Iran–Chine–États-Unis : le vrai jeu diplomatique se passe à Pékin aujourd’hui

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Julien Moreau
Julien Moreauhttps://alg247.com
Journaliste couvrant l’actualité politique et institutionnelle européenne et française. Il traite des politiques publiques, des débats sociétaux et des évolutions législatives dans leur contexte continental.

Le chef de la diplomatie iranienne Abbas Araghchi était à Pékin ce mercredi 6 mai pour rencontrer son homologue chinois Wang Yi — première visite en Chine depuis le déclenchement de la guerre le 28 février. Le même jour, Donald Trump annonçait la suspension de son opération d’escorte navale dans le détroit d’Ormuz, au motif de « grands progrès » vers un accord. La simultanéité n’est pas fortuite. Elle révèle la structure réelle du jeu diplomatique en cours — et les limites soigneusement occultées de ce qui ressemble, en surface, à une avancée.

Il y a quelque chose de trompeur dans le tableau que Washington présente ce mercredi. Donald Trump suspend son «Projet Liberté» — opération d’escorte navale lancée lundi — après moins de vingt-quatre heures d’existence. Il invoque des «grands progrès» dans les négociations avec Téhéran. Les marchés américains ont réagi instantanément : le Nasdaq et le S&P 500 ont touché de nouveaux records à la clôture mardi. La presse généraliste parle de «répit» et d’«espoir d’accord». Or une donnée fondamentale manque à ce récit : le blocus américain des ports iraniens, entré en vigueur le 13 avril, reste pleinement en place. Et c’est précisément sur ce blocus que bloque Téhéran depuis le premier jour.

Ce que la «pause» cache : deux conditions toujours irréconciliables

Pour comprendre pourquoi la suspension d’aujourd’hui est une manœuvre tactique plutôt qu’une percée diplomatique, il faut revenir sur les termes exacts de l’impasse. Le 11 et 12 avril, JD Vance, Steve Witkoff et Jared Kushner avaient effectué le déplacement à Islamabad pour les premières négociations directes entre Washington et Téhéran depuis 1979. Plus de vingt heures de discussions. Résultat : zéro. Deux points de blocage avaient tout fait capoter — la question nucléaire, sur laquelle Washington exige des garanties d’abandon du programme d’armement, et le détroit d’Ormuz, que l’Iran refuse de rouvrir tant que le blocus de ses propres ports se maintient. L’Iran avait qualifié les exigences américaines d’«excessives et illégales». Vance avait évoqué «l’absence de promesse ferme» de Téhéran. Chacun était reparti avec ses lignes rouges intactes.

Ce mercredi, ni l’une ni l’autre de ces deux conditions n’a bougé. Trump a suspendu l’escorte navale — mais maintenu le blocus des ports. L’Iran a répété par la voix d’Araghchi qu’il «n’acceptera qu’un accord juste et complet». Le président iranien Massoud Pezeshkian avait lui-même déclaré mardi que son pays était «prêt à tout dialogue» mais «n’a jamais cédé et ne cédera jamais à la force». Entre une offre conditionnelle et un refus de principe, le chemin vers un accord demeure entier.

Araghchi à Pékin : ce qu’il cherche vraiment

La visite d’Araghchi à Pékin ce matin, première depuis le début de la guerre, ne s’explique pas par une volonté de débloquer directement le dossier. Elle s’explique par une date : le sommet Trump–Xi des 14 et 15 mai, dans huit jours. Téhéran craint que Pékin, soumis à une forte pression commerciale américaine sur les terres rares, les tarifs douaniers et les semiconducteurs, ne concède sur le dossier iranien en échange d’allégements économiques. Ce que l’Iran est venu vérifier à Pékin, c’est l’étendue de la marge de manœuvre de son allié avant qu’il ne s’assoie en face de son adversaire.

