Ce que le programme 77.7 révèle du paradoxe numérique algérien

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Safia Rahmani
Safia Rahmanihttps://alg247.com
Journaliste spécialisée dans les questions de société, de mobilité internationale et de migrations. Elle analyse les politiques migratoires, leurs implications sociales et leurs évolutions juridiques.

Lancé le 17 mai 2026, le programme national « 77.7 » ambitionne de former aux compétences numériques l’ensemble des Algériens, de 7 à 77 ans — une première dans l’histoire des politiques publiques TIC du pays. Derrière l’ambition inclusive, les mêmes fragilités structurelles qui ont bridé l’impact de six programmes similaires lancés en dix-huit mois demeurent intactes.

C’est lors de la Journée mondiale des télécommunications, le 17 mai 2026, que le ministre de la Poste et des Télécommunications, Sid Ali Zerrouki, a annoncé le lancement du programme national d’autonomisation numérique baptisé « 77.7 ». L’initiative, portée sous le slogan « De 7 à 77 ans : un parcours national vers les compétences numériques », repose sur sept tranches d’âge, sept modules pédagogiques progressifs et sept “Skills Centers” répartis dans les wilayas d’Alger, Oran, Annaba, Sétif, Chlef, Saïda et Adrar. En partenariat contractuel avec Algérie Télécom et Mobilis, le programme vise entre 25 000 et 30 000 citoyens formés dès la première année, selon le communiqué officiel du ministère. La cybersécurité — lutte contre le phishing, les arnaques en ligne et la désinformation — constitue un module obligatoire dans chacun des sept parcours, une première dans l’histoire des programmes publics de formation numérique en Algérie.

Sept centres pour 47 millions de citoyens : l’équation contrainte

Le 77.7 n’arrive pas dans un vide. Depuis dix-huit mois, l’Algérie a lancé une série d’initiatives numériques en accéléré : l’École Numérique pour les élèves du primaire, les lycées pilotes en intelligence artificielle ouverts en 2024, le programme Chabab Tech destiné aux jeunes en mai 2025, les premiers Skills Centers inaugurés à Sétif en février 2025, un programme national de formation à l’IA sur douze semaines en avril 2026, et un référentiel national de formation intégrant quarante nouvelles spécialités numériques en mars 2026. Aucun bilan public d’impact n’a été publié pour l’un ou l’autre de ces dispositifs, selon les informations publiques disponibles.

Ce que révèle la mécanique du 77.7, c’est la tension entre l’ambition de masse et les contraintes d’exécution réelles. Sept centres, à raison de 1 000 apprenants par centre et par an, produisent 7 000 places en présentiel. Pour atteindre l’objectif annoncé de 25 000 à 30 000 formés la première année, le volet en ligne devra fonctionner à grande échelle. Or, selon les données compilées par Interfil Algérie dans son bilan 2025, seuls 24,5 % de la population rurale disposent d’un accès à Internet haut débit, contre 75,5 % en zone urbaine. Par ailleurs, 15 % des Algériens de plus de 15 ans ne possèdent pas de smartphone. L’arithmétique est sévère : le programme couvre sept des 58 wilayas du pays, dont une seule — Adrar — est implantée au sud d’une ligne Chlef-Sétif. Les Hauts-Plateaux, le Grand-Sud, Tizi Ouzou, Tlemcen, Béjaïa ne disposent d’aucun centre.

Le paradoxe qui dure : l’infrastructure progresse, l’impact stagne

Ce constat a été formulé sans détour dans une contribution publiée par El Watan en août 2025 sous l’intitulé explicite : « Paradoxe numérique algérien — investissements massifs, impact économique limité. » Le tableau dressé est documenté. La couverture 4G atteint 95 % du territoire, selon l’Autorité de régulation des postes et des communications électroniques (ARPT 2024). Le réseau de fibre optique couvre 48 000 kilomètres. Deux data centers nationaux interconnectent 80 % des administrations. Et pourtant, le sous-indice « Impact » du Network Readiness Index — qui mesure la capacité d’un pays à transformer sa maturité technologique en croissance économique tangible — place l’Algérie au 75e rang mondial avec un score de 30,7 sur 100. Les 78 % des transactions qui s’effectuent encore en espèces, selon les données de l’UNESCO citées par la même source, résument la fracture : une connectivité qui ne se traduit pas encore en pratiques numériques quotidiennes.

Cette contradiction ne s’explique pas par un déficit d’équipement. Elle s’explique, selon le rapport Interfil 2025, par un problème de gouvernance des programmes : « Le manque d’indicateurs clairs rend difficile l’évaluation de l’efficacité des projets numériques en cours. » Ce constat vaut pour l’École Numérique, pour Chabab Tech — dont le Maghreb Émergent notait en juillet 2025 que les initiatives « peinent à atteindre une échelle nationale suffisante » — et il vaudra pour le 77.7 si aucun mécanisme de reddition publique des résultats n’est mis en place.

