Des colons israéliens ont de nouveau incendié des champs aux abords de Taybeh dans la nuit du 10 au 11 juin 2026, village encerclé depuis des mois par une colonisation agressive et systématique. Cette dernière attaque s’inscrit dans une série de violences qui, depuis l’été 2025, menacent la survie de la seule communauté entièrement chrétienne de Cisjordanie occupée.
Dans la nuit du mardi 10 au mercredi 11 juin 2026, des colons israéliens ont incendié des champs dans des zones proches du village de Taybeh, à l’est de Ramallah, en Cisjordanie occupée. Aucune victime n’a été signalée lors de cet incident. Mais l’absence de blessés ne doit pas masquer la réalité de ce que vivent les quelque 1 300 habitants de ce bourg accroché aux collines de Judée : depuis l’implantation, il y a plusieurs mois, d’une nouvelle colonie à proximité, ce village majoritairement chrétien est la cible d’attaques répétées. Ce que révèle cette nuit d’incendies, c’est moins un incident isolé qu’un processus documenté de pression sur une communauté dont la présence remonte, selon les textes évangéliques, aux pas du Christ lui-même.
Une année d’attaques qui s’enchaînent sans réponse institutionnelle
Le 7 juillet 2025, un groupe de colons avait mis le feu à un terrain situé à proximité du cimetière chrétien. Les flammes s’étaient rapidement propagées en direction de l’église Saint-Georges, datant du Ve siècle, l’un des plus anciens édifices religieux de Palestine. Ce n’est que grâce à l’intervention rapide des habitants et des pompiers qu’une catastrophe avait pu être évitée. Trois semaines plus tard, dans la nuit du 27 au 28 juillet, des colons avaient de nouveau attaqué Taybeh, incendiant des voitures et peignant les murs avec des messages haineux, dont le slogan « Al-Mughayyir, vous le regretterez », en référence à un village voisin pris pour cible au début de l’année.
L’escalade ne s’est pas arrêtée là. En septembre 2025, des colons armés ont fait irruption dans la carrière et la cimenterie familiales de Roland Bassir, ont tiré sur lui et sur d’autres ouvriers, puis ont incendié une machine industrielle d’une valeur de 17 000 shekels. Depuis lors, l’usine est à l’arrêt. À chaque signalement, la réponse des autorités israéliennes a été la même : une forme d’inaction que le père Bashar Fawadleh, curé de la paroisse latine, résume ainsi : « On les a appelés et ils nous ont dit qu’ils voulaient faire quelque chose pour nous. Mais jusqu’à maintenant, ils n’ont rien fait. »
Taybeh, dernier village entièrement chrétien de Terre sainte
Pour comprendre l’enjeu symbolique et humain de ces violences, il faut remonter à ce que représente Taybeh dans le paysage de la chrétienté palestinienne. La présence chrétienne dans ce bourg remonte au IXe siècle, et il est identifié dans l’Évangile de Jean sous le nom d’Éphraïm, lieu où Jésus-Christ s’est retiré avant sa Passion. Aujourd’hui, sa population d’environ 1 200 à 1 300 personnes appartient aux traditions catholique romaine, catholique grecque et orthodoxe grecque. C’est, selon toutes les sources religieuses et institutionnelles, le dernier village entièrement chrétien de Cisjordanie – et de l’ensemble de la Palestine historique.
En 1922, les chrétiens représentaient 23,5 % de la population de Jérusalem. Ils n’en constituent plus qu’environ 1,3 % aujourd’hui. Cette démographie en recul constant depuis un siècle confère à Taybeh une dimension qui dépasse son périmètre géographique. Derrière chaque incendie de champ, chaque voiture brûlée dans la nuit, c’est la question de l’exode durable d’une communauté qui se pose – une communauté que ses propres responsables religieux exhortent à « rester » dans ce qu’ils nomment leur terre natale.
Les Églises de Jérusalem face à « un schéma alarmant »
La réaction des Églises a progressivement monté en intensité au fil des mois. Dans une déclaration conjointe publiée après l’attaque de juillet 2025, les chefs des Églises de Jérusalem ont qualifié les violences d’« acte d’intimidation sans équivoque à l’encontre d’une communauté paisible et fidèle, enracinée dans la terre du Christ », ajoutant que « cet incident grave n’est pas un cas isolé » et qu’il « s’inscrit dans un schéma alarmant de violences perpétrées par des colons contre des communautés de Cisjordanie, visant leurs foyers, leurs lieux saints et leur mode de vie ».
Dans une déclaration lue par le patriarche grec-orthodoxe Théophilos III, les chefs des Églises ont dénoncé une tendance « systémique et ciblée » et appelé à l’action urgente de la communauté internationale. Ils ont par ailleurs mis en cause la responsabilité directe des autorités israéliennes dans « la facilitation et la tolérance » des actes commis par des colons autour de Taybeh. Ce glissement rhétorique – de la condamnation de faits précis à l’accusation de complicité institutionnelle – marque une rupture dans le langage diplomatique habituellement mesuré des responsables religieux de Terre sainte.
