Algérie : les élections du régime ne servent qu’au régime

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À six semaines des législatives du 2 juillet 2026, une question s’impose avec une brutalité que les euphémismes diplomatiques ne peuvent plus dissimuler : à quoi servent des élections quand leur résultat est écrit avant que le premier bulletin ne tombe dans l’urne ?

Il y a un rituel bien rodé en Algérie. Tous les quatre ou cinq ans, le pouvoir convoque le peuple aux urnes. Des listes de candidats surgissent, des affiches sont collées sur des murs que personne ne regarde, des discours sont prononcés dans des salles à quasiment vides, ne sont présents que ceux qui viennent pour les gateaux et les millefeuilles disposés à l’entrée des salles. Puis viennent les chiffres officiels, toujours contestés, toujours improbables – et le lendemain, rien n’a changé. Les mêmes hommes gouvernent. Les mêmes intérêts sont protégés. La même police politique surveille. Le théâtre a eu lieu. Le régime peut se dire démocratique pour quelques années supplémentaires.

Ce que révèle cette mécanique répétée, c’est avant tout l’extraordinaire cynisme d’un système qui a compris, depuis l’indépendance, que la légitimité électorale ne coûte pas cher quand on contrôle l’arbitre, le terrain et le comptage des points.

Quand voter rime avec valider

Les législatives algériennes ne sont pas des élections au sens où une démocratie libérale entend ce mot. Elles sont des opérations de validation. Leur fonction n’est pas de produire une représentation fidèle du corps social, mais de fabriquer, à intervalles réguliers, un document officiel attestant que le peuple a consenti. Ce document sera ensuite présenté aux chancelleries étrangères, aux institutions financières internationales, aux partenaires commerciaux et militaires qui ont besoin d’une couverture acceptable pour continuer à faire des affaires avec Alger.

La machinerie est connue. Elle repose sur trois piliers indissociables : le contrôle des candidatures par le biais des wilayas et des services de sécurité, la capacité à mobiliser ou à neutraliser les partis dits « d’accompagnement », et une ANIE – l’Autorité nationale indépendante des élections – dont l’indépendance n’a jamais été démontrée par un seul acte concret depuis sa création. Selon les observateurs de l’International Crisis Group et de Human Rights Watch, les conditions minimales d’un scrutin compétitif – liberté d’expression, accès équitable aux médias, indépendance de la justice – ne sont pas réunies en Algérie.

Cette réalité, Omar Benderra la pose avec une netteté sans équivoque. Dans une analyse publiée dès 2005 sur Algeria-Watch, l’économiste et ancien responsable financier algérien établit que « toutes les consultations électorales en Algérie n’ont été que tromperie de l’opinion et fraude générale ». Une formule de 2005 qui résonne, vingt ans plus tard, comme si elle avait été écrite ce matin.

Des élites stipendiées au service d’une vitrine civile

Mais le régime ne fonctionne pas seul. Il a toujours eu besoin de supplétifs civils : ces partis, ces « personnalités nationales », ces anciens ministres recyclés en candidats indépendants, qui acceptent de jouer le jeu en échange d’une parcelle de visibilité, d’un mandat parlementaire sans pouvoir réel, parfois d’un marché public ou d’une protection judiciaire car trainant des casseroles qui font trop de bruit.

C’est précisément ce mécanisme qu’Omar Benderra décrit avec rigueur dans son entretien accordé à la Revue Relations en juin 2020, à l’occasion de la publication de Hirak en Algérie. L’invention d’un soulèvement (La Fabrique, 2020). Le régime, dit-il, « instrumentalise une base clientéliste, formée d’élites stipendiées qui servent de vitrine civile au régime militaire ». Il précise que « les partis autorisés, les assemblées-croupions, se sont révélés des coquilles vides ne servant que de masques à la dictature ». L’expression est chirurgicale : il ne s’agit pas d’acteurs politiques qui échouent à s’imposer – il s’agit d’acteurs qui remplissent exactement la fonction pour laquelle ils ont été tolérés.

La même grille de lecture traverse un autre texte de Benderra publié sur Algeria-Watch en février 2019, où il évoque ces « milieux éclairés qui se représentent comme des élites, dont certains feignent de croire au miracle électoral ». Ces cercles, dit-il, sont « chargés de valider des options fantomatiques » et « font leur office habituel » – mais sans audience réelle auprès d’une population « revenue de toutes les fourberies ». Ce que révèle cette analyse, c’est la profondeur de la rupture entre ces élites instrumentalisées et la société qu’elles prétendent représenter. Elles ne viennent pas d’elle. Elles ne lui parlent pas. Elles ne rendent de comptes qu’à ceux qui les ont désignées.

