Mahieddine Tahkout comparaît depuis cette semaine devant le pôle pénal spécialisé de Sidi M’hamed dans un nouveau volet judiciaire d’une ampleur inédite : blanchiment d’argent, transferts illicites vers la Suisse, immobilier dissimulé en Europe. Le parquet a requis 16 ans de prison ferme. Ce procès ne se lit pas seulement comme une nouvelle étape dans la saga judiciaire de l’ancien magnat de l’automobile – il s’inscrit au coeur d’une bataille diplomatique que l’Algérie mène simultanément pour récupérer ses avoirs à l’étranger, avec des résultats très inégaux selon les pays.
Le chiffre est vertigineux : 1,17 milliard d’euros. C’est le montant que, selon un rapport de l’ancien directeur général de la Sûreté nationale cité par l’accusation, un compte bancaire en Suisse au nom de Mahieddine Tahkout aurait accumulé. Si ce chiffre venait à être confirmé par la justice, l’ancien propriétaire de l’usine de montage Hyundai rejoindrait la liste très restreinte des plus grandes affaires de fuite de capitaux de l’histoire économique algérienne. À la barre, l’accusé a rejeté cette accusation d’un revers de main, assurant ne détenir que trois comptes bancaires dont deux sont vides, le troisième ne contenant que 3 675 euros. Entre ces deux versions, la troisième chambre du pôle pénal spécialisé dans les affaires de corruption financière et économique du tribunal de Sidi M’hamed devra trancher.
Un dossier construit sur le mécanisme de la surfacturation
Pour comprendre comment des centaines de millions d’euros auraient pu quitter l’Algérie, il faut remonter au mécanisme central que l’accusation place au coeur du dossier : la surfacturation. Le principe est simple dans sa mécanique, redoutable dans ses effets. Une entreprise déclare à l’administration des changes le paiement d’une marchandise ou d’un service à un prix artificiellement gonflé. La différence entre le prix réel et le prix déclaré quitte légalement le territoire sous couvert d’une transaction commerciale, avant d’atterrir sur un compte étranger. Le juge a confronté Tahkout à des transferts de ce type opérés vers la Suisse et l’Espagne, et à des éléments d’enquêtes internationales attestant de la détention de sociétés enregistrées en Suisse.
Ce mécanisme n’est pas propre à ce dossier. Selon les informations rapportées par TSA Algérie et confirmées par plusieurs analyses publiées, la surfacturation constituait la technique de sortie de capitaux la plus répandue dans le tissu des entreprises proches du régime Bouteflika, précisément parce qu’elle se dissimule dans l’opacité normale du commerce international. Ce que révèle le dossier Tahkout, c’est l’ampleur industrielle que cette pratique aurait atteinte dans son cas : des transferts vers deux pays européens distincts, suivis d’investissements immobiliers dans plusieurs grandes villes françaises et suisses pour blanchir les fonds issus de ces sorties illicites.
Les charges retenues confirment cette architecture : falsification de documents sous seing privé, blanchiment d’argent au sein d’une organisation criminelle, infractions à la législation sur les changes et les mouvements de capitaux, dissimulation de revenus d’origine criminelle. À cela s’ajoute un volet immobilier détaillé à l’audience. Interrogé sur des biens situés à Lille, Genève et Paris, ainsi que sur des virements opérés entre 2016 et 2018, Tahkout a reconnu une activité immobilière passée tout en la présentant comme des opérations commerciales légitimes. Il a évoqué la vente de trois appartements à Nice en 2008 pour plus d’un million d’euros, ainsi que des projets à Montpellier. Le juge a relevé de sérieuses contradictions dans ces déclarations, selon les informations publiées par El Watan.
L’homme qui accumulait les condamnations
Mahieddine Tahkout, 63 ans, incarcéré à la prison d’El Meniaâ depuis les premières vagues d’arrestations post-Hirak, n’en est pas à sa première comparution devant le pôle pénal spécialisé. C’est peu dire. D’après les archives judiciaires consultées par ALG247.COM, la Cour d’Alger l’avait condamné une première fois en 2020 à 14 ans de prison ferme dans l’affaire dite de l’automobile et des marchés universitaires, impliquant notamment les anciens Premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal. Puis en février 2023, il écopait de 15 ans supplémentaires dans l’affaire dite des SMS, aux côtés de Saïd Bouteflika et Ali Haddad, pour corruption et recel de revenus de corruption – une peine confirmée en appel en mai 2023. En parallèle, plusieurs membres de sa famille ont été condamnés à des peines allant de 3 à 8 ans de prison pour dissimulation de biens et entrave à la justice.
Ce nouveau dossier constitue, selon El Watan, “un volet judiciaire d’une ampleur inédite”. Les 16 ans requis par le parquet s’accompagnent d’une amende de 8 millions de dinars et de la confiscation de l’ensemble des biens saisis. Le Trésor public s’est en outre constitué partie civile, réclamant une indemnisation de 300 milliards de centimes pour les préjudices subis par l’État algérien.
