Banni par au moins huit pays, visé par une enquête de la Cour pénale internationale, condamné par la Ligue arabe et des dizaines d’États — Itamar Ben Gvir était pourtant libre, le 14 mai 2026, de danser sous le Dôme du Rocher en brandissant le drapeau israélien. Ce que cette scène révèle, c’est moins l’audace d’un individu que la géographie précise d’un système de protection international dont le ministre d’extrême droite a parfaitement compris les failles.
Le 14 mai 2026, Jour de Jérusalem, Ben Gvir a violé le statu quo d’Al-Aqsa devant les caméras du monde entier, déclaré « Le Mont du Temple est entre nos mains », puis regagné son bureau à Jérusalem. Ni arrestation, ni convocation, ni conséquence d’aucune sorte. La Ligue arabe a condamné l’acte deux jours plus tard. La Jordanie l’avait qualifié de « violation flagrante du droit international ». Aucune de ces déclarations ne contraint quoi que ce soit. Ce n’est pas une coïncidence. C’est une architecture.
Interdit dans huit pays — une sanction sans levier
Depuis l’été 2025, la liste des États ayant formellement sanctionné Ben Gvir n’a cessé de s’allonger. Le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la Norvège ont imposé des mesures coordonnées en juin 2025, gelant ses éventuels avoirs et lui interdisant l’entrée sur leur sol. Les Pays-Bas ont fait de même en juillet 2025, inscrivant Ben Gvir et son collègue Smotrich dans le système d’information Schengen — rendant l’interdiction effective dans les vingt-neuf pays de la zone. La Slovénie, première nation de l’Union européenne à agir, l’a déclaré persona non grata. L’Espagne et la Belgique ont pris des mesures analogues. Au total, selon Haaretz, au moins huit pays ont formellement banni le ministre de leur territoire.
Mais ce tableau doit être lu attentivement : aucun de ces États ne dispose du levier institutionnel susceptible de contraindre Israël à changer de politique à Jérusalem. Ben Gvir n’a pas besoin de se rendre à Amsterdam ou à Oslo pour danser à Al-Aqsa. Les sanctions individuelles — aussi symboliquement significatives soient-elles — restent sans prise sur ses actes tant qu’elles ne sont pas adossées à un mécanisme de contrainte collectif. C’est précisément ce mécanisme collectif qui fait défaut.
Trois jours avant le Jour de Jérusalem, l’UE a reculé
La chronologie du mois de mai 2026 est à elle seule édifiante. Le 11 mai — soit soixante-douze heures avant l’incursion de Ben Gvir — les ministres des Affaires étrangères des vingt-sept États membres se réunissaient à Bruxelles, où ils ont adopté des sanctions contre des dirigeants du Hamas et du mouvement des colons. Mais ils se sont arrêtés là, sans approuver de mesures économiques plus fortes contre le gouvernement israélien. Une proposition de sanctionner Ben Gvir et Smotrich avait été déposée, mais abandonnée face à l’opposition de plusieurs États. La cheffe de la diplomatie européenne Kaja Kallas a admis n’être pas certaine que la majorité qualifiée requise existât pour d’autres mesures. « Nous devons avancer sur la question des sanctions contre les ministres israéliens qui conduisent ces colonisations », a déclaré la ministre suédère des Affaires étrangères Maria Malmer Stenergard. « L’Allemagne, l’Italie, la République tchèque, l’Autriche, la Hongrie et d’autres » forment une coalition d’États qui protège Israël des mesures de rétorsion européennes, selon l’Irish Times.
Cette proposition est sur la table depuis qu’en août 2024 l’ancien chef de la diplomatie européenne Josep Borrell avait qualifié les déclarations de Ben Gvir d’incitation à des crimes de guerre. En septembre 2025, la Commission européenne avait formellement présenté un paquet combinant une suspension partielle de l’accord d’association UE-Israël et des sanctions ciblées contre Ben Gvir et Smotrich. La proposition a été à nouveau rejetée faute d’unanimité des États membres. Deux ans, deux tentatives, deux échecs. Soixante-douze heures après le dernier, Ben Gvir dansait à Al-Aqsa.
Au Conseil de sécurité, quarante-neuf vetos comme bouclier permanent
La protection la plus structurante dont bénéficie la politique israélienne à Jérusalem ne vient pas de Bruxelles : elle vient du droit de veto américain au Conseil de sécurité de l’ONU. En 2024 seulement, les États-Unis ont exercé leur veto sur trois résolutions relatives à la Palestine : le 20 février, le 18 avril et le 20 novembre. Les quatorze autres membres du Conseil avaient voté en faveur dans chaque cas. En juin 2025, le Conseil a à nouveau échoué à adopter une résolution sur la protection des civils à Gaza, en raison d’un veto américain.