Un peuple qui a compris avant les analystes

La population, elle, a tiré ses conclusions depuis longtemps. Le taux de participation aux législatives de 2021 – officiellement annoncé à 23,03 % par l’ANIE, et largement contesté comme surévalué par des observateurs indépendants – est l’indicateur le plus éloquent de cette rupture. Dans certaines grandes agglomérations, les bureaux de vote sont restés déserts jusqu’en milieu d’après-midi. À Alger, à Oran, à Tizi Ouzou, des témoignages recueillis par des journalistes de TSA Algérie faisaient état de taux réels très inférieurs aux chiffres officiels dans plusieurs circonscriptions urbaines.

Ce boycott n’est pas de l’apathie. C’est un acte politique. Il dit, avec une clarté que les urnes ne peuvent exprimer : nous ne reconnaissons pas ce jeu, nous refusons d’en cautionner les règles. Le Hirak de 2019, qui a mobilisé des millions d’Algériens pendant des mois, a rendu visible ce que les chiffres électoraux dissimulaient depuis des décennies – une société civile vivante, exigeante, qui aspire à une représentation réelle, pas à un simulacre organisé par l’appareil sécuritaire. La distance entre cette société et ses prétendus représentants n’a jamais été aussi abyssale.

La police politique au cœur du dispositif

Derrière le décorum électoral se dessine une réalité structurelle que peu de commentateurs osent nommer clairement : en Algérie, c’est l’appareil sécuritaire qui fixe les limites du politique. Ce n’est pas une hypothèse – c’est une constante documentée depuis les années 1990, analysée dans les travaux d’Amel Boubekeur pour le Carnegie Middle East Center, dans ceux de Luis Martinez, et dans les publications d’Algeria-Watch depuis ses débuts en 1997. Les formations qui tentent de jouer hors du périmètre autorisé y sont rapidement ramenées, par des moyens qui vont de l’invalidation de candidatures à la pression directe sur leurs dirigeants, en passant par le verrouillage de l’accès aux médias publics.

Ce n’est pas tant l’absence de pluralisme formel qui pose problème – il existe des dizaines de partis enregistrés en Algérie – que le fait que ce pluralisme soit entièrement piloté. Le régime ne craint pas les partis ; il les tolère dans un espace strictement délimité, puis les convoque quand il a besoin de remplir des cases.

Mouillés sans l’avoir voulu, complices sans l’avoir choisi

La tragédie des élites supplétives est là : en acceptant de participer à ce dispositif, elles ne se contentent pas de valider une fraude. Elles en deviennent les cautions morales. Elles prêtent leur nom, leur biographie, parfois leur réputation, à un processus dont elles savent – ou devraient savoir – qu’il ne produira rien d’autre que la reconduction d’un ordre qu’elles prétendent parfois vouloir réformer de l’intérieur.

Cette illusion réformiste a une longue histoire en Algérie. Elle a accompagné chaque scrutin depuis 1989. Elle n’a jamais abouti à un transfert réel de pouvoir, à une réforme constitutionnelle substantielle, à une libéralisation réelle et durable des médias ou de la justice. Ce que révèlent soixante ans de participation électorale encadrée, c’est que le régime algérien n’a pas besoin d’être réformé de l’intérieur – parce qu’il a précisément conçu ses institutions pour absorber, neutraliser et recycler toute tentative de réforme interne.

Les législatives du 2 juillet 2026 se dérouleront. Des résultats seront proclamés. Un nouveau Parlement sera installé. Et rien, dans la balance réelle des pouvoirs et dans la nature du régime, n’aura bougé d’un gramme.


Sources

  1. ANIE (Autorité nationale indépendante des élections) – Résultats officiels des élections législatives du 12 juin 2021 https://www.anie.dz
  2. Omar Benderra – « La déliquescence du régime algérien », entretien, Revue Relations, juin 2020 https://cjf.qc.ca/revue-relations/publication/article/la-deliquescence-du-regime-algerien-entrevue-avec-omar-benderra/
  3. Omar Benderra – « Quelques clés pour comprendre les manifestations du 22 février 2019 », Algeria-Watch, février 2019 https://algeria-watch.org/?p=71144
  4. Omar Benderra – « Une énième manipulation du régime », Algeria-Watch, septembre 2005 https://algeria-watch.org/?p=26371
  5. Human Rights Watch – Rapport annuel 2022, section Algérie https://www.hrw.org/world-report/2022/country-chapters/algeria
  6. TSA Algérie – Couverture des législatives 2021 : reportages terrain sur la participation https://www.tsa-algerie.com

Samir B.

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