L’audience a également mis en lumière un volet jusqu’ici peu médiatisé : la société pharmaceutique HH Medeco, fondée en 2016. Une enquête des services des douanes au port sec de Blida aurait mis en évidence des irrégularités dans l’importation de 36 conteneurs de matériel médical pour une valeur déclarée de plus de 14 millions d’euros. Tahkout a rejeté cette responsabilité sur l’administrateur judiciaire nommé pendant son incarcération, affirmant n’avoir exercé aucun contrôle sur les opérations à compter de sa mise en détention.
Le procès Tahkout dans la guerre diplomatique des avoirs
Ce procès prend une résonance particulière au regard du contexte diplomatique de ces dernières semaines. Le 5 avril 2026, le président Abdelmadjid Tebboune révélait publiquement le bilan de la coopération internationale en matière de récupération des avoirs mal acquis : 33 commissions rogatoires adressées à la Suisse, 20 acceptées, quatre dossiers réglés, 110 millions de dollars rapatriés. Du côté de la France, selon les informations rapportées par Le Matin d’Algérie et La Radio des Sans Voix, 61 commissions rogatoires ont été transmises à Paris sans qu’aucune n’ait reçu de réponse favorable.
L’affaire Tahkout se greffe directement sur cette fracture. Les biens immobiliers que l’accusation lui attribue à Nice, Paris et Montpellier relèvent précisément de la juridiction française – et donc du blocage que Tebboune a publiquement dénoncé. Un tournant semble toutefois se dessiner : selon L’Algérie Aujourd’hui, une visite du ministre français de la Justice Gérald Darmanin à Alger en mai 2026, accompagné d’une délégation de magistrats spécialisés en criminalité financière, a marqué un changement de posture de Paris. Si cette coopération se concrétise, les biens français de l’ancien magnat de l’automobile pourraient figurer dans les prochains dossiers de restitution.
La Suisse, en revanche, n’attend pas. Le tribunal pénal fédéral helvétique avait déjà rejeté en 2023 le recours d’un ancien dignitaire algérien qui tentait de s’opposer au séquestre de son compte genevois, ouvrant la voie à une coopération active. C’est dans ce contexte que le compte suisse présumé de 1,17 milliard d’euros prend toute sa dimension : si l’instruction internationale en confirme l’existence et le lien avec des fonds d’origine criminelle, il deviendrait le dossier helvétique le plus massif jamais ouvert dans le cadre des affaires algériennes de corruption.
Ce que le verdict changera – ou ne changera pas
Au-delà du sort judiciaire de Mahieddine Tahkout, ce procès pose une question de fond que des observateurs internationaux comme l’Institut Bertelsmann, dans son rapport 2026, formulent sans détour : les procédures engagées en Algérie disposent-elles de la solidité probatoire suffisante pour déclencher des mécanismes de coopération internationale ? La réponse n’est pas évidente. Le site d’analyse Twala.info, dans une note publiée en avril 2026, soulignait que la notion de “surfacturation”, centrale dans nombre de ces dossiers, n’a pas d’équivalent juridique direct dans les législations française ou suisse, ce qui complique structurellement les demandes d’entraide.
Le verdict du tribunal de Sidi M’hamed, dont la date n’a pas encore été fixée, ne réglera donc pas à lui seul la question de la récupération des avoirs à l’étranger. Il constituera néanmoins un jalon supplémentaire dans une longue bataille judiciaire qui, sept ans après la chute de Bouteflika, continue de dessiner – lentement, contradictoirement – les contours d’une responsabilité économique que l’Algérie cherche encore à faire reconnaître au-delà de ses frontières.
Sources
- El Watan – “Tahkout de nouveau sur le banc des accusés : 16 ans requis pour un milliard d’euros présumé en Suisse” https://elwatan.dz/tahkout-de-nouveau-sur-le-banc-des-accuses-16-ans-requis-pour-un-milliard-deuros-presume-en-suisse/ – consulté le 28 mai 2026
- allAfrica / RFI – “Algérie : 16 ans de prison requis contre l’homme d’affaires Mahieddine Tahkout” https://fr.allafrica.com/stories/202605280273.html – consulté le 28 mai 2026
- Algerie360 / Ennahar – “Nouveau procès de Tahkout : les détails chocs d’une fortune dissimulée entre la Suisse et la France” https://www.algerie360.com/nouveau-proces-de-tahkout-les-details-chocs-dune-fortune-dissimulee-entre-la-suisse-et-la-france/ – consulté le 28 mai 2026
- Le Matin d’Algérie – “Avoirs détournés : avancées avec l’Espagne et la Suisse, blocage avec la France” https://lematindalgerie.com/avoirs-detournes-avancees-avec-lespagne-et-la-suisse-blocage-avec-la-france/ – consulté le 28 mai 2026
- La Radio des Sans Voix – “Biens détournés : Tebboune dénonce le blocage français et salue la coopération suisse” https://www.laradiodessansvoix.org/post/biens-détournés-tebboune-dénonce-le-blocage-français-et-salue-la-coopération-suisse – consulté le 28 mai 2026
- Twala.info – “Avoirs détournés : le test du mandat Tebboune” https://twala.info/fr/opinions/avoirs-detournes-le-test-du-mandat-tebboune/ – consulté le 28 mai 2026
Karim Haddad