Tribune — Samir B. | Les opinions exprimées dans cette tribune sont celles de l’auteur et n’engagent pas la ligne éditoriale d’ALG247.COM.
Le rapport de la Commission d’enquête onusienne du 9 juin 2026 a le mérite rare de mettre en cause toutes les parties au conflit. Mais cette symétrie apparente, si l’on s’y arrête, occulte une disproportion que les chiffres rendent incontestable. Lire ce document sans le replacer dans son contexte de domination militaire et coloniale, c’est produire une équivalence morale que les faits ne supportent pas.
Le rapport de la Commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies, rendu public le 9 juin 2026 (1) et destiné à être présenté au Conseil des droits de l’homme le 15 juin à Genève, est un document sérieux, rigoureux, et politiquement inconfortable pour tout le monde. Il met en cause Israël pour les violences systématiques des colons en Cisjordanie et pour leur instrumentalisation par l’État. Il met en cause le Hamas pour des exécutions et des violences physiques graves contre la population de Gaza. La Commission, présidée par le juriste indien Srinivasan Muralidhar, conclut que les civils palestiniens sont « systématiquement et délibérément soumis à de graves violations des droits humains par toutes les parties au conflit ». Cette double mise en cause est présentée, dans une partie de la couverture médiatique, comme une forme d’équilibre. Je veux montrer pourquoi cette lecture, si elle est intellectuellement honnête dans ses intentions, est analytiquement insuffisante.
Ce que dit le rapport — les faits
Commençons par le rapport lui-même. Sur la violence des colons israéliens en Cisjordanie : en 2025, selon la Commission, au moins sept Palestiniens ont été tués et 832 blessés lors d’attaques de colons – une hausse de 130 % par rapport à 2024, dans un mouvement qui se poursuit quotidiennement en 2026. Plus grave encore, les enquêteurs ne qualifient pas ces violences d’actes marginaux : ils établissent que les autorités israéliennes y sont « directement impliquées », les ayant facilitées par un soutien financier et militaire, dans un contexte d’impunité judiciaire entretenue depuis des décennies. La violence des colons est désignée comme « le résultat direct des politiques israéliennes » – un instrument de mise en œuvre de l’occupation, pas sa dérive donc.
Sur le Hamas : la Commission a recensé 249 cas d’exécutions et de violences physiques graves en 2024-2025, causant au moins 108 morts et 384 blessés. Des forces affiliées au Hamas sont impliquées dans au moins 60 de ces incidents, dont deux exécutions publiques qualifiées de crimes de guerre. Ces faits sont réels, documentés, et condamnables sans réserve.
Ce sont deux réalités documentées par le même rapport. Mais les placer côte à côte sans en mesurer les proportions constitue une erreur d’analyse.
La disproportion que les chiffres rendent incontestable
Entre le 7 octobre 2023 et le 17 décembre 2025, selon le ministère de la Santé de Gaza cité par l’OCHA (3), 70 668 Palestiniens ont été tués dans la bande de Gaza et 171 152 autres blessés. Parmi les victimes documentées sur la première année du conflit, 15 613 étaient des enfants, 8 304 des femmes, 3 839 des personnes âgées. Dans le même temps, selon les forces israéliennes et les sources officielles israéliennes citées dans les médias, plus de 1 607 Israéliens et ressortissants étrangers ont été tués depuis le début du conflit, dont 407 soldats.
Le rapport de la Commission onusienne documente 108 morts attribués aux forces affiliées au Hamas contre des Palestiniens – sur deux ans. En regard des 70 000 Palestiniens tués par l’armée israélienne, c’est un rapport d’environ 1 à 650. Ces 108 victimes ne méritent pas moins de condamnation pour autant. Mais confondre les deux échelles dans un même cadre d’analyse symétrique, c’est faire violence à la réalité que ces chiffres décrivent.
La destruction matérielle obéit à la même logique de disproportion. Selon l’analyse satellitaire de l’UNOSAT publiée en août 2025 (4), 78 % des structures de la bande de Gaza ont été affectées, dont 102 067 entièrement détruites. 97 % des établissements scolaires ont subi des dommages, et 91,8 % d’entre eux nécessiteront une reconstruction complète ou une réhabilitation majeure avant de pouvoir fonctionner à nouveau. Au pic du conflit, 1,9 million de Palestiniens – soit environ 90 % de la population de Gaza – avaient été déplacés de force, beaucoup à plusieurs reprises. Aucun de ces chiffres n’a d’équivalent du côté de la violence du Hamas contre sa propre population.
Ce que le rapport ne dit pas – mais que le droit international établit
Pour comprendre la violence du Hamas contre les Palestiniens de Gaza, il faut replacer la situation dans son contexte structurel. Ce n’est pas justifier : c’est analyser. Et c’est précisément ce que le rapport de la Commission, par la nature de son mandat, ne fait qu’effleurer.
Dans son avis consultatif historique du 19 juillet 2024, la Cour internationale de Justice a déclaré que l’occupation israélienne de la bande de Gaza et de la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est, est illégale au regard du droit international, ainsi que le régime de colonisation, l’annexion et l’exploitation des ressources naturelles qui l’accompagnent. La Cour a ordonné à Israël de mettre fin à l’occupation, de démanteler ses colonies, d’accorder des réparations complètes aux victimes palestiniennes et de faciliter le retour des personnes déplacées. Cette décision n’est pas une opinion politique. C’est le droit international dans ce qu’il a de plus solennel.
