Alors que la 79e Assemblée mondiale de la santé réunit à Genève depuis le 18 mai les 194 États membres de l’OMS autour d’un mot d’ordre — sortir l’Afrique de la dépendance sanitaire étrangère —, un paradoxe frappe : l’Algérie, qui concentre 30 % des usines pharmaceutiques du continent africain, est quasiment absente de ce débat fondateur. Ce silence n’est pas anodin. Il révèle une fracture entre les ambitions déclarées et les acteurs que le continent mobilise pour les concrétiser.
C’est dans une atmosphère de double urgence que s’est ouverte, lundi 18 mai à Genève, la plus importante réunion annuelle de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). La veille, Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’organisation, venait de déclarer une urgence de santé publique de portée internationale pour une flambée d’Ébola de type Bundibugyo dans la province de l’Ituri, en République démocratique du Congo (RDC). Variante rare du virus, ce Bundibugyo ne possède ni vaccin ni traitement approuvé. Ses foyers avaient déjà atteint l’Ouganda — deux cas confirmés à Kampala, dont un décès — et le taux de létalité des deux précédents épisodes, en 2007 et 2012, avait oscillé entre 30 et 50 %. Les délégués se retrouvaient ainsi à débattre de réforme sanitaire mondiale pendant qu’une épidémie illustrait, en temps réel, l’étendue des carences de ce même système.
Un système sous tension depuis le retrait américain
Le contexte de cette 79e Assemblée est sans précédent depuis 1948. Depuis le 22 janvier 2026, les États-Unis ont formellement quitté l’OMS, après l’expiration du délai légal de notification imposé par le Congrès. Washington contribuait à hauteur d’environ 15 % du budget de l’organisation, selon les données publiées par le Springer journal Global Health. En y ajoutant le démantèlement de l’USAID et la suspension du programme PEPFAR de lutte contre le VIH, les États-Unis représentaient jusqu’à 45 % de l’aide mondiale au développement pour la santé entre 2019 et 2022. Le vide laissé est béant. L’OMS a d’ores et déjà annoncé une réduction de 25 % de ses effectifs d’ici mi-2026. Une étude publiée en février 2026 dans The Lancet chiffre les conséquences humaines à long terme : si la tendance aux coupes d’aide se confirme, 9,4 millions de morts supplémentaires pourraient survenir d’ici 2030, dont 2,5 millions d’enfants de moins de cinq ans.
Face à ce choc, plusieurs pays africains ont accéléré leur réforme interne. Tedros a cité en exemple l’Éthiopie, qui a créé une nouvelle taxe pour remplacer les financements USAID, et le Nigeria, qui a débloqué 300 milliards de nairas d’urgence pour combler les lacunes sanitaires. Mais ces réponses nationales fragmentées ne peuvent constituer une stratégie continentale à elles seules.
L’Accra Reset, ambition africaine sans l’Afrique du Nord
C’est pourquoi le discours du président ghanéen John Mahama, lors de la cérémonie d’ouverture, a retenu l’attention des observateurs. Leader de l’initiative dite Accra Reset — lancée en août 2025 lors du Sommet africain de la souveraineté sanitaire, puis formalisée à la marge de l’Assemblée générale de l’ONU en septembre — Mahama a résumé l’enjeu avec une brutalité calculée : « Un continent qui produit moins de 1 % de ses vaccins tout en supportant 25 % du fardeau mondial des maladies n’est pas souverain. Il est vulnérable. » L’initiative repose sur trois piliers — financement domestique de la santé, production locale de médicaments et de vaccins, réforme de la gouvernance mondiale — et un Panel de haut niveau composé de 18 membres, co-présidé par Peter Piot, l’ancienne ministre brésilienne Nísia Trindade Lima et l’ancien secrétaire général de l’Union africaine El Hadj As Sy, dont le rapport est attendu à l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 2026.
Ce que cette dynamique révèle, cependant, c’est autant ce qu’elle dit que ce qu’elle tait. L’Accra Reset est géographiquement et politiquement subsaharien : Ghana, Afrique du Sud, Sénégal, Nigeria en constituent le cœur actif. L’Afrique du Nord — Algérie, Maroc, Tunisie — n’y figure pas, ni dans le Panel de haut niveau, ni dans les discours inauguraux, ni dans les textes fondateurs. C’est un angle mort considérable.
Le paradoxe algérien : industriel sans visibilité
L’absence est d’autant plus frappante que les données sont éloquentes. Le représentant de l’OMS en Algérie, le Dr Phanuel Habimana, l’a indiqué sans ambiguïté lors d’une réunion avec le ministre de l’Industrie pharmaceutique Ouacim Kouidri en avril 2025 : l’Algérie concentre 30 % des usines pharmaceutiques de la région africaine de l’OMS, couvre 83 % de ses besoins nationaux grâce à 233 unités de production et plus de 780 lignes de fabrication, et produit localement 73 % des médicaments figurant sur sa liste nationale des médicaments essentiels. Le pays vise, pour septembre 2026, le Niveau de Maturité 3 (ML3) de l’OMS pour son système réglementaire pharmaceutique — une certification qui, selon les autorités algériennes, ferait d’elle le neuvième pays africain à ce niveau et lui ouvrirait formellement les circuits d’exportation du PNUD. L’OMS a d’ailleurs félicité Alger, en avril 2026, pour l’élimination du trachome, marqueur reconnu du développement sanitaire.