Trois ruptures réelles avec les programmes précédents

Le programme 77.7 apporte néanmoins trois éléments structurellement inédits. D’abord, l’implication contractuelle des opérateurs télécoms en tant qu’exécutants : Algérie Télécom et Mobilis disposent d’une infrastructure physique — agences, techniciens, réseaux locaux — qui maille le territoire. Mobiliser cet appareil pour de la formation est un changement de modèle, pas de rhétorique.

Ensuite, le ciblage explicite des seniors. Aucun programme précédent ne s’était directement adressé aux 60-77 ans. Or cette population est à la fois la plus exposée aux fraudes numériques et la plus exclue des services publics dématérialisés — retraite en ligne, carte Chifa numérique, démarches fiscales. Pour la diaspora algérienne en France et au Canada, dont les parents restés au pays peinent à naviguer sur ces interfaces, ce volet a une pertinence familiale concrète que la presse spécialisée n’a pas encore formulée.

Troisième rupture : le 77.7 s’adosse à des Skills Centers physiquement inaugurés depuis février 2025 et non à des engagements sur PowerPoint. Le programme « Villages numériques » annoncé en grande pompe il y a plusieurs années demeure, lui, largement sans suite visible.

La fuite des cerveaux, plancher structurel que la formation ne referme pas

Il reste une équation que le programme ne résout pas, et que la communication officielle n’aborde pas. D’après les données de l’UNESCO, citées tant par El Watan que par WeAreTech Africa, 72 % des ingénieurs TIC formés en Algérie travaillent à l’étranger. Le sociologue Mohamed Saib Musette, dans une analyse publiée en janvier 2026 dans Maghreb Émergent, documente une accélération du phénomène en 2025, avec une féminisation croissante de cette émigration qualifiée : les diplômées d’informatique et de télécommunications quittent de plus en plus le marché algérien. Une moyenne de 175 médecins diplômés quitte le pays chaque année pour la zone OCDE — la même mécanique à l’œuvre dans les TIC.

Former 500 000 spécialistes TIC d’ici 2030 — l’objectif officiellement inscrit dans la stratégie Algérie Numérique 2030 — est inaccessible si les mieux formés exportent leurs compétences vers la France, le Canada ou les Émirats. Ce n’est pas un problème de formation : c’est un problème d’écosystème. Le 77.7 est un programme de formation inclusif. Ce n’est pas une politique industrielle numérique intégrée. La distinction est le vrai test que le programme devra affronter dans les mois qui viennent.

Le ministère des postes et télécommunications s’est fixé un cap chiffré vérifiable : 25 000 à 30 000 formés pour la première année. Ce chiffre devra être publié, contrôlé et comparé aux résultats réels des Skills Centers. Si ce bilan demeure silencieux en fin d’année 2026, ce silence signifiera, à lui seul, que l’histoire se répète.


Sources

  1. Ministère de la Poste et des Télécommunications — Communiqué officiel de lancement du programme 77.7, 17 mai 2026 (via La Nouvelle République Algérie) https://www.lnr-dz.com/2026/05/18/lancement-du-programme-national-dautonomisation-numerique/ — consulté le 19 mai 2026
  2. El Watan — Contribution : « Paradoxe numérique algérien — investissements massifs, impact économique limité », août 2025 https://elwatan.dz/contribution-le-paradoxe-numerique-algerien-investissements-massifs-impact-economique-limite/ — consulté le 19 mai 2026
  3. Interfil Algérie — État des lieux du numérique en Algérie 2025 https://www.interfilalgerie.com/etat-du-numerique-en-algerie-2025/ — consulté le 19 mai 2026
  4. WeAreTech Africa — Compétences numériques : l’Algérie annonce un programme pour les citoyens de 7 à 77 ans, 18 mai 2026 https://www.wearetech.africa/fr/fils/actualites/gestion-publique/competences-numeriques-l-algerie-annonce-un-programme-pour-les-citoyens-de-7-a-77-ans — consulté le 19 mai 2026
  5. Maghreb Émergent — Classement UIT 2025 : l’Algérie progresse, mais la fracture numérique persiste, juillet 2025 https://maghrebemergent.news/fr/classement-uit-2025-lalgerie-progresse-mais-la-fracture-numerique-persiste/ — consulté le 19 mai 2026
  6. Maghreb Émergent / Dr Mohamed Saib Musette — L’Algérie dans les migrations internationales, janvier 2026 https://maghrebemergent.news/fr/lalgerie-dans-les-migrations-internationales-le-desir-dailleurs-ne-faiblit-pas-selon-le-dr-musette/ — consulté le 19 mai 2026

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