Le Front Polisario a annoncé dimanche 7 juin la mort de Lahbib Mohamed Abdelaziz, fils de son dirigeant historique et figure montante du mouvement, dans une frappe de drone attribuée au Maroc au Sahara occidental. L’opération est survenue le jour même de l’arrivée à Tindouf de l’émissaire onusien Staffan de Mistura, attendu prochainement à Alger pour tenter de relancer un processus diplomatique déjà à l’arrêt.
L’annonce a été faite dimanche soir par le ministère de la Défense de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) : Lahbib Mohamed Abdelaziz, membre du Secrétariat national du Front Polisario et commandant de la Première Brigade de réserve, a été tué avec deux compagnons d’armes dans la zone située à l’est du mur de défense marocain, au Sahara occidental. Selon France 24, qui cite le communiqué du Front, les trois hommes se prépareraient à une attaque contre des positions marocaines lorsqu’une frappe de drone les a visés près du mur de sable. La présidence sahraouie a décrété un deuil national de trois jours, saluant un combattant tombé, selon les termes du communiqué relayé par l’agence SPS, « sur le champ d’honneur ». Rabat, fidèle à sa pratique sur ce théâtre, n’a ni confirmé ni commenté l’opération.
Un communiqué sahraoui face au silence de Rabat
Les faits établis tiennent en peu de lignes, et leur attribution exige de la rigueur. La version disponible émane exclusivement du camp sahraoui : c’est le Polisario qui annonce les décès, situe la frappe et l’impute à un drone marocain, une lecture reprise par plusieurs médias espagnols sans confirmation officielle du royaume. La trajectoire de la victime, elle, est documentée de longue date. Né en 1989 dans les camps de réfugiés de Tindouf, fils de Mohamed Abdelaziz, qui dirigea le Front pendant quatre décennies jusqu’à sa mort en 2016, Lahbib Mohamed Abdelaziz avait été élu au Secrétariat national lors du congrès de janvier 2023, avant d’être placé en 2024 à la tête de l’Armée de réserve par le secrétaire général Brahim Ghali. À 37 ans, il passait pour l’un des prétendants possibles à la succession d’un dirigeant aujourd’hui âgé de 78 ans. Sa mort prive donc le mouvement indépendantiste de l’une de ses rares figures de relève, dans un appareil dirigeant toujours dominé par la génération de la guerre de 1975-1991.
De la résolution 2797 aux pourparlers avortés de Madrid
Pour mesurer ce que cette frappe percute, il faut remonter au 31 octobre 2025. Ce jour-là, le Conseil de sécurité adopte la résolution 2797 par onze voix et trois abstentions, celles de la Chine, du Pakistan et de la Russie, l’Algérie refusant de prendre part au vote, selon le compte rendu officiel des Nations unies. Le texte renouvelle le mandat de la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2026 et, pour la première fois, désigne la proposition marocaine d’autonomie de 2007 comme base des négociations, sans plus mentionner de référendum d’autodétermination. Dans la foulée, les 8 et 9 février 2026, des délégations américaine et onusienne réunissent à Madrid le Maroc, l’Algérie, la Mauritanie et le Polisario, première configuration directe à quatre depuis les tables rondes de Genève de 2019, d’après l’agence Ecofin. La dynamique se brise le 5 mai : le Polisario revendique un tir de roquettes sur la ville de Smara, sous contrôle marocain, qui lui vaut une condamnation publique des États-Unis, de la France et de l’Union européenne. Depuis, les discussions sont au point mort. Ce que vise la frappe du 7 juin, ce n’est donc pas seulement un convoi dans la zone tampon : c’est le calendrier diplomatique le plus avancé qu’ait connu ce conflit en un demi-siècle qui se trouve percuté.
Une tournée onusienne rattrapée par les armes
La coïncidence des dates donne à l’événement sa charge politique. Staffan de Mistura, envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU, entamait précisément les 7 et 8 juin une visite dans les camps de Tindouf, sa première rencontre avec la direction du Polisario depuis septembre 2025. Lundi, l’émissaire s’est entretenu avec le ministre sahraoui des Affaires étrangères, Mohamed Yeslem Beissat, et avec le représentant du Front auprès des Nations unies, Sidi Mohamed Omar, avant de poursuivre sa tournée vers Alger et Nouakchott. Lors d’une réunion du Conseil de sécurité en avril, il avait appelé le Polisario à consentir aux « concessions nécessaires » pour favoriser un règlement. Recevoir cette exhortation au moment où l’un de ses principaux commandants tombe sous un drone place le mouvement devant un dilemme : céder donnerait l’image d’une capitulation sous le feu, durcir le ton condamnerait le processus. Brahim Ghali a d’ailleurs mis en garde lundi contre les politiques jugées hostiles du Maroc dans la région, une allusion à l’alliance sécuritaire entre Rabat et Israël, selon des propos rapportés par la presse régionale.
