Mort de Jean Ziegler, sociologue et pourfendeur de la faim mondiale

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Julien Moreau
Julien Moreauhttps://alg247.com
Journaliste couvrant l’actualité politique et institutionnelle européenne et française. Il traite des politiques publiques, des débats sociétaux et des évolutions législatives dans leur contexte continental.

Le sociologue genevois Jean Ziegler est décédé mercredi 10 juin 2026 à Genève, à l’âge de 92 ans, des suites de la maladie de Parkinson. Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation de 2000 à 2008, auteur d’une vingtaine d’ouvrages traduits dans le monde entier, il restera l’une des voix les plus tranchantes de la gauche intellectuelle européenne de l’après-guerre.

Le sociologue et ancien conseiller national au Parlement suisse, figure intellectuelle de la gauche helvétique et critique infatigable de la mondialisation libérale, a marqué la vie politique et académique pendant plus d’un demi-siècle. Sa veuve Erika Deuber Ziegler a confirmé le décès à l’agence Keystone-ATS, précisant qu’il est mort dans son sommeil. Né le 19 avril 1934 à Thoune, dans le canton de Berne, il avait grandi dans une famille protestante conservatrice avant de rompre avec ce milieu dès ses années parisiennes, construisant au fil des décennies une oeuvre intellectuelle fondée sur un seul mot d’ordre : nommer les responsables de la faim dans le monde, et ne jamais les absoudre.

D’une famille conservatrice à l’amitié avec le Che

Après sa maturité, Jean Ziegler part à Paris pour y étudier le droit, s’initie au marxisme, devient membre du Parti communiste français et fréquente Jean-Paul Sartre ainsi que l’Abbé Pierre. C’est dans la capitale française que se forge la vision du monde qui structurera toute son oeuvre : celle d’un capitalisme occidental fonctionnant comme une mécanique d’exclusion organisée, dont les victimes silencieuses sont les peuples du Sud. À trente ans, en 1964, Jean Ziegler rencontre Che Guevara lors d’un séjour du révolutionnaire argentin à Genève, auquel il sert de chauffeur. C’est cette rencontre qui définit sa stratégie de combat, résumée dans la formule qu’il reprendra toute sa vie : celle de l’intégration subversive du système. Rester dans les institutions pour les subvertir de l’intérieur, plutôt que de les combattre depuis les marges. Ce paradoxe constitutif – être à la fois dans le système et contre lui – traversera toute sa trajectoire politique et académique.

En 1972, Jean Ziegler est nommé professeur de sociologie à l’Université de Genève, poste qu’il occupe jusqu’en 2002. Il enseigne également à la Sorbonne à Paris. Politiquement, il représente le canton de Genève au Conseil national de 1967 à 1983, puis de 1987 à 1999, sous l’étiquette du Parti socialiste. La coexistence de ces deux légitimités – universitaire et parlementaire – lui confère une position singulière dans le paysage intellectuel européen : celle d’un académicien qui s’obstine à traduire ses analyses en actes politiques concrets, et d’un élu qui refuse de s’abstraire dans le confort du mandat représentatif.

“La Suisse, l’or et les morts” : l’affrontement avec l’establishment

En 1976, Jean Ziegler publie “Une Suisse au-dessus de tout soupçon”, s’en prenant frontalement aux élites et dénonçant les profits des multinationales helvètes aux dépens des plus pauvres, fustigeant le secret bancaire et la colonisation des institutions du pays par les milieux financiers. Le livre provoque un scandale national, mais ne freine pas sa carrière académique. Son ouvrage le plus connu reste “La Suisse, l’or et les morts”, publié en 1997, une critique documentée sur le soutien des banquiers suisses au régime nazi, qui avait engendré de vifs débats et polémiques dans tout le pays. Dans les interviews qu’il accorde pour présenter ce livre, il n’hésite pas à affirmer que les banquiers suisses ont joué pendant toute la Seconde Guerre mondiale le rôle de receleurs.

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Derrière ces provocations calculées se dessine une méthode : Ziegler utilise le scandale comme outil pédagogique, sachant que la polémique est parfois le seul vecteur capable de faire entrer des vérités dérangeantes dans le débat public. En Suisse, sa virulence et ses positions de gauche tranchées lui valent pendant longtemps l’inimitié d’une partie de l’establishment, tandis qu’à l’étranger ses livres rencontrent un énorme succès. Cette asymétrie entre la reconnaissance internationale et les résistances domestiques constitue l’une des marques paradoxales de son parcours.

