Le conseil judiciaire d’Alger examine mardi 9 juin le dossier de corruption connu sous le nom d’« affaire Imital », impliquant l’ancien ministre de l’Industrie Ali Aoun, condamné à cinq ans de prison ferme en première instance le 20 avril. Plusieurs des peines prononcées restent nettement inférieures aux réquisitions du parquet, ce qui confère à cette audience d’appel une portée judiciaire et symbolique considérable.
C’est devant la dixième chambre criminelle du conseil judiciaire d’Alger que comparaîtront, ce mardi, l’ancien ministre de l’Industrie et de la Production pharmaceutique Ali Aoun, son fils Mehdi Aoun, l’homme d’affaires oranais Abdenour Abdelmoula dit « Nounou Manita », le directeur général de l’entreprise publique Fondal Noureddine S., le PDG du complexe sidérurgique Sider El-Hadjar Karim B., ainsi que plusieurs autres prévenus. Cette nouvelle étape judiciaire intervient moins de deux mois après le verdict de première instance, prononcé par le pôle pénal économique et financier de Sidi M’hamed.
Des condamnations loin des réquisitions du parquet
Le pôle pénal économique et financier de Sidi M’hamed a rendu son verdict le lundi 20 avril, condamnant Ali Aoun à cinq ans de prison ferme assortis d’une amende d’un million de dinars algériens, avec placement en détention immédiate alors qu’il comparaissait libre. Ce verdict a surpris une partie des observateurs : lors du procès, le parquet avait requis une peine de douze ans de prison ferme à l’encontre de l’ancien ministre. L’écart entre les réquisitions et le jugement – sept années de différence – illustre la marge d’appréciation laissée à la juridiction de première instance, et explique en partie pourquoi l’affaire se retrouve désormais devant la cour d’appel.
Le fils de l’ex-ministre, Mehdi Aoun, a écopé d’une peine de six ans de prison ferme, tandis que l’homme d’affaires Abdenour Abdelmoula a été condamné à dix ans de réclusion. Ce dernier, présenté par l’accusation comme la cheville ouvrière du réseau d’intermédiation, est en détention depuis les premières phases de l’instruction. Pour les responsables des entreprises publiques impliquées, les peines se sont établies à trois ans de prison ferme et un million de dinars d’amende, selon les informations rapportées par plusieurs médias algériens. Charaf-Eddine Amara, ancien président de la Fédération algérienne de football et ex-PDG du groupe Madar, a quant à lui été acquitté par la juridiction de première instance.
Un dossier né d’une enquête sur des mouvements financiers suspects
L’origine du dossier remonte à l’automne 2024, à la suite de signalements ayant conduit les services de sécurité intérieure à relever des mouvements financiers jugés « douteux » et des relations considérées comme « opaques ». Ces éléments ont déclenché l’ouverture d’une instruction qui s’est progressivement élargie à une pluralité d’acteurs, mêlant hauts fonctionnaires, opérateurs économiques privés et intermédiaires présumés. Une plainte avait été déposée par le responsable d’une société publique de récupération de déchets ferreux et non ferreux, évoquant de « graves dépassements commis lors d’un événement commercial en Mauritanie ».
Au cœur de la procédure se trouvent les activités de l’intermédiaire présumé surnommé « Nono Manita », qui aurait entretenu des liens étroits avec Ali Aoun, utilisant cette proximité pour interférer dans la gestion des ressources humaines et des projets industriels du groupe public Imetal. Les charges retenues couvrent un spectre large : octroi de marchés en violation de la réglementation, perception d’avantages indus, détournement de deniers publics, abus de fonction, trafic d’influence, blanchiment d’argent et complicité, conformément aux dispositions de la loi 01-06 relative à la prévention et à la lutte contre la corruption.
Imetal et El Hadjar, fleurons industriels au cœur du scandale
Ce que révèle l’affaire Imital, au-delà des trajectoires individuelles des prévenus, c’est la vulnérabilité persistante des grands groupes publics industriels algériens face aux logiques de captation. Le procès concerne des malversations au sein de plusieurs entreprises publiques, dont Imetal, Fondal et le complexe sidérurgique Sider El-Hadjar. Ce dernier, symbole historique de l’industrie lourde algérienne depuis les années 1970, se retrouve ainsi associé à un dossier judiciaire qui met en lumière les failles de gouvernance au sein du secteur public économique.
