En signant 27 accords avec le Tchad ce 22 avril, Alger tente de colmater les brèches d’une influence sahélienne en déclin accéléré. Mais derrière la diplomatie d’apparat, une réalité s’impose : un régime fragilisé en interne peine à projeter une puissance cohérente vers l’extérieur, pendant que le Maroc avance ses pions africains au prix d’alliances qui interrogent profondément les valeurs du panafricanisme.
La cérémonie était soignée. Gardes d’honneur, hymnes nationaux, premiers échanges au salon de l’aéroport avant même de rejoindre le palais d’El Mouradia — Alger a accueilli le président tchadien Mahamat Idriss Déby Itno avec tous les égards réservés aux visites d’État de première importance. Les 27 accords et mémorandums d’entente signés dans la soirée du 22 avril, couvrant l’énergie, les infrastructures, la santé et la formation, ont été présentés comme l’ouverture d’« une nouvelle phase » dans les relations algéro-tchadiennes. Ahmed Attaf, le chef de la diplomatie algérienne, a évoqué des « potentialités de coopération dans toutes leurs dimensions ». Ses mots étaient sincères. Mais ils ne dissimulaient pas entièrement ce que cette visite révèle à qui sait lire entre les lignes : Alger a besoin de cette relation bien plus qu’elle ne voudrait le laisser paraître.
Le Tchad, dernière fenêtre ouverte au cœur du Sahel
Pour comprendre l’enjeu, il faut replacer cette visite dans son contexte immédiat. En avril 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger — réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel — rappelaient simultanément leurs ambassadeurs d’Alger, à la suite de l’incident du drone malien abattu près de la frontière algérienne, dans la région de Tin Zaouatine. Un dégel partiel a depuis été amorcé avec Niamey, formalisé en février 2026 par le retour des ambassadeurs respectifs. Mais les relations avec Bamako demeurent tendues, et Ouagadougou n’a envoyé aucun signal de normalisation. Dans cet environnement fracturé, le Tchad représente quelque chose de précieux pour Alger : le seul État sahélien doté d’une continuité institutionnelle réelle depuis l’élection de Déby à un mandat de plein exercice en 2024, et désormais — officiellement — un partenaire stratégique réaffirmé.
Ce qui rend la situation plus complexe encore, c’est que N’Djamena pratique une diplomatie de balancier délibérée. Le Tchad a reconnu la marocanité du Sahara occidental, ouvert un consulat à Dakhla et adhéré à l’Initiative atlantique portée par Mohammed VI. Dans le même temps, il signe 27 accords avec Alger. Ce n’est pas de l’incohérence de la part tchadienne — c’est une stratégie souveraine assumée, celle d’un petit État qui entend préserver toutes ses options dans un Sahel en recomposition permanente. Pour Alger, le message est clair et inconfortable : même ses partenaires les plus proches naviguent désormais entre les deux capitales rivales du Maghreb, sans choisir leur camp.
L’effacement au Sahel : une décennie de renoncements
Cet effacement progressif ne s’est pas produit du jour au lendemain. Pendant des années, l’Algérie a occupé une position de médiatrice naturelle dans la région — symbolisée par les accords de paix signés à Alger en 2015 entre le gouvernement malien et plusieurs groupes armés. Depuis l’arrivée des juntes militaires à Bamako, Niamey et Ouagadougou, cette position n’est plus acceptée. En juillet 2025, Alger proposait encore de jouer les médiateurs entre le Mali et les rebelles touaregs du Nord. Bamako a refusé sans ménagement, accusant l’Algérie d’héberger des leaders de la rébellion et d’entretenir des relations ambiguës avec la Coordination des mouvements de l’Azawad.
Les causes de ce recul sont à la fois externes et internes. Sur le plan externe, les juntes sahéliennes ont choisi le partenariat avec Wagner — rebaptisé Africa Corps — et tourné le dos aux cadres multilatéraux de coopération régionale, dont le Comité d’état-major opérationnel conjoint que l’Algérie coprésidait. Mais les causes internes sont tout aussi déterminantes, et rarement dites avec la clarté qu’elles méritent : la diplomatie algérienne a longtemps conçu le Sahel comme un glacis sécuritaire à contenir, non comme une zone d’opportunité économique à irriguer. Pendant qu’Alger envoyait des médiateurs politiques, d’autres envoyaient des banquiers, des ingénieurs et des opérateurs de téléphonie.
Un régime affaibli en interne, exposé à l’extérieur
La faiblesse internationale de l’Algérie ne peut être dissociée de sa fragilité politique intérieure. Un État dont le régime repose sur la répression systématique des libertés civiles, le musellement de la presse indépendante, la dissolution d’associations et la détention prolongée de militants politiques et de journalistes — séquelles durables de l’écrasement du Hirak — est structurellement handicapé dans sa projection extérieure. La légitimité d’un gouvernement sur la scène internationale se nourrit en partie de la légitimité qu’il détient en interne. Un pouvoir coupé de son propre peuple, qui ne mobilise plus que la crainte et l’appareil sécuritaire pour se maintenir, ne peut pas incarner de manière convaincante les valeurs de souveraineté, de solidarité et de non-ingérence qu’il prétend défendre dans les forums africains et multilatéraux.
