-entre-les-etats-unis-israel-et-l-iran/apres-l-accord-entre-l-iran-et-les-etats-unis-benyamin-netanyahou-affirme-que-l-armee-israelienne-restera-a-gaza-au-liban-et-en-syrie-aussi-longtemps-que-necessaire_8062493.html — consulté le 18 juin 2026 - Franceinfo — «Réouverture du détroit d’Ormuz, cessez-le-feu, négociations à venir : ce que l’on sait de l’accord conclu entre les États-Unis et l’Iran»
https://www.franceinfo.fr/monde/iran/guerre-entre-les-etats-unis-israel-et-l-iran/reouverture-du-detroit-d-ormuz-cessez-le-feu-negociations-a-venir-ce-que-l-on-sait-de-l-accord-conclu-entre-les-etats-unis-et-l-iran_8060777.html — consulté le 18 juin 2026 - Le Courrier de l’Atlas — «Accord États-Unis/Iran : pour Netanyahou, “la lutte n’est pas finie”»
https://www.lecourrierdelatlas.com/accord-etats-unis-iran-pour-netanyahou-la-lutte-nest-pas-finie/ — consulté le 18 juin 2026 - Libnanews — «Israël refuse le volet libanais du deal Iran»
https://libnanews.com/israel-refuse-le-volet-libanais-du-deal-iran/ — consulté le 18 juin 2026 - Le Temps — «Malgré les dissensions, Israël dépend toujours profondément des États-Unis pour sa défense»
https://www.letemps.ch/monde/moyenorient/malgre-les-dissensions-israel-depend-toujours-profondement-des-etats-unis-pour-sa-defense — consulté le 18 juin 2026 - Public Sénat — «Trump insulte Netanyahou : “Israël n’a ni les moyens, ni l’intention de rompre avec les États-Unis”»
https://www.publicsenat.fr/actualites/international/trump-insulte-netanyahou-israel-na-ni-les-moyens-ni-lintention-de-rompre-avec-les-etats-unis — consulté le 18 juin 2026
Julien Moreau