Après trois jours d’absence qui avaient alimenté toutes les spéculations, le chef de la junte malienne, Assimi Goïta, s’est montré publiquement ce mardi 28 avril au palais de Koulouba, où il a reçu l’ambassadeur de Russie Igor Gromyko. Cette réapparition symbolique survient alors que le pays traverse la crise sécuritaire la plus grave depuis le coup d’État de 2020 : Kidal est tombée aux mains d’une alliance inédite entre rebelles touareg et djihadistes, le ministre de la Défense a été tué, et les mercenaires de l’Africa Corps ont dû se retirer du nord du pays.
C’est un Mali profondément déstabilisé que le colonel Assimi Goïta a cherché à rassurer mardi. Sa première apparition publique depuis les attaques coordonnées du 25 avril, trois jours après que les rumeurs les plus graves avaient circulé sur son état de santé et sa capacité à gouverner, a été soigneusement mise en scène : le chef de la transition, arborant un masque médical, a d’abord rendu visite aux blessés civils et militaires au CHU Bocar Sidi Sall de Kati avant de se recueillir au domicile du général Sadio Camara, son ministre de la Défense tué dans un attentat kamikaze dès les premières heures de l’offensive. L’audience avec Igor Gromyko, diplomate russe en poste à Bamako, a ensuite été immortalisée par des photos diffusées sur la page officielle de la présidence malienne. Le message était transparent : la junte est vivante, et l’axe Bamako-Moscou demeure sa colonne vertébrale.
Le 25 avril, un séisme militaire sans précédent
Pour comprendre l’ampleur du choc, il faut revenir sur la chronologie des événements. À l’aube du 25 avril, deux organisations jusqu’ici antagonistes — le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM ou Jnim), affilié à Al-Qaïda, et le Front de libération de l’Azawad (FLA), coalition indépendantiste touareg — ont lancé simultanément des attaques coordonnées contre Bamako, Kati, Mopti, Sévaré, Gao, Bourem et Kidal, affichant publiquement leur « partenariat ». À Kati, fief de la junte et siège du camp Soundiata Keïta — la plus importante base militaire du pays —, un véhicule piégé conduit par un kamikaze a détruit la résidence du général Sadio Camara, le tuant sur le coup. Camara, 47 ans, était à la fois le co-architecte des deux coups d’État de 2020 et 2021 et le principal artisan du rapprochement avec Moscou. Sa mort prive Goïta de son bras droit stratégique. Le lendemain matin, le FLA a lancé un assaut sur le Camp 2 de Kidal. Selon le journal Libération, un accord aurait été négocié pour permettre aux quelque 400 combattants de l’Africa Corps stationnés dans la ville de se retirer sous escorte, en direction de Tessalit. Les soldats maliens présents ont quant à eux été faits prisonniers. Kidal, qui avait été reconquise par l’armée malienne et les paramilitaires russes en novembre 2023 après des décennies sous contrôle rebelle, est repassée en totalité aux mains du FLA et du Jnim.
L’Africa Corps humiliée, la stratégie russe en question
Le retrait des mercenaires de l’Africa Corps sous escorte du FLA constitue un revers symbolique considérable pour Moscou. Depuis leur déploiement au Mali sous l’enseigne Wagner, rebaptisée Africa Corps en juin 2025 après le passage sous contrôle direct du ministère russe de la Défense, ces combattants avaient été présentés comme la force décisive ayant permis à la junte de reprendre le nord du pays. « Les mercenaires russes étaient la frégate de l’armée malienne », résumait le correspondant de France 24 Serge Daniel. Cette frégate vient d’abandonner son port d’attache le plus symbolique. Le ministère russe de la Défense a lui-même confirmé mardi que la situation au Mali restait « difficile » et que l’Africa Corps avait dû quitter Kidal, tout en indiquant que les groupes armés se « regroupaient ». La réception de l’ambassadeur Gromyko par Goïta s’inscrit dans ce contexte de réassurance mutuelle : Moscou doit démontrer qu’elle ne lâche pas son partenaire sahélien dans le pire moment de sa courte histoire.
Une alliance inédite qui redessine le conflit
L’élément le plus structurellement important de cette crise n’est pas la prise de Kidal en elle-même, mais la nature de l’alliance qui l’a rendue possible. GSIM et FLA étaient auparavant ouvertement antagonistes : les premiers, djihadistes panafricanistes, ne reconnaissent aucune entité politique laïque ; les seconds, indépendantistes touareg laïcs, se sont longtemps battus contre les groupes islamistes armés. Leur alliance, qualifiée de « partenariat » dans leurs communiqués communs, procède d’une logique purement tactique : occuper l’armée malienne sur les fronts sud et centre pendant que le nord est reconquis. Selon Wassim Nasr, journaliste spécialiste des réseaux djihadistes pour France 24, les deux groupes ont développé des « échanges de compétences » — fabrication d’explosifs, maniement d’armes lourdes, logistique — qui se sont traduits par la simultanéité et la coordination des attaques. Plusieurs autres localités du Nord, dont Tessalit, sont également passées sous contrôle rebelle dans les jours suivants.
Implications directes pour l’Algérie et la région
La situation place l’Algérie dans une position diplomatique délicate. Alger, qui a toujours privilégié une solution politique inclusive pour le nord du Mali et avait été le garant des accords de paix d’Alger de 2015 — dont l’effondrement progressif est patent depuis 2022 — se retrouve avec un voisin du sud en état de déliquescence militaire avancée. Kidal se situe à moins de 500 kilomètres de la frontière algérienne. La ville de Tessalit, également tombée, jouxte directement la frontière. Des sources algériennes n’avaient pas réagi publiquement à la crise à l’heure de la rédaction de cet article. L’Alliance des États du Sahel — regroupant Mali, Burkina Faso et Niger — a de son côté dénoncé un « complot monstrueux », sans préciser ses sources. Des informations non confirmées évoquaient des frappes aériennes de Burkina Faso et du Niger en soutien aux FAMa dans les environs de Gao et Sévaré.
La prochaine étape observable sera la reconstitution de l’autorité politique et militaire à Bamako, dans un contexte où la mort de Sadio Camara laisse un vide stratégique considérable à la tête de l’appareil sécuritaire malien, et où la question de la durabilité du partenariat avec l’Africa Corps vient d’être posée de la manière la plus brutale qui soit.
Julien Moreau