“L’Empire de la honte” et la dette comme arme de domination

C’est avec L’Empire de la honte, publié chez Fayard en 2005 alors qu’il exerce comme rapporteur spécial de l’ONU, que Jean Ziegler formule sa thèse la plus systématique. L’ouvrage est un réquisitoire contre la dette internationale, articulé autour d’une formule qui deviendra son slogan le plus repris : “Quiconque meurt de faim meurt assassiné. Et cet assassin a pour nom la dette.” Sa thèse centrale : deux armes de destruction massive structurent la domination des peuples de l’hémisphère Sud – la dette et la faim. Par l’endettement, les États abdiquent leur souveraineté ; par la faim qui en découle, les peuples renoncent à la liberté.

Ziegler souligne comment la violence subtile de la dette s’est substituée, sans transition, à la brutalité visible du pouvoir colonial, représentant désormais le principal instrument de domination des pays du Sud. Ce glissement conceptuel – de la colonisation militaire à la colonisation financière – constitue l’apport théorique le plus durable de son oeuvre, et anticipe de plusieurs années les débats sur l’ajustement structurel et la souveraineté économique du Sud global qui dominent aujourd’hui les forums internationaux. Dans ses pages les plus tranchantes, il décrit une “reféodalisation du monde” menée par de grandes sociétés transcontinentales qui “brevettent le vivant, cassent les résistances syndicales et imposent la culture des OGM par la force”.

Huit ans à l’ONU pour porter la faim au rang de crime politique

De 2000 à 2008, Jean Ziegler est rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, dénonçant la faim mondiale comme un scandale politique, non comme une fatalité naturelle. Il a en particulier dénoncé la faim dans le monde créée par l’homme comme la principale cause de mort sur la planète. Cette formulation – la faim comme crime politique délibéré, non comme accident géographique ou climatique – constitue la colonne vertébrale de son engagement onusien pendant ces huit années. Il servira également comme membre d’un groupe de travail de l’ONU pour l’aide humanitaire en Irak, et comme vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme. RTS + 2

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Deux ans avant sa mort, à l’âge de 90 ans, il publiait encore son dernier ouvrage, intitulé “Où est l’espoir ?”, un plaidoyer pour la résistance face aux guerres, aux famines et aux inégalités contemporaines. Ce livre posthume de facto résume l’identité intellectuelle constante d’un homme qui n’a jamais concédé au désenchantement la moindre ligne de sa trajectoire. Son fils, l’écrivain et dramaturge Dominique Ziegler, qui l’a veillé jusqu’à la fin, le décrit comme “un vrai défenseur des opprimés, très proche des gens, plein de compassion pour leurs souffrances”.

Une oeuvre qui résonne avec une actualité mondiale inchangée

Ce qui frappe, au moment de dresser le bilan de l’oeuvre de Jean Ziegler, c’est la permanence des conditions qu’il dénonçait : les chiffres de la faim mondiale n’ont pas reculé de la façon dont les institutions internationales l’espéraient au tournant du millénaire, et les mécanismes de la dette souveraine qu’il décrivait dans L’Empire de la honte continuent de structurer les rapports entre le Nord et le Sud. Son oeuvre ne prend pas la valeur d’un témoignage historique daté : elle reste un outil de lecture du présent.

Né dans une famille conservatrice, Ziegler aura lutté toute sa vie contre les injustices causées par ce capitalisme qu’il qualifiait d'”ordre cannibale”. Ses livres, traduits dans de nombreuses langues, ont formé plusieurs générations de militants, d’universitaires et de responsables politiques du tiers monde. La question qu’il posait en titre de son dernier ouvrage – “Où est l’espoir ?” – reste, à l’heure de sa mort, sans réponse institutionnelle satisfaisante.


Sources

  1. RTS – Jean Ziegler, figure de la gauche suisse, est décédé à l’âge de 92 ans https://www.rts.ch/info/suisse/2026/article/jean-ziegler-figure-de-la-gauche-suisse-est-decede-a-l-age-de-92-ans-29017592.html – consulté le 10 juin 2026
  2. Keystone-ATS / SWI swissinfo.ch – L’ancien conseiller national Jean Ziegler est décédé https://swissinfo.ch/fre/l’ancien-conseiller-national-jean-ziegler-est-décédé/91560703 – consulté le 10 juin 2026
  3. 24 Heures – Jean Ziegler, le sociologue genevois est décédé à 92 ans https://www.24heures.ch/jean-ziegler-le-sociologue-genevois-est-decede-a-92-ans-982193891756 – consulté le 10 juin 2026
  4. Revue À bâbord – Compte rendu de L’Empire de la honte, Fayard, Paris 2005 https://www.ababord.org/L-empire-de-la-honte – consulté le 10 juin 2026
  5. Le Matin – Figure historique de la gauche, Jean Ziegler est décédé https://www.lematin.ch/story/geneve-figure-historique-de-la-gauche-jean-ziegler-est-decede-103579802 – consulté le 10 juin 2026
  6. Wikipedia EN – Jean Ziegler https://en.wikipedia.org/wiki/Jean_Ziegler – consulté le 10 juin 2026

Julien Moreau

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