Par Samir B.
Kamel Daoud a ses rendez-vous fixes dans les colonnes du Point, et le texte publié le 19 juillet, en pleine finale de la Coupe du monde entre l’Espagne et l’Argentine, illustre une méthode devenue familière à ses lecteurs. Sous couvert d’analyser la posture du Premier ministre espagnol sur la cause palestinienne, la chronique égrène, en quelques paragraphes, les motifs qui reviennent sous sa plume depuis des années : le Hamas, les Arabes, l’islam, Gaza, et désormais Pedro Sánchez. La même musique, rejouée sur une nouvelle partition.
Une chronique qui coche toutes les cases
Le texte s’ouvre sur le titre d’un journal arabe s’interrogeant sur les sympathies arabes pour l’Espagne en finale du Mondial, puis balaie les performances des huit sélections arabes engagées dans la compétition. Daoud y est sévère, parfois moqueur, envers l’Égypte, l’Algérie ou la Tunisie, avant de saluer, presque à contrecœur, le parcours marocain. Vient ensuite le geste de Lamine Yamal, attaquant du Barça né d’un père marocain, qui a brandi le drapeau palestinien lors d’une célébration de titre, geste salué par Sánchez au nom de la reconnaissance espagnole de l’État de Palestine en 2024. De ce geste sportif, la chronique tire une théorie d’ensemble : une gauche espagnole sans projet propre, qui capterait la cause palestinienne comme seul carburant politique.
Le procédé se répète à chaque étape du texte. Le football, le geste d’un adolescent, les affaires familiales d’un chef de gouvernement : chaque élément passe par la même grille de lecture. Gaza n’est jamais le sujet. Gaza sert de prétexte à autre chose.
Ce que la chronique ne regarde pas
On cherchera en vain, dans ce texte, une phrase sur les enfants sous les décombres ou sur l’état des villes de la bande de Gaza. Rien sur les hôpitaux détruits, rien sur les colonnes de déplacés. On objectera que ce n’était pas le sujet de sa chronique. Mais un chroniqueur qui écrit sur la Palestine douze fois sans jamais nommer un mort fait un choix éditorial. Ce qui frappe dans cette chronique, ce n’est pas ce qu’elle dit sur Sánchez, c’est ce qu’elle refuse obstinément de dire sur Gaza elle-même.
La scène de Lamine Yamal et du drapeau dérange visiblement l’auteur, non pas parce qu’elle serait fausse, mais parce qu’elle contredit un récit bien installé : celui d’un monde arabe supposé indifférent, incapable de gratitude, uniquement mû par le ressentiment. Qu’un peuple sous blocus distingue encore ceux qui ne l’ont pas abandonné vient briser cette image commode. Le reste du texte s’emploie à la restaurer.
Le « saladinisme », un concept vide qui dispense d’expliquer
Pour disqualifier la solidarité palestinienne de Sánchez, Daoud convoque un néologisme venu du monde arabe, le « saladinisme », et range le dirigeant espagnol aux côtés de Saddam Hussein, de Khomeiny et des houthistes, tous accusés d’avoir investi la cause palestinienne pour fuir leurs propres échecs. La comparaison est habile rhétoriquement. Elle est surtout paresseuse : elle traite en équivalents un chef d’État socialiste élu dans une démocratie parlementaire et des régimes autoritaires ou des mouvements armés, au seul motif qu’ils ont, un jour, parlé de la Palestine. La méthode dispense d’examiner ce que Sánchez a réellement fait, la reconnaissance de l’État palestinien, l’embargo sur les armes, les pressions à Bruxelles, pour le ranger d’emblée dans une catégorie qu’il a déjà jugée criminelle.
Des faits réels, un récit orienté
La chronique n’invente pas tout. Begoña Gómez, l’épouse de Pedro Sánchez, a bien été inculpée en avril 2026 pour détournement de fonds, trafic d’influence et corruption, au terme de deux ans d’enquête, selon la justice espagnole. Son frère David Sánchez fait lui aussi l’objet d’un dossier séparé lié à son recrutement dans une administration régionale. Ces éléments sont documentés, personne ne les conteste. Le problème n’est pas leur véracité, mais l’usage qui en est fait : transformer un engagement diplomatique constant depuis 2018, bien antérieur aux enquêtes judiciaires visant son épouse, en simple manœuvre de diversion. Les faits sont vrais. Le lien de causalité qu’on leur fait porter, lui, relève de la malhonnêteté intellectuelle, pas de la démonstration.
Une pirouette qui glisse vers l’amalgame
Le passage le plus problématique du texte tient en une phrase, où la politique espagnole envers Israël est présentée comme « greffée sur une histoire espagnole où l’antisémitisme est récurrent depuis des siècles ». De là, Daoud enchaîne sur un supposé « blanc-seing » donné à la « judéophobie » et sur la confusion, selon lui répandue, entre Juif, Israélien et politique israélienne. Le raisonnement mérite d’être disséqué : il part d’une critique légitime, la nécessité de distinguer antisionisme et antisémitisme, pour aboutir à une conclusion qui ne l’est plus, à savoir que soutenir les Palestiniens revient, par une pente presque naturelle, à renouer avec l’Inquisition. Une chronique qui prétend dénoncer les amalgames en fabrique un autre, tout aussi grossier, si ce n’ est pire.
Daoud termine son texte en assurant que Sánchez n’a pas tort sur le fond, le droit des Palestiniens à un État, mais qu’il aurait tort dans la forme, comparé à un chevalier qui se bat contre ses propres fantômes plutôt que pour la justice. La formule semble bien recherchée. Elle n’en reste pas moins une esquive coutumière chez l’auteur : elle permet de concéder le principe pour mieux disqualifier quiconque le défend publiquement. C’est précisément cette pirouette, don-quichottesque en apparence, méthodique dans les faits, qu’il faut nommer pour ce qu’elle est.
Sources
- Kamel Daoud, « Palestine, football, corruption : la grande diversion de Pedro Sanchez », Le Point, chronique publiée le 19 juillet 2026 – lien transmis par la rédaction, consulté le 20 juillet 2026
- France 24 – « La justice espagnole inculpe pour corruption Begoña Gomez, épouse du Premier ministre »
https://www.france24.com/fr/europe/20260413-l-%C3%A9pouse-du-premier-ministre-espagnol-bego%C3%B1a-gomez-inculp%C3%A9e-de-corruption – consulté le 20 juillet 2026 - RTS – « L’épouse du Premier ministre espagnol est inculpée de corruption »
https://www.rts.ch/info/monde/2026/article/begona-gomez-epouse-du-premier-ministre-espagnol-inculpee-de-corruption-29211578.html – consulté le 20 juillet 2026 - Euronews – « Drapeau palestinien : Pedro Sanchez “fier” de Lamine Yamal après les critiques israéliennes »
https://fr.euronews.com/my-europe/2026/05/15/drapeau-palestinien-pedro-sanchez-fier-de-lamine-yamal-apres-les-critiques-israeliennes – consulté le 20 juillet 2026 - The Times of Israël (édition française) – « Quand la finale de la Coupe du monde devient un reflet du conflit israélo-palestinien »
https://fr.timesofisrael.com/quand-la-finale-de-la-coupe-du-monde-devient-un-reflet-du-conflit-israelo-palestinien/ – consulté le 20 juillet 2026
Cette tribune exprime le point de vue personnel de son auteur, Samir B. éditorialiste. Elle n’engage pas la ligne éditoriale du média, qui accueille dans son espace Tribunes une pluralité de points de vue.