Les prévenus sont principalement poursuivis pour dilapidation de deniers publics, abus de fonction et octroi d’avantages injustifiés lors de la passation de marchés publics liés aux filiales du groupe, notamment au complexe sidérurgique d’El Hadjar. L’Agent judiciaire du Trésor s’est constitué partie civile dans cette affaire, réclamant des indemnisations pour le préjudice subi par les sociétés concernées. Plusieurs entités morales – sociétés à responsabilité limitée actives dans les secteurs du commerce de métaux, de l’agroalimentaire et de l’importation pharmaceutique – sont également poursuivies dans la procédure.
Un ministre aux antécédents judiciaires déjà chargés
Ali Aoun avait été condamné en 2007 dans le procès de l’affaire de la banque Khalifa, avant d’être relaxé dans un second procès. Revenu aux responsabilités publiques en 2022 comme directeur de la Pharmacie centrale des hôpitaux, il avait été nommé ministre de l’Industrie pharmaceutique en septembre de la même année, puis ministre de l’Industrie et de la Production pharmaceutique en mars 2023, poste qu’il a occupé jusqu’à son départ du gouvernement en novembre 2024. C’est précisément au moment où l’enquête s’élargissait, en novembre 2024, qu’il a quitté ses fonctions et été placé sous contrôle judiciaire.
Cette trajectoire – une condamnation, une relaxe, un retour aux affaires, puis une nouvelle mise en cause – interpelle nécessairement sur les mécanismes de contrôle et de vetting appliqués aux nominations aux postes de responsabilité dans l’administration algérienne. Le dossier Imital n’est pas simplement l’affaire d’un ministre et de ses relations : il pose la question structurelle des conditions dans lesquelles des décisions engageant le patrimoine industriel national peuvent être influencées par des réseaux d’intérêt privés.
Une audience d’appel à fort enjeu symbolique
L’audience du 9 juin s’inscrit dans le cadre d’une dynamique judiciaire plus large, engagée depuis plusieurs années en Algérie dans la lutte contre la corruption au sein de l’économie publique. Plusieurs grandes affaires – Khalifa, Sonatrach, Ali Haddad – ont précédé celle d’Imital, chacune mettant en lumière des mécanismes similaires d’intermédiation opaque entre sphères politique, administrative et économique. La particularité de l’affaire Imital réside dans le calendrier : les faits reprochés couvrent la période 2023-2024, soit les toutes dernières années du mandat gouvernemental d’Ali Aoun, dans un contexte de reprise économique et d’ambitions affichées pour la réindustrialisation du pays.
Reste à savoir si la chambre d’appel confirmera, aggravera ou allégera les peines prononcées le 20 avril. Les acquittés de première instance, dont Charaf-Eddine Amara, sont également susceptibles d’être concernés par la procédure d’appel, selon les règles du droit algérien en matière de juridictions pénales.
Sources
- TSA Algérie – « L’ancien ministre Ali Aoun condamné à cinq ans de prison et incarcéré » https://www.tsa-algerie.com/lancien-ministre-ali-aoun-condamne-a-cinq-ans-de-prison-et-incarcere/ — consulté le 5 juin 2026
- Le Jeune Indépendant – « Affaire Imetal : lourdes réquisitions contre Ali Aoun et plusieurs coaccusés » https://www.jeune-independant.net/affaire-imetal-lourdes-requisitions-contre-ali-aoun-et-plusieurs-coaccuses/ — consulté le 5 juin 2026
- El Watan – « 4e report du procès de l’ancien ministre Ali Aoun : l’affaire renvoyée au 6 avril » https://elwatan.dz/4e-report-du-proces-de-lancien-ministre-ali-aoun-laffaire-renvoyee-au-6-avril/ — consulté le 5 juin 2026
- Le Matin d’Algérie – « Affaire Ali Aoun : les dessous d’un procès pour corruption et trafic d’influence » https://lematindalgerie.com/affaire-ali-aoun-les-dessous-dun-proces-pour-corruption-et-trafic-dinfluence/ — consulté le 5 juin 2026
- Algérie Éco – « L’ancien ministre Ali Aoun condamné à cinq ans de prison ferme » https://algerie-eco.com/2026/04/20/lancien-ministre-ali-aoun-condamne-a-cinq-ans-de-prison/ — consulté le 5 juin 2026
Karim Haddad