C’est dans ce cadre qu’il faut lire la violence du Hamas. Gaza a été soumise à un blocus terrestre, maritime et aérien depuis 2007. La libre circulation des personnes et des biens y est contrôlée par Israël. L’économie de l’enclave, privée de toute viabilité autonome, dépend de permis que Tel-Aviv délivre ou refuse. Rashid Khalidi, professeur émérite d’études arabes modernes à l’Université Columbia et auteur de The Hundred Years’ War on Palestine (Metropolitan Books, 2020) (7), décrit ce conflit comme une « guerre coloniale de cent ans » conduite avec l’appui des grandes puissances occidentales successives – d’abord la Grande-Bretagne, puis les États-Unis. Ce cadre d’analyse – le colonialisme de peuplement comme catégorie centrale – est aujourd’hui partagé non seulement par des intellectuels engagés, mais par des juristes, des historiens et des institutions internationales qui l’intègrent progressivement dans leur vocabulaire.
Dans une situation de domination coloniale et militaire aussi totale, toutes les pathologies politiques sont possibles – y compris celles que l’on observe à Gaza : la radicalisation, la brutalité interne, la violence de la résistance par un mouvement qui survie à une guerre des plus asymétriques. Ce n’est pas une fatalité. C’est un produit de l’enfermement et de la violence coloniale systématique – que le rapport onusien documente sans le nommer ainsi.
Ce que cette asymétrie implique pour l’analyse
Muralidhar formule dans son rapport une phrase qui mérite d’être citée avec précision : « Ce qui est alarmant, c’est – la souffrance infligée aux civils palestiniens. » Il a raison sur le constat de cette souffrance – faire souffrir des civils. Il a tort, ou plutôt le rapport est incomplet, si l’on s’arrête là. Car les souffrances infligées n’ont pas la même signification morale ni juridique selon qu’elles sont le fait d’une puissance militaire occupante dotée d’une des armées les plus sophistiquées du monde, avec le soutien diplomatique et militaire des États-Unis, ou le fait d’un mouvement armé issu d’une population colonisée, enfermée, privée de recours judiciaires et d’issue politique depuis plus de cinquante-sept ans d’occupation – une occupation que la CIJ elle-même juge illégale.
Cela ne crée pas une hiérarchie des victimes. Les 108 Palestiniens tués par des forces affiliées au Hamas comptent autant que les autres, même si ce dernier parlent régulièrement d’exécutions de collaborateurs de l’armée coloniale. Mais cela crée une hiérarchie des responsabilités. Et cette hiérarchie, le droit international l’établit clairement : la responsabilité première incombe à la puissance occupante, qui est tenue par le droit international humanitaire de protéger la population sous son contrôle – et non de la détruire comme c’est fait jusqu’ ci..
Ce que l’on doit surveiller après le 15 juin
La présentation du rapport au Conseil des droits de l’homme le 15 juin à Genève ne changera probablement rien dans l’immédiat. Israël ne participera pas. Les États-Unis s’opposeront à toute suite contraignante sur l’État israélien. Mais les dossiers s’accumulent devant la CPI et la CIJ, où les procédures en cours ne peuvent être bloquées par un simple veto politique. Muralidhar l’a dit lui-même : ce travail de documentation vaut pour les générations futures.
Ce que ce rapport ajoute à l’édifice juridique déjà construit, c’est la qualification explicite de la violence des colons comme instrument d’État – pas comme comportement toléré par défaut, mais comme politique délibérée. C’est un pas supplémentaire vers une qualification qui se précise rapport après rapport, décision après décision : celle d’un système de domination qui, selon les termes mêmes de la CIJ, viole les normes impératives du droit international prohibant l’annexion, les colonies de peuplement, la ségrégation raciale et l’apartheid.
Lire ce rapport pour en retenir la double condamnation sans en peser les proportions serait rendre un mauvais service à ceux que le droit international cherche à protéger – les civils palestiniens, victimes, eux, depuis plusieurs décennies.
Sources
- (1) – OHCHR – Commission d’enquête internationale indépendante sur le TPO — Rapport du 9 juin 2026 (A/HRC/62/22)
https://www.ohchr.org/en/hr-bodies/hrc/co-israel/index — consulté le 13 juin 2026 - (2) – UNRWA – Rapport de situation n°202 sur la crise humanitaire dans la bande de Gaza et en Cisjordanie — données au 17 décembre 2025
https://www.unrwa.org/resources/reports/unrwa-situation-report-202 — consulté le 13 juin 2026 - (3) – OCHA – Humanitarian Situation Update #275, Gaza Strip — données au 25 mars 2025
https://www.ochaopt.org/content/humanitarian-situation-update-275-gaza-strip — consulté le 13 juin 2026 - (4) – UNOSAT / OCHA – Gaza Comprehensive Building Damage Assessment, août 2025 — analyse satellitaire, 78 % des structures affectées
https://www.ochaopt.org/content/humanitarian-situation-update-311-gaza-strip — consulté le 13 juin 2026 - (5) – UNRWA – School damage assessment, juillet 2025 — 97 % des écoles endommagées
https://www.un.org/unispal/document/verification-of-damages-to-schools-gaza-10-july-2025 — consulté le 13 juin 2026 - (6) – Cour internationale de Justice – Avis consultatif du 19 juillet 2024 sur les conséquences juridiques de l’occupation israélienne
https://www.icj-cij.org/node/204176 — consulté le 13 juin 2026 - (7) – Rashid Khalidi – The Hundred Years’ War on Palestine: A History of Settler Colonialism and Resistance, 1917-2017, Metropolitan Books, 2020
Samir B.