Le Pentagone a passé plusieurs mois à positionner ses forces navales et aériennes dans les Caraïbes, et serait prêt à frapper Cuba dès que Donald Trump en donnera l’ordre, selon un rapport de Politico publié le 27 mai 2026. Cette escalade s’inscrit dans une mécanique désormais bien rodée : blocus économique, pression judiciaire, déploiement militaire – l’administration Trump applique à Cuba le même manuel opératoire qu’au Venezuela et à l’Iran.
C’est dans un contexte de tensions croissantes que l’USS Nimitz et son groupe de frappe – incluant le destroyer USS Gridley et le ravitailleur USNS Patuxent, avec à leur bord la Carrier Air Wing 17 – ont rejoint les eaux caribéennes la semaine du 20 mai 2026, après des exercices conjoints avec la marine brésilienne. Le Commandement Sud des États-Unis (SOUTHCOM) a confirmé l’information sur ses réseaux officiels, précisant que le porte-avions “a démontré ses capacités de combat à travers le monde, du détroit de Taïwan au golfe Arabo-Persique”. Des appareils de combat stationnés en Floride et plusieurs bâtiments déjà déployés dans la zone – dont le groupe amphibie Iwo Jima et sa 22e unité expéditionnaire des Marines, le croiseur USS Lake Erie et le navire de combat littoral USS Billings – complètent ce dispositif. La scène est familière : elle est presque identique à celle qui avait précédé l’opération militaire américaine contre le Venezuela en janvier 2026.
Un porte-avions en Caraïbes, et tout le monde comprend le message
Le déploiement du Nimitz n’est pas un exercice de routine. Ce porte-avions de 51 ans, dont la durée de service venait d’être prolongée jusqu’en mars 2027 après avoir été initialement destiné à la décommission, a été réorienté vers les Caraïbes au moment précis où Washington intensifie sa pression sur La Havane. Selon des informations rapportées par The Hill et le site spécialisé Task & Purpose, le dispositif permet également de mobiliser les chasseurs-bombardiers F/A-18E Super Hornets basés en Floride sans délai supplémentaire. Ce que révèle cette configuration, c’est avant tout une posture calculée : Washington ne prépare pas une démonstration symbolique, il se place en mesure d’agir à très court terme.
Marco Rubio, secrétaire d’État et lui-même d’origine cubaine, a résumé l’ambition de l’administration depuis Miami le 22 mai. “Leur système économique est défaillant, et on ne peut pas le réparer avec le système politique actuel”, a-t-il déclaré à la presse selon l’AFP, avant d’ajouter que les États-Unis étaient “très sérieux, très déterminés”. Le même jour, Trump affirmait que Rubio négociait avec le leadership cubain – ouvrant une parenthèse diplomatique tout en maintenant le dispositif militaire en place, dans une ambiguïté qui est elle-même un outil de pression.
L’inculpation de Raúl Castro, pièce d’un scénario déjà vu
Le 20 mai 2026, le ministère américain de la Justice a inculpé l’ancien président cubain Raúl Castro, 94 ans, pour meurtre et complot liés à l’abattage de deux avions civils en 1996. Le ministre par intérim de la Justice, Todd Blanche, a présenté l’acte d’accusation depuis Miami comme “la première inculpation en près de 70 ans d’un haut dirigeant cubain pour des actes de violence ayant entraîné la mort de citoyens américains”, selon Radio-Canada. La Chine a réagi en se disant “fermement opposée aux sanctions unilatérales illégales”, d’après l’AFP, tandis que le président Miguel Díaz-Canel a dénoncé “une manœuvre politique sans fondement juridique, qui ne cherche qu’à grossir le dossier pour justifier une agression militaire”.
Ce n’est pas tant l’inculpation elle-même qui compte, que ce qu’elle reproduit point par point : en janvier 2026, la capture de Nicolás Maduro avait été précédée d’une série d’actes judiciaires américains visant le gouvernement vénézuélien. L’administration Trump applique ce que CNBC a qualifié, dans une analyse du 22 mai, de “pre-conflict playbook” – un manuel de préparation à la guerre combinant prétexte juridique, blocus économique et démonstration navale. La séquence Venezuela, puis Iran, puis Cuba n’est pas une accumulation de crises séparées : c’est une doctrine, formalisée dans la “Trump Corollary” à la Doctrine Monroe, inscrite dans la Stratégie nationale de sécurité 2025, qui réaffirme la domination américaine sur l’hémisphère occidental.
Un blocus qui affame avant de soumettre
Depuis janvier 2026, Cuba est soumise à ce que l’ONU décrit comme un blocus énergétique de facto. Selon l’ONU Info, l’île nécessite environ 100 000 barils de pétrole par jour pour fonctionner – un seuil qu’elle est loin d’atteindre depuis que Washington a coupé les approvisionnements vénézuéliens après la capture de Maduro, puis contraint le Mexique à suspendre ses livraisons sous peine de tarifs punitifs. L’impact est direct et documenté : plus de 84 % des systèmes de pompage d’eau dépendent de l’électricité, elle-même produite en grande partie à partir de produits pétroliers, rappelle l’ONU. Des blackouts massifs ont plongé La Havane dans l’obscurité à plusieurs reprises depuis mars 2026. Une flottille humanitaire internationale a rejoint le port de la capitale cubaine le 24 mars, selon Franceinfo et l’AFP, avec 50 tonnes d’aide médicale et alimentaire acheminées depuis l’Europe.