Ces réalisations ne circulent pas dans le récit de la réforme. Aucun représentant algérien n’est associé à l’Accra Reset. L’Algérie n’est pas davantage citée dans les analyses sur le hub ARNm d’Afrique du Sud ou les projections de l’African Vaccine Manufacturing Partnership. Pour la diaspora algérienne en France et au Canada, qui représente selon les estimations entre 3 et 4 millions de personnes dont une part significative travaille dans le secteur médical et pharmaceutique, cette invisibilité institutionnelle amplifie un sentiment d’absence plus large : celui d’un pays dont les ressources alimentent rarement les agendas qu’il devrait contribuer à orienter.
Ce que l’Ébola dit que les discours ne disent pas
L’urgence sanitaire déclarée au moment précis de l’Assemblée n’est pas une coïncidence éditoriale : c’est une illustration. L’organisation Oxfam l’a formulé sans détour dans une déclaration publiée le 19 mai : « Les coupes d’aide ont laissé la RDC aveugle à l’Ébola, affaiblissant les systèmes de surveillance qui auraient dû détecter cette flambée des semaines plus tôt. » Le Bundibugyo ne dispose d’aucun vaccin africain en développement avancé. Washington, après avoir coupé l’aide à la surveillance, a activé le Title 42 — une loi de santé publique permettant de restreindre l’entrée des non-ressortissants en provenance des zones touchées — dès le 19 mai. La logique est circulaire : on supprime la prévention, puis on ferme la frontière à la crise.
Pour l’Algérie, le signal est direct. Le pays partage ses frontières avec des zones à risque épidémique sahélien. Sa capacité industrielle, si elle était adossée à une certification internationale et intégrée dans les réseaux continentaux africains, pourrait constituer l’un des piliers d’une réponse pharmaceutique régionale — à condition, précisément, que cette logique soit construite politiquement, non simplement exhibée dans des communiqués ministériels.
Une réforme qui risque l’impasse institutionnelle
Le think tank américain Think Global Health, proche du Council on Foreign Relations, formule le risque structurel de l’Accra Reset avec une précision tranchante : l’initiative sera-t-elle une position de négociation face aux bailleurs, ou restera-t-elle une déclaration d’intention progressivement contournée par des accords bilatéraux de substitution passés sous pression ? Mahama lui-même, depuis la tribune genevoise, a mis en garde contre le risque de « lancer un processus de réforme qui serait interdit de recommander une véritable réforme » — une formulation qui visait directement certaines résistances internes à l’OMS. Le rapport du Panel de haut niveau, attendu à New York en septembre, dira si l’ambition dépasse le rituel.
D’ici là, la flambée de Bundibugyo progresse dans l’Est congolais. Les systèmes de surveillance y sont affaiblis par une décennie de coupes. Les vaccins nécessaires n’existent pas. Et l’Algérie, avec ses 233 usines pharmaceutiques et sa certification OMS en attente, figure toujours hors-cadre d’un débat dont elle devrait être partie prenante.
Sources
- Organisation mondiale de la santé — Discours d’ouverture de Tedros Adhanom Ghebreyesus, 79e Assemblée mondiale de la santé, Genève, 18 mai 2026 https://www.who.int/news-room/speeches/item/who-director-general-s-opening-remarks-at-the-79th-world-health-assembly-high-level-welcome—18-may-2026 — consulté le 19 mai 2026
- Organisation mondiale de la santé — Déclaration d’urgence sanitaire internationale (PHEIC) : Ébola Bundibugyo, RDC & Ouganda, 16-17 mai 2026 https://www.who.int/emergencies/disease-outbreak-news/item/2026-DON602 — consulté le 19 mai 2026
- GBC Ghana Online — Discours intégral du président John Mahama à la 79e Assemblée mondiale de la santé, 18 mai 2026 https://www.gbcghanaonline.com/speeches-and-lectures/mahama-general-assembly/2026/ — consulté le 19 mai 2026
- OMS Bureau régional pour l’Afrique (AFRO) — L’Algérie vise le Niveau de Maturité 3 de l’OMS pour son industrie pharmaceutique https://www.afro.who.int/fr/countries/algeria/news/industrie-pharmaceutique-lalgerie-vise-le-niveau-de-maturite-3-de-loms — consulté le 19 mai 2026
- Nwofe J.O. et al., Globalization and Health, vol. 22, 2026 — U.S. withdrawal from WHO and aid programs: implications for Africa’s global health security https://link.springer.com/article/10.1186/s12992-026-01189-w — consulté le 19 mai 2026
- CNN / The Lancet — Global aid cuts could lead to 9.4 million deaths by 2030, 4 février 2026 https://www.cnn.com/2026/02/04/world/lancet-usaid-global-aid-cuts-intl — consulté le 19 mai 2026
Karim Haddad