Cette contradiction s’est manifestée de manière particulièrement visible dans le dossier sahraoui. Alger défend le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui avec une véhémence dont l’intensité est inversement proportionnelle à sa capacité à garantir les libertés élémentaires de ses propres citoyens. Ce décalage n’échappe pas aux opinions publiques africaines, ni aux chancelleries qui pèsent les postures algériennes à l’aune de ses pratiques domestiques. La crédibilité d’un État comme porteur de principes universels se mesure aussi à la cohérence entre ce qu’il exige à l’extérieur et ce qu’il pratique chez lui. Sur ce terrain, Alger accumule un déficit que les signatures de 27 accords ne peuvent pas, seules, combler.
L’offensive marocaine : des succès tactiques au prix de compromis lourds
Face à ce repli algérien, le Maroc a effectivement avancé ses pions africains — mais il serait trompeur de présenter cette avancée comme une réussite sans ambiguïté. L’Initiative atlantique, annoncée par Mohammed VI en novembre 2023 et soutenue par les trois pays de l’AES dès avril 2025, s’appuie sur un projet central : le Port atlantique de Dakhla, estimé à 1,3 milliard de dollars. Pour les États sahéliens enclavés, l’offre d’un débouché maritime est séduisante sur le papier. Mais le dispositif doit être lu pour ce qu’il est réellement : un instrument géopolitique conçu pour consolider la marocanité du Sahara occidental en transformant un territoire disputé en hub économique régional. Les pays sahéliens qui s’associent à ce projet ne signent pas simplement des accords de transport — ils valident implicitement la souveraineté marocaine sur un territoire que les Nations unies classent encore parmi les territoires non autonomes.
Or, cette offensive africaine de Rabat ne s’est pas construite dans l’isolement. Elle s’est déployée dans le sillage direct des Accords d’Abraham de 2020, par lesquels le Maroc a normalisé ses relations avec Israël en échange, notamment, de la reconnaissance américaine de sa souveraineté sur le Sahara occidental. Ce marchandage — la cause palestinienne mise en balance contre un gain territorial — a été avalisé par l’administration Trump, puis maintenu par les administrations successives de Washington. L’offensive diplomatique marocaine en Afrique est ainsi indissociable d’un alignement sur des puissances dont les positions au Moyen-Orient soulèvent, depuis Gaza, des questions morales et politiques que nombre de peuples africains et arabes ne sauraient ignorer. Rabat avance ses pions, certes — mais avec des alliés dont les actions actuelles au Proche-Orient font l’objet d’une condamnation croissante à l’échelle du Sud global.
La résolution 2797 : un tournant défavorable à la cause sahraouie
Sur le dossier sahraoui, la situation a franchi en octobre 2025 un seuil difficile à contester. La résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée à onze voix — avec les abstentions de la Chine, de la Russie et du Pakistan —, a entériné le plan d’autonomie marocain comme « base sérieuse et crédible » de tout règlement futur. Plus significatif encore : le texte ne réaffirme plus explicitement le référendum d’autodétermination comme objectif central de la MINURSO. En d’autres termes, l’option référendaire a été effacée du cadre onusien sans que nul ne l’énonce clairement. L’Algérie a choisi de ne pas participer au vote — une non-participation qui n’a trompé personne sur la nature du revers subi.
Human Rights Watch a pourtant rappelé, dans une analyse publiée en mars 2026, que la résolution ne précise ni qui sont les peuples du Sahara occidental, ni si le droit à l’autodétermination consacré par le droit international demeure applicable. Ces lacunes juridiques béantes ne constituent pas une victoire du droit — elles constituent une victoire de la politique sur le droit, obtenue grâce à l’alignement de trois membres permanents du Conseil de sécurité, États-Unis, France et Royaume-Uni, sur la position marocaine. La Russie, absorbée par ses engagements ukrainiens, n’a pas cherché à porter ce dossier. La Chine, pragmatique, a préféré s’abstenir. Le résultat arithmétique est une configuration structurellement défavorable à la cause sahraouie — non parce que le droit international lui donne tort, mais parce que les rapports de force actuels lui imposent silence.
Ce que 2026 laisse entrevoir
La visite tchadienne de ce 22 avril s’inscrit dans un mouvement plus large de réévaluation de la posture africaine algérienne. Le pragmatisme économique — avec le gazoduc transsaharien comme levier de réconciliation avec le Niger — commence à remplacer une diplomatie politique qui ne passait plus. Alger a compris, tardivement, que les régimes militaires sahéliens veulent des résultats concrets, des infrastructures, des investissements. Non des médiateurs.
Mais la question centrale reste posée : peut-on reconstruire une influence régionale crédible sans d’abord restaurer une légitimité interne ? Un pouvoir qui réprime ses journalistes, dissout ses associations civiles et emprisonne ses opposants peut-il incarner, aux yeux des peuples africains, une alternative aux modèles qu’il dénonce ? La réponse que l’histoire tend à donner à ce type de question n’est pas favorable aux États qui ont longtemps séparé leur rhétorique de leurs pratiques. La première réforme de la diplomatie algérienne ne viendra peut-être pas des chancelleries — elle viendra du moment où Alger choisira de gouverner avec son peuple plutôt que contre lui.
Amel Bensalem