De son côté, Wang Yi a répondu avec la précision diplomatique qui caractérise la rhétorique chinoise en période de tension. Il a soutenu simultanément «la souveraineté et les droits légitimes de l’Iran en tant que pays riverain du détroit d’Ormuz» et la nécessité que «la liberté de navigation et la sécurité internationale soient garanties» dans ce même détroit. Cette équidistance n’est pas une contradiction : c’est une posture construite. Elle permet à Pékin de ne pas aliéner Téhéran — son principal fournisseur de pétrole subventionné, avec des achats estimés entre 400 000 et 700 000 barils par jour malgré les sanctions — tout en adressant un signal de bonne volonté à Washington avant le 14 mai. Marco Rubio avait pourtant espéré autre chose : depuis Washington, le secrétaire d’État avait dit espérer que Pékin «réaffirme à Téhéran la nécessité d’assouplir son emprise sur le détroit». Ce n’est manifestement pas ce qui s’est passé.

Pourquoi la Chine ne peut pas — et ne veut pas — forcer l’Iran

Pékin dispose théoriquement d’un levier réel sur Téhéran. Ses investissements directs en Iran sont estimés à plusieurs milliards de dollars, et l’accord-cadre de vingt-cinq ans signé en 2021 engage des sommes considérables. L’Iran a besoin de la Chine pour contourner les sanctions américaines, écouler son pétrole et maintenir ses importations industrielles. Dans ce rapport de dépendance asymétrique, Pékin pourrait, en théorie, monnayer une pression sur Ormuz. En pratique, il ne le fera pas ouvertement. Utiliser ce levier de façon visible reviendrait à fragiliser une relation stratégique construite sur deux décennies, à priver Pékin d’un accès préférentiel à du brut bon marché et à se mettre en position d’arbitre — rôle que la Chine refuse car il l’oblige à choisir un camp. La médiation ambiguë est plus rentable que l’arbitrage assumé.

C’est précisément pour cela que le sommet du 14 mai n’est pas la fin du film, mais une étape dans une séquence dont l’issue reste ouverte. Xi Jinping n’annoncera pas d’accord sur l’Iran à Pékin. Il transmettra des signaux, posera des conditions indirectes, et reprendra ses propres négociations sur les terres rares et les tarifs douaniers. L’Iran figurera dans cette conversation comme monnaie d’échange possible — sans que Téhéran soit dans la pièce.

Ce que Pékin décide pour le budget algérien

Pour l’Algérie, dont les recettes d’exportation restent structurellement liées aux prix des hydrocarbures, les deux scénarios qui se jouent à Pékin ont une traduction budgétaire immédiate. Si le sommet du 14 mai produit un signal suffisant pour permettre la réouverture progressive d’Ormuz — levée du blocus américain des ports iraniens, engagement iranien sur le détroit, accord-cadre nucléaire minimal — le Brent, qui oscille depuis plusieurs jours entre 114 et 125 dollars, pourrait replonger vers les 80 à 90 dollars en quelques semaines. La prime de substitution dont bénéficie Sonatrach depuis mars — ses hydrocarbures transitent via la Méditerranée, hors de toute zone de tension — se refermerait avec elle. Dans le scénario inverse, où les négociations achoppent à nouveau, les prix se maintiennent à des niveaux inédits depuis 2022 et l’avantage géographique algérien perdure.

Pour la diaspora algérienne en France, l’enjeu est plus immédiat encore : depuis le début de la crise d’Ormuz, TotalEnergies a maintenu un plafonnement du prix des carburants dans ses stations-service, mais a prévenu qu’en cas de taxation des superprofits liés à la guerre, ce plafonnement ne pourrait être maintenu. La dynamique diplomatique des prochains jours — et la réponse de Pékin le 14 mai — déterminera en partie ce que les Algériens de France paieront à la pompe cet été.

Alger n’est pas à la table des négociations. Mais les deux hommes qui s’y retrouveront dans huit jours tiendront entre leurs mains une partie de l’équation budgétaire algérienne pour 2026 — et, au-delà, la trajectoire d’un conflit qui redessine depuis soixante-sept jours la géographie énergétique mondiale.

Julien Moreau

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