Des violences record dans toute la Cisjordanie
Les événements de Taybeh ne sauraient être lus en dehors du contexte général de la Cisjordanie occupée, où la situation s’est gravement dégradée depuis les attaques du Hamas en octobre 2023. Selon le Bureau de l’ONU pour les affaires humanitaires (OCHA), « le nombre d’attaques de colons ayant causé des victimes ou endommagé des biens cette année en Cisjordanie a désormais dépassé les 1 000 », affectant « plus de 230 communautés » sur l’ensemble du territoire, à raison d’une moyenne de six attaques quotidiennes. Plus de 2 200 Palestiniens ont été déplacés cette année par les violences des colons, et des centaines d’autres à la suite de démolitions de leurs domiciles par les autorités israéliennes. Plus de 500 000 Israéliens vivent en Cisjordanie, dans des colonies jugées illégales par les Nations unies.
Les colons mènent désormais des attaques quasi quotidiennes contre les villages et les communautés palestiniennes, notamment des actes de vandalisme, des incendies criminels, des déplacements forcés et des agressions physiques, parfois à l’aide d’armes à feu, selon Middle East Eye. C’est dans ce contexte général d’impunité que s’enracine la pression sur Taybeh – une pression d’autant plus visible qu’elle vise une minorité chrétienne, ce qui lui confère une résonance internationale que d’autres villages palestiniens n’obtiennent pas toujours.
Des sanctions occidentales, sans effet immédiat sur le terrain
Sur le plan diplomatique, les ministres des Affaires étrangères de la France, du Royaume-Uni, du Canada, de l’Australie et de la Norvège ont annoncé, dans un communiqué conjoint publié le 9 juin 2026, de nouvelles sanctions coordonnées visant à punir les violences commises par des colons extrémistes contre des civils palestiniens en Cisjordanie. Paris a durci sa position nationale en ciblant directement de hauts responsables politiques israéliens, dont le ministre des Finances Bezalel Smotrich. La déclaration commune dénonce une impunité persistante et souligne que, dans certains cas, ces exactions se déroulent « sous la protection des forces de sécurité israéliennes ».
Ces mesures n’ont pas encore produit d’effet visible sur la situation à Taybeh, où l’incendie de la nuit dernière témoigne d’une dynamique que les condamnations diplomatiques n’ont pas interrompue. Le communiqué commun des trois prêtres du village se conclut par une affirmation ferme : « Nous demeurons dans notre foi et notre espérance. La vérité et la justice triompheront, c’est une certitude. » La prochaine étape sera l’examen, par le Conseil de sécurité des Nations unies, des recommandations d’OCHA sur les violences en Cisjordanie, attendu dans les prochaines semaines – un rendez-vous que les habitants de Taybeh observeront depuis un village où chaque nuit est désormais susceptible d’apporter un nouvel incendie.
Sources
- AFP / Yahoo Actualités – « Cisjordanie : des colons israéliens incendient les champs d’un village chrétien »
https://fr.news.yahoo.com/cisjordanie-colons-israeliens-incendient-champs-142114933.html – consulté le 12 juin 2026 - OCHA / La Presse (Canada) – « Cisjordanie occupée : violences record des colons israéliens, déplore l’ONU »
https://www.lapresse.ca/international/moyen-orient/2026-06-11/cisjordanie-occupee/violences-record-des-colons-israeliens-deplore-l-onu.php – consulté le 12 juin 2026 - Vatican News – « Cisjordanie-Taybeh : déclaration des prêtres, colonisation »
https://www.vaticannews.va/fr/eglise/news/2025-07/cisjordanie-taybeh-declaration-pretres-colonisation.html – consulté le 12 juin 2026 - Terresainte.net – « Communiqué commun des prêtres de Taybeh contre de nouvelles attaques des colons israéliens »
https://www.terresainte.net/2025/07/communique-commun-des-pretres-de-taybeh-contre-de-nouvelles-attaques-des-colons-israeliens/ – consulté le 12 juin 2026 - Aleteia – « Le village chrétien de Taybeh ciblé une nouvelle fois par des colons israéliens »
https://fr.aleteia.org/2025/07/29/le-village-chretien-de-taybeh-de-nouveau-cible-par-des-colons-israeliens/ – consulté le 12 juin 2026 - Chronique de Palestine – « Taybeh, le dernier village chrétien de Cisjordanie menacé de disparition »
https://www.chroniquepalestine.com/taybeh-dernier-village-chretien-cisjordanie-menace-disparition/ – consulté le 12 juin 2026 - Réalités Magazine – « Cisjordanie : la France et plusieurs pays occidentaux annoncent de nouvelles sanctions contre les colons extrémistes »
https://realites.com.tn/fr/cisjordanie-la-france-et-plusieurs-pays-occidentaux-annoncent-de-nouvelles-sanctions-contre-les-colons-extremistes/ – consulté le 12 juin 2026
Amel Bensalem