Algérie : Amnesty exige la libération de trois journalistes arbitrairement incarcérés

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Julien Moreau
Julien Moreauhttps://alg247.com
Journaliste couvrant l’actualité politique et institutionnelle européenne et française. Il traite des politiques publiques, des débats sociétaux et des évolutions législatives dans leur contexte continental.

Amnesty International a exigé le 13 mai 2026 la libération immédiate d’Abdelwakil Blamm, Hassan Bouras et Christophe Gleizes, trois professionnels des médias incarcérés en Algérie dans des conditions jugées arbitraires. L’organisation documente sept cas de journalistes arrêtés, poursuivis ou condamnés depuis novembre 2025 – une cadence qui contredit frontalement les déclarations officielles du gouvernement sur la liberté de la presse.

Mercredi 13 mai 2026, à la veille de l’audience du journaliste Abdelwakil Blamm devant le tribunal criminel d’Alger, Amnesty International publiait un appel exigeant que les autorités algériennes « libèrent immédiatement et sans condition » tous les journalistes détenus arbitrairement pour avoir exercé leur droit à la liberté d’expression. Trois noms concentrent l’attention de l’organisation : Blamm, Hassan Bouras et Christophe Gleizes. Derrière ces cas individuels, selon Amnesty, se dessine un système cohérent d’instrumentalisation judiciaire dirigé contre les voix indépendantes, à quelques semaines des élections législatives du 2 juillet 2026.

Seize mois de détention provisoire, et un procès encore repoussé

Le dossier d’Abdelwakil Blamm illustre ce que les organisations de défense des droits humains qualifient de justice d’intimidation. Placé en détention provisoire le 5 janvier 2025 par le tribunal de Chéraga, à Alger, le journaliste et militant y croupit depuis plus de seize mois sans avoir été jugé. Les charges retenues à son encontre sont lourdes : participation à une organisation terroriste au sens de l’article 87 bis du Code pénal, diffusion de fausses informations susceptibles de troubler l’ordre public, et atteinte à l’unité nationale. Selon Amnesty, ces accusations reposent exclusivement sur ses publications en ligne et ses échanges privés avec des militants pacifiques, dans lesquels il commentait la situation politique algérienne.

L’audience du 14 mai 2026, annoncée comme décisive, n’a pas abouti. Le tribunal criminel a prononcé un nouveau report, renvoyant le dossier à la prochaine session. Pour le collectif de défense de Blamm, ce deuxième report consécutif ne relève pas d’une procédure normale mais plutôt une sanction : chaque ajournement prolonge de fait une détention provisoire que le droit international qualifierait d’arbitraire. Ce que révèle cette mécanique, c’est moins un dysfonctionnement du système judiciaire que son usage délibéré comme outil de neutralisation politique.

Hassan Bouras en grève de la faim, malade, sans accès à un avocat

À quatre cents kilomètres au sud d’Alger, dans sa ville d’El Bayadh, Hassan Bouras a été arrêté devant son domicile familial le 12 avril 2026. Journaliste et ancien membre de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme – organization dissoute depuis par les autorités, il est placé en détention provisoire pour « apologie du terrorisme », selon les informations recueillies par Amnesty. Dès son arrestation, sa famille n’a pu lui obtenir aucun accès à un avocat, en raison de contraintes financières et géographiques que l’organisation juge non fortuites.

Sa situation sanitaire alerte les défenseurs des droits humains. Souffrant de problèmes cardiaques, de rhumatismes et d’asthme – cette dernière pathologie aggravée par le tabagisme des codétenus, Bouras a entamé une grève de la faim le 3 mai 2026 pour protester contre sa détention. Amnesty International réclame non seulement sa libération, mais également que les autorités lui garantissent « un accès à des soins médicaux conformes à l’éthique et aux normes internationales ». Par ailleurs, la police l’avait brièvement interpellé dès le 21 avril, lui demandant de révéler ses sources journalistiques en lien avec sa couverture de la mort d’un homme tué par balle par les forces de l’ordre en 2020 – un précédent que ses avocats considèrent comme un signal d’intimidation antérieur à son arrestation.