Historiquement, les États-Unis ont exercé leur veto sur quarante-neuf résolutions critiques à l’égard d’Israël au Conseil de sécurité, dont plusieurs concernaient directement la protection des lieux saints à Jérusalem — notamment un veto de 1982 après une fusillade de soldats israéliens contre des fidèles dans l’enceinte d’Al-Aqsa, et un veto de 1986 sur un texte appelant Israël à respecter les lieux saints musulmans. Aucun mécanisme de contrainte collectif sur les politiques israéliennes dans la Vieille Ville n’a jamais pu être adopté. La représentante de la Ligue arabe avait déclaré à la tribune de l’Assemblée générale que « le veto américain n’embollit qu’Israël à poursuivre ses crimes ».
La CPI enquête. Washington sanctionne ses procureurs.
La Cour pénale internationale constitue le dernier levier institutionnel disponible. En novembre 2024, elle a émis des mandats d’arrêt contre le premier ministre Benyamin Netanyahou et l’ex-ministre de la Défense Yoav Gallant pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. En avril 2026, selon une information exclusive de Middle East Eye, le bureau du procureur de la CPI a déposé une demande secrète de mandat d’arrêt contre Smotrich pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Une revue de preuves examinant la possibilité d’un mandat contre Ben Gvir lui-même était en cours, mais les dépôts n’ont pas encore été effectués.
Les demandes de mandats ont été retardées par les procureurs adjoints, en partie en raison de la menace de sanctions américaines. Quelques jours après la publication du rapport de Middle East Eye, l’administration Trump a sanctionné les deux procureurs adjoints en charge du dossier. Le secrétaire d’État Marco Rubio a par ailleurs exhorté les alliés américains à revenir sur leurs sanctions contre les ministres israéliens. Washington ne s’abstient donc pas simplement de participer à l’effort de contrainte : il y fait activement obstacle.
À la tribune onusienne, plusieurs délégations ont qualifié l’exercice répété du veto américain de « complicité » avec les politiques israéliennes, estimant que « l’incapacité du Conseil à agir risque d’être perçue comme une permission de continuer à faire souffrir des millions de personnes ».
Ce que l’impunité construit — pour l’Algérie et la diaspora
Pour les millions d’Algériens — en Algérie comme dans la diaspora en France et en Amérique du Nord — qui ont regardé les images de Ben Gvir danser sous le Dôme du Rocher, la scène ne relève pas uniquement de la géopolitique. Elle pose une question que les sociétés arabes et musulmanes se posent depuis des décennies : si le droit international peut être violé en direct, devant les caméras, par un ministre en exercice, sans autre conséquence qu’un communiqué, quel sens lui attribuer ?
L’Algérie, membre fondateur de la Ligue arabe, pays dont la politique étrangère est constitutivement ancrée dans la défense de l’autodétermination des peuples et la critique du double standard, se retrouve dans la position d’un acteur régional dont les condamnations collectives — aussi unanimes soient-elles — ne disposent d’aucun levier institutionnel face à un système de protection construit sur le veto américain et les divisions européennes. La Ligue arabe elle-même, dans sa déclaration du 16 mai 2026, a explicitement appelé la communauté internationale à « assumer ses responsabilités légales et morales en prenant des mesures urgentes pour protéger les Palestiniens et les lieux saints à Jérusalem occupée, et en adoptant des mesures dissuasives contre les colons et leurs dirigeants extrémistes ».
Cet appel est adressé aux mêmes interlocuteurs qui disposent des outils économiques, juridiques et diplomatiques nécessaires — et choisissent, pour des raisons de calcul politique interne, de ne pas les activer. La seizième incursion de Ben Gvir a eu lieu le 14 mai 2026. L’architecture qui rend la dix-septième tout aussi probable est documentée, nommée, et pour l’heure intacte.
Sources
- Middle East Eye — « Exclusive: ICC prosecutor’s office seeks arrest warrant for Israel’s Smotrich » — https://www.middleeasteye.net/news/exclusive-icc-prosecutor-seeks-arrest-warrant-israeli-minister-smotrich-apartheid-charges — consulté le 19 mai 2026
- Irish Times — « EU agrees to place fresh sanctions on extremist Israeli settlers » — https://www.irishtimes.com/world/europe/2026/05/11/eu-expected-to-agree-to-place-sanctions-on-extremist-israeli-settlers/ — consulté le 19 mai 2026
- Times of Israel / Haaretz — « Netherlands bars entry to Smotrich, Ben Gvir over statements on Gaza and West Bank » — https://www.timesofisrael.com/netherlands-bars-entry-to-smotrich-ben-gvir — consulté le 19 mai 2026
- Département d’État américain — « Voting Practices in the United Nations for 2024 » — https://www.state.gov/wp-content/uploads/2025/07/Voting-Practices-in-the-United-Nations-for-2024.pdf — consulté le 19 mai 2026
- WAFA / Ligue arabe — « Arab foreign ministers condemn Ben-Gvir’s storming of Al-Aqsa Mosque » — https://english.wafa.ps/Pages/Details/170488 — consulté le 19 mai 2026
- Middle East Eye — « The 49 times the US used veto power against UN resolutions on Israel » — https://www.middleeasteye.net/news/49-times-us-has-used-veto-power-against-un-resolutions-israel — consulté le 19 mai 2026
Julien Moreau