Sous les drones, un rapport de force devenu unilatéral
Au-delà du calendrier, l’épisode confirme une mutation militaire engagée depuis la rupture du cessez-le-feu en novembre 2020. L’élimination ciblée de cadres sahraouis par drone est devenue un mode opératoire récurrent : le chef de la gendarmerie Addah Al-Bendir en avril 2021, le commandant de la sixième région militaire Abba Ali Hamudi en 2023, et désormais le chef de l’Armée de réserve. Long d’environ 2 700 kilomètres, le mur de défense érigé par le Maroc dans les années 1980 sépare les zones sous contrôle marocain des territoires tenus par le Polisario ; la maîtrise marocaine du ciel a transformé la bande orientale en zone où toute incursion expose les combattants sahraouis à une riposte aérienne quasi immédiate. Cette asymétrie pèse directement sur la négociation : un acteur qui perd ses cadres sans pouvoir infliger de pertes équivalentes négocie en position d’infériorité, et le sait. Elle nourrit aussi, dans les camps, la frustration d’une jeunesse acquise à l’option armée, que la direction vieillissante peine à canaliser.
L’étape d’Alger et l’horloge d’octobre 2026
C’est dans ce climat que De Mistura est attendu à Alger, étape la plus délicate de sa tournée. Le ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, a réaffirmé ces derniers jours le soutien de l’Algérie aux efforts de l’émissaire et à une solution juste, durable et définitive, selon des propos rapportés par la presse régionale. La position algérienne s’est toutefois compliquée : la résolution 2797 et le format de Madrid traitent désormais Alger en participant à part entière, et non plus en simple observateur, alors que le pays accueille sur son sol les camps de Tindouf et demeure le principal soutien du Front. Ce dossier résonne jusque dans les opinions publiques maghrébines d’Europe, où la question sahraouie reste un marqueur des relations algéro-marocaines. L’isolement diplomatique de la RASD s’accentue par ailleurs : le 10 avril, le Mali a retiré sa reconnaissance de la république sahraouie et s’est rallié au plan d’autonomie marocain.
La suite a une date butoir. Washington, qui pilote le processus depuis Madrid, chercherait à arracher un règlement avant le renouvellement du mandat de la MINURSO, fixé au 31 octobre 2026 par la résolution 2797. D’ici là, chaque roquette sur Smara et chaque frappe de drone dans la zone tampon rapprochera les parties d’une alternative que l’ONU redoute : la fin négociée d’un conflit de cinquante ans, ou l’enterrement du dernier processus de paix en état de marche.
Sources
- France 24 (arabe) – Le Polisario annonce la mort du fils de son ancien dirigeant et de deux combattants au Sahara occidental https://www.france24.com/ar/الأخبار-المغاربية/20260609 – consulté le 9 juin 2026
- Nations unies – Compte rendu officiel de l’adoption de la résolution 2797 (2025), SC/16208 https://press.un.org/en/2025/sc16208.doc.htm – consulté le 9 juin 2026
- Security Council Report – Western Sahara, April 2026 Monthly Forecast https://www.securitycouncilreport.org/monthly-forecast/2026-04/western-sahara-16.php – consulté le 9 juin 2026
- Agence Ecofin – The Madrid Talks and the Strategic Reframing of the Western Sahara File https://www.ecofinagency.com/news/1002-52743-the-madrid-talks-and-the-strategic-reframing-of-the-western-sahara-file – consulté le 9 juin 2026
- Le Matin d’Algérie – Le Polisario annonce la mort de Lahbib Mohamed Abdelaziz, fils de l’ancien dirigeant sahraoui https://lematindalgerie.com/le-polisario-annonce-la-mort-de-lahbib-mohamed-abdelaziz-fils-de-lancien-dirigeant-sahraoui/ – consulté le 9 juin 2026
- Yabiladi – Sahara : le fils de Mohamed Abdelaziz tué par un drone, selon le Polisario (média marocain, ligne éditoriale pro-Rabat) https://www.yabiladi.com/articles/details/196194/sahara-fils-mohamed-abdelaziz-drone.html – consulté le 9 juin 2026
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