Le sénateur démocrate américain Chris Van Hollen a dénoncé ce blocus comme “imprudent”, estimant selon un communiqué publié en mai que “la seule conséquence a été une crise humanitaire qui pénalise le peuple cubain, et non le régime”. Cette distinction – entre la population et son gouvernement – est précisément celle que l’administration Trump refuse d’opérer, faisant du blocus un instrument de pression politique autant qu’un levier stratégique.
Deux guerres en même temps : la contrainte que Washington ne dit pas
Si Trump n’a pas encore franchi le pas militaire, ce n’est pas faute de volonté politique déclarée. C’est, selon Politico, une question de capacité opérationnelle concrète. De nombreux navires américains approchent les dix mois de déploiement continu – bien au-delà de la norme habituelle de six à sept mois. La marine conduit simultanément un blocus en golfe Arabo-Persique dans le cadre de la guerre contre l’Iran, ce qui contraint ses ressources humaines et logistiques à un niveau de tension inédit. Des sénateurs républicains ont eux-mêmes mis en garde contre toute action militaire à Cuba tant que le conflit iranien n’est pas conclu, selon The Hill.
Face à cette dynamique, des sénateurs démocrates – Tim Kaine, Ruben Gallego et Adam Schiff – ont déposé une résolution de pouvoirs de guerre (War Powers Resolution) selon l’Associated Press, visant à interdire toute frappe contre Cuba sans autorisation explicite du Congrès. Un vote était attendu avant la fin du mois de mai. Cinquante-deux membres du Congrès avaient déjà signé une lettre condamnant le blocus pétrolier. Ces résistances institutionnelles n’ont toutefois pas empêché Trump de poursuivre la guerre contre l’Iran sans aval parlementaire – un précédent qui relativise la portée réelle du verrou constitutionnel.
Ce que Cuba dit à Alger, sans qu’Alger réponde
Il existe une dimension que la presse maghrébine n’a pas traitée : la signification profonde de la crise cubaine pour Alger. Les relations diplomatiques entre l’Algérie et Cuba ont été établies le 17 octobre 1962 – jour même de l’indépendance algérienne. Fidel Castro et Ahmed Ben Bella ont construit une amitié fondatrice dans le cadre du Mouvement des Non-Alignés, une tradition que les deux pays ont constamment revendiquée depuis lors. En novembre 2024, l’ambassadeur cubain à Alger décrivait dans les colonnes d’El Moudjahid des relations “plus solides et concrètes que jamais” sous les présidences de Tebboune et Díaz-Canel, avec des coopérations actives dans les domaines de la santé, de l’agriculture et de l’enseignement supérieur.
Pourtant, depuis janvier 2026, Alger n’a émis aucune déclaration officielle sur la crise cubaine. Ce silence contraste avec les prises de position publiques du Brésil, de la Chine, de la Russie et de plusieurs pays d’Amérique latine. Ce que ce silence révèle – dans un contexte où Alger gère simultanément ses tensions avec Paris, ses relations compliquées avec Washington sur le dossier sahélien, et la préparation des élections législatives de juillet 2026 – dépasse le seul cas cubain : il illustre les limites pratiques du non-alignement dans un monde où les grandes puissances ont repris le langage de la force.
Les prochaines semaines diront si la résolution War Powers du Sénat américain freine réellement la main de Trump, ou si l’histoire de Cuba au printemps 2026 s’écrit, comme celle du Venezuela, sans que la communauté internationale ait trouvé les mots – ni la volonté – pour l’en empêcher.
Sources
- Politico – “Cuba US Military Attack” — https://www.politico.com/news/2026/05/27/cuba-us-military-attack-00938740 — consulté le 28 mai 2026
- AFP/Boursorama – “Washington déterminé à imposer un changement à Cuba” — https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites/washington-determine-a-imposer-un-changement-a-cuba — consulté le 28 mai 2026
- ONU Info – “Cuba à court de carburant : l’ONU redoute une crise humanitaire” — https://news.un.org/fr/story/2026/02/1158476 — consulté le 28 mai 2026
- Associated Press – “Democratic senators file war powers resolution to check Trump on Cuba” — https://www.aol.com/articles/democratic-senators-file-war-powers-040147425.html — consulté le 28 mai 2026
- CNBC – “The Cuba situation is starting to resemble a pre-conflict playbook” — https://www.cnbc.com/2026/05/22/the-cuba-situation-is-starting-to-resemble-a-pre-conflict-playbook.html — consulté le 28 mai 2026
- Radio-Canada/CBC – “Les États-Unis inculpent l’ancien président cubain Raúl Castro” — https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2255366/etats-unis-cuba-inculpation-raul-castro — consulté le 28 mai 2026
Amel Bensalem