Réunis le 2 mai 2026 à la Bourse du Travail de Paris, des militants et organisations de la diaspora maghrébine ont dressé un bilan documenté de l’état des libertés dans les cinq pays de la région. Ce qu’ils ont mis en lumière dépasse les faits isolés : de Tunis à Rabat en passant par Alger, un même arsenal juridique sert à criminaliser la contestation pacifique, avec des méthodes qui se ressemblent d’un régime à l’autre de façon troublante.
Troisième édition depuis son lancement, la Journée « Cinq heures pour les libertés et les droits humains au Maghreb » réunit chaque année, à Paris, des représentants d’associations algériennes, marocaines, tunisiennes et mauritaniennes. Celle du 2 mai s’est tenue en hommage au militant et historien algérien Mohammed Harbi, figure du nationalisme indépendant et de la pensée critique. Le contexte était chargé. En Tunisie, sept militants de la Flottille humanitaire Soumoud sont détenus depuis deux mois. En Algérie, environ 250 prisonniers d’opinion restent incarcérés selon un bilan dressé par Le Matin d’Algérie. Au Maroc, les figures du Hirak du Rif demeurent en prison malgré une décision onusienne exigeant leur libération. C’est depuis Paris, faute de pouvoir le faire depuis Alger ou Tunis, que la mémoire de ces détentions est entretenue.
Sept militants pro-Palestine arrêtés à Tunis après la Flottille Soumoud
Le 6 mars 2026, les forces de sécurité tunisiennes ont interpellé sept membres du comité de direction de la Flottille Soumoud, initiative citoyenne qui avait tenté, en septembre 2025, d’acheminer de l’aide à Gaza en traversant le blocus israélien. Parmi eux figurent Wael Nawar, Ghassen Henchiri, Jawaher Channa, Nabil Chennoufi, Mohamed Amine Bennour, Sana Msahli et Ghassen Boughediri. Les charges retenues — blanchiment d’argent et escroquerie portant sur les fonds collectés pour la flottille — sont présentées par le parquet économique et financier de Tunis comme relevant d’une enquête ordinaire. Amnesty International et le Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES) les qualifient de montages destinés à criminaliser une solidarité humanitaire protégée en principe par le droit international. Une première audience s’est tenue le 6 avril : les charges ont été lues, sans renvoi à une date précisée. Pour le FTDES, l’affaire reflète un «basculement» : le régime de Kaïs Saïed, qui avait initialement surfé sur la mobilisation pro-palestinienne à des fins de légitimation, y voit aujourd’hui un foyer d’opposition qu’il convient d’éteindre.
En Algérie, le code pénal transformé en instrument de mise au silence
L’Algérie n’a pas attendu 2026 pour institutionnaliser la criminalisation du militantisme. L’article 87 bis du code pénal, relatif au terrorisme, s’est progressivement transformé en outil d’usage courant contre des journalistes, des militants et des universitaires dont le seul tort était d’avoir exprimé une opinion critique en public. En mai 2024, le Rapporteur spécial de l’ONU sur la liberté de réunion pacifique, à l’issue d’une visite en Algérie, avait explicitement demandé l’abrogation de cet article. Sa recommandation est restée sans suite. Parmi les noms documentés dans les rapports d’Amnesty International et de Human Rights Watch : le poète Mohamed Tadjadit, arrêté pour la quatrième fois en janvier 2024 ; le journaliste Ihsane El Kadi, dont la condamnation à sept ans de prison a été confirmée par la Cour suprême ; la chanteuse Djamila Bentouis, condamnée à dix-huit mois pour une chanson jugée attentatoire à la sécurité nationale. À ces détentions individuelles s’ajoute le démantèlement systématique des structures capables de les documenter : la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH) et le Rassemblement actions jeunesse (RAJ), deux associations trentenaires, ont été dissoutes par décision judiciaire. Les médias indépendants Radio M et Maghreb Émergent ont connu le même sort.
Nasser Zefzafi : sept ans de prison et un verdict de l’ONU ignoré par Rabat
Au Maroc, le cas de Nasser Zefzafi illustre une autre forme de déni, plus frontale. Figure centrale du Hirak du Rif, mouvement social né de la mort brutale du poissonnier Mouhcine Fikri à Al Hoceïma en octobre 2016, Zefzafi et son camarade Nabil Ahamjik purgent des peines de vingt ans de prison depuis la confirmation de leurs condamnations en appel en 2019. Human Rights Watch a documenté que le tribunal a refusé de communiquer les preuves audio et vidéo à la défense lors de ce procès. En août 2024, le Groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire a rendu une décision sans équivoque : leur détention constitue une violation du droit international, leur libération immédiate est exigée. Rabat n’a pas donné suite. En avril 2026, une campagne intitulée «Semaine du détenu», relayée par des organisations de la diaspora rifaine en France et en Belgique, a tenté de redonner de la visibilité à leur situation — sans écho notable dans la presse nationale marocaine. Selon le rapport annuel 2026 de HRW, quelque quarante militants du Hirak demeurent actuellement incarcérés.
Ce que ça signifie pour la diaspora à deux mois des législatives algériennes
Pour les Algériens de France — qui représentent la grande majorité des 264 000 électeurs de la diaspora convoqués le 2 juillet 2026 —, la simultanéité entre les législatives et cette montée en visibilité des droits humains n’est pas sans signification. Le pouvoir algérien a accordé douze sièges à la diaspora à l’Assemblée populaire nationale (APN), contre huit lors de la précédente législature, en partie pour stimuler une participation laminée par les scrutins de 2019 à 2021. Cette ouverture formelle contraste toutefois avec un rétrécissement documenté de l’espace politique : quatorze partis ont déjà été écartés du processus par l’Autorité nationale indépendante des élections (ANIE), et le RCD a dénoncé l’opacité de la répartition des sièges dans la diaspora. Carnegie Endowment for International Peace, dans une étude de février 2026 consacrée à la société civile en Afrique du Nord, souligne que ce rétrécissement est structurel, non conjoncturel, et que les élections s’y déroulent dans un contexte de fragmentation délibérée de toute opposition organisée. La Déclaration finale de la Bourse du Travail du 2 mai est explicite : «Un autre Maghreb est possible, un Maghreb des libertés.» Cette phrase, prononcée depuis Paris, donnera sa pleine résonance à un scrutin prévu à Alger le 2 juillet.
Amel Bensalem