Gleizes : la grâce présidentielle comme seule issue

Le cas de Christophe Gleizes est celui qui engage le plus directement les relations diplomatiques entre Paris et Alger. Journaliste sportif français condamné le 29 juin 2025 à sept ans d’emprisonnement pour « apologie du terrorisme » en raison de son travail journalistique en Kabylie, il purge désormais une peine devenue définitive. Gérald Darmanin, ministre français de la Justice, déclarait le 19 mai au lendemain de sa visite officielle à Alger qu’il n’avait pas fait « de pourvoi en cassation », fermant ainsi toute voie de recours judiciaire ordinaire. La seule issue disponible est désormais une grâce présidentielle que le garde des Sceaux français dit avoir explicitement sollicitée auprès d’Abdelmadjid Tebboune lors d’un « long échange » au palais présidentiel : le chef de l’État algérien serait, selon Darmanin, en mesure de « faire ce geste pour cette famille ». Aucune réponse officielle n’a à ce jour été apportée par Alger.

Sept professionnels des médias ciblés en six mois

Au-delà des trois cas mis en avant, Amnesty International dresse un tableau plus large. Depuis novembre 2025, sept journalistes et professionnels des médias ont fait l’objet d’arrestations arbitraires, de poursuites ou de condamnations en Algérie, selon l’organisation. L’un d’entre eux purge une peine de prison ferme – Gleizes -, trois ont été déclarés coupables mais ont bénéficié de sursis, et trois autres demeurent en détention provisoire. Parmi les autres cas documentés figurent Abdelkrim Zeghileche, éditeur de presse et militant poursuivi dans cinq affaires distinctes pour des publications sur Facebook, et Saad Bouakba, doyen des journalistes algériens âgé de quatre-vingts ans, condamné avec sursis, interdit d’écriture et empêché d’accéder à la salle d’audience lors des procès de ses confrères. Reporters sans frontières classe l’Algérie au 139e rang mondial sur 180 pays en matière de liberté de la presse, selon son dernier baromètre publié.

Le discours officiel en contradiction avec la réalité documentée

Ce qui frappe dans cette accumulation de cas, c’est son calendrier : la vague de répression s’intensifie précisément dans les semaines entourant deux échéances symboliques – la Journée mondiale de la liberté de la presse du 3 mai et les législatives du 2 juillet 2026. Le 4 mai, soit un jour après la journée internationale dédiée à la liberté de la presse, le ministre algérien de la Communication, Zoheir Bouamama, célébrait lors d’une cérémonie officielle les efforts du gouvernement pour garantir une liberté d’expression « loin de toute pression ou restriction ». Le même jour où Amnesty publiait son appel, des experts des Nations unies exprimaient, dans un communiqué distinct, leur « profonde inquiétude » face à l’escalade de la répression contre la société civile algérienne. Entre les discours et les pratiques, l’écart documenté par les organisations internationales reste, selon elles, structurel.

La question de la grâce présidentielle pour Christophe Gleizes, sur laquelle Alger n’a pas encore pris position, constituera dans les prochains jours un premier test des intentions réelles d’un dégel diplomatique franco-algérien dont les termes restent largement à définir.


Sources

  1. Amnesty International – Algérie. Les autorités doivent libérer les journalistes détenus arbitrairement et respecter la liberté de la presse https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2026/05/algeria-authorities-must-release-arbitrarily-detained-journalists-and-uphold-press-freedom/ – consulté le 21 mai 2026
  2. Amnesty International USAAlgeria: Authorities Must Release Arbitrarily Detained Journalists and Uphold Press Freedom https://www.amnestyusa.org/press-releases/algeria-authorities-must-release-arbitrarily-detained-journalists-and-uphold-press-freedom/ – consulté le 21 mai 2026
  3. France 24 – Après sa visite à Alger, Darmanin se dit “rassuré par la façon dont Christophe Gleizes est traité” https://www.france24.com/fr/france/20260519-après-sa-visite-à-alger-darmanin-se-dit-rassuré-par-la-façon-dont-christophe-gleizes-est-traité – consulté le 21 mai 2026
  4. Le Matin d’Algérie – Amnesty International dénonce l’instrumentalisation de la justice et l’emprisonnement de journalistes en Algérie https://lematindalgerie.com/amnesty-international-denonce-linstrumentalisation-de-la-justice-et-lemprisonnement-de-journalistes-en-algerie/ – consulté le 21 mai 2026
  5. Le Matin d’Algérie – Le procès du journaliste Abdelwakil Blamm devant le tribunal criminel d’Alger reporté https://lematindalgerie.com/le-proces-du-journaliste-abdelwakil-blam-devant-le-tribunal-criminel-dalger-reporte/ – consulté le 21 mai 2026
  6. Amnesty International Belgique – Algérie – Rapport annuel 2026 https://www.amnesty.be/infos/rapports-annuels/rapport-annuel-2025-2026/rapport-annuel-2026-moyen-orient-afrique-nord/article/algerie-rapport-annuel-2026 – consulté le 21 mai 2026

Julien Moreau

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