SoutH2 Corridor : pourquoi la crise d’Ormuz accélère la course de l’Europe vers l’hydrogène algérien

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Amel Bensalem
Amel Bensalemhttps://alg247.com
Journaliste couvrant les évolutions politiques, économiques et sociales en Afrique du Nord. Elle s’intéresse aux transformations institutionnelles, aux relations euro-méditerranéennes et aux enjeux régionaux du Maghreb et du Mashrek.

Plusieurs pays européens intensifient leurs démarches pour sécuriser un accès prioritaire à l’hydrogène vert algérien, dans un contexte où la fermeture du détroit d’Ormuz a fragilisé les chaînes d’approvisionnement énergétiques mondiales. Alger, qui dispose d’un ensoleillement exceptionnel, d’une infrastructure gazière déjà connectée à l’Europe et d’une position géographique sans équivalent dans la région, se retrouve à l’épicentre d’un intérêt diplomatique et industriel qu’elle n’avait pas connu depuis des décennies.

Le 12 février 2026, lors de la sixième réunion du dialogue politique de haut niveau sur l’énergie entre l’Algérie et l’Union européenne, le commissaire européen chargé de l’Énergie Dan Jørgensen s’est rendu à Alger pour entériner une coopération qui s’étend désormais au gaz naturel, à l’hydrogène renouvelable, aux énergies renouvelables et aux interconnexions électriques. La réunion, coprésidée côté algérien par le ministre d’État Mohamed Arkab et le ministre de l’Énergie Mourad Adjal, a débouché sur un communiqué commun reconnaissant l’importance stratégique des infrastructures énergétiques transmediterranéennes. Dans la foulée, l’Autriche a annoncé 274,8 millions d’euros pour soutenir quatre projets nationaux liés à l’hydrogène, et son ministre de l’Économie Wolfgang Hattmannsdorfer a programmé une visite en Algérie pour approfondir les discussions sur la production, le transport et les usages industriels. Cette séquence diplomatique n’est pas le fruit du hasard : elle précède de six semaines le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient, dont les conséquences énergétiques mondiales n’ont fait qu’amplifier l’urgence de telles démarches.

Gazoduc d’hydrogène reliant l’Afrique du Nord à l’Europe : le corridor SoutH2

Un corridor de 3 300 kilomètres au cœur du dispositif

L’instrument central de cette recomposition énergétique porte un nom : SoutH2 Corridor. Ce projet de 3 300 kilomètres vise à relier l’Algérie à l’Italie via la Tunisie, puis à l’Autriche et à l’Allemagne, avec une capacité d’importation supérieure à 4 millions de tonnes d’hydrogène vert par an. À titre de comparaison, cela représente environ 40 % de l’objectif européen d’importation d’hydrogène renouvelable à l’horizon 2030, fixé par la Commission de Bruxelles. Le projet bénéficie du statut de Projet d’intérêt commun de l’UE, ce qui en facilite l’accès aux financements et accélère les procédures réglementaires. Son avantage décisif réside dans son infrastructure : environ 65 % du corridor reposerait sur la réutilisation de gazoducs existants, notamment les pipelines Medgaz et Transmed qui relient déjà l’Algérie à l’Espagne et à l’Italie, réduisant ainsi considérablement les coûts et les délais de déploiement.

La chaîne industrielle est structurée. Du côté algérien, Sonatrach assurerait la production d’hydrogène vert, tandis que Sonelgaz alimenterait les électrolyseurs en électricité renouvelable. Côté européen, les italiens Snam et SeaCorridor prendraient en charge le transport transméditerranéen, l’allemand VNG gérerait la distribution sur le continent, et l’autrichien Verbund Green Hydrogen superviserait les infrastructures de réception. Un mémorandum d’entente entre ces cinq acteurs a été signé en octobre 2024 à Oran, en présence des ambassadeurs d’Italie, d’Allemagne et d’Autriche — une cérémonie qui a revêtu une dimension diplomatique rare pour un accord industriel. Une réunion de coordination de l’ensemble des parties prenantes est par ailleurs prévue en Algérie dans les prochains mois, selon le ministère algérien de l’Énergie.

Ormuz comme accélérateur involontaire

Pour comprendre l’intensité actuelle de l’intérêt européen, il faut mesurer ce que la fermeture du détroit d’Ormuz depuis le 28 février 2026 a véritablement signifié pour les marchés énergétiques mondiaux. Selon les données publiées par le FMI le 14 avril, les perturbations ont réduit la production régionale de plus de 10 millions de barils de pétrole par jour et de 500 millions de mètres cubes de gaz. Le Qatar, dont les installations de Ras Laffan ont été partiellement endommagées, a vu interrompre environ 17 % de ses exportations de gaz naturel liquéfié — un volume que les marchés européens ont dû compenser dans l’urgence. L’Algérie a répondu : ses exportations de GNL ont bondi de 112 % entre janvier et mars 2026 selon Energy Research Unit, et l’Italie envisage de porter les volumes transitant par le Trans-Méditerranéen Pipeline de 20 à 30-35 milliards de mètres cubes annuels.

Ce choc a brutalement mis en évidence une réalité géographique et géopolitique que les chancelleries européennes commençaient à théoriser depuis la crise du gaz russe de 2022 : l’Algérie est le seul grand fournisseur d’hydrocarbures de l’Europe dont les exportations ne dépendent ni du détroit d’Ormuz, ni de Moscou, ni des routes maritimes menacées du Golfe. Cette position, conjuguée à la proximité physique — moins de 200 kilomètres séparent les côtes algériennes de la Sardaigne — confère à Alger un avantage comparatif structurel qu’aucun autre fournisseur d’énergie verte ne peut revendiquer à court terme. L’Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole (OAPEC), dans un rapport publié en février 2026, a conclu qu’Alger « dispose de toutes les capacités nécessaires pour devenir un fournisseur de premier plan en énergie propre », en insistant sur la connectivité déjà en place via les gazoducs existants.

Les atouts algériens : soleil, eau et pipelines

La viabilité de la filière hydrogène en Algérie repose sur une combinaison de facteurs qui dépasse les seuls enjeux diplomatiques. L’ensoleillement du territoire est l’un des plus élevés au monde — la production d’électricité renouvelable y est estimée à un coût très inférieur à la moyenne européenne, ce qui se traduit directement en compétitivité sur le coût de l’hydrogène produit par électrolyse. Abdelhamid M’raoui, chercheur au Centre de développement des énergies renouvelables, a rappelé que l’Algérie peut également recourir à des procédés thermiques solaires pour produire de l’hydrogène « peu consommateurs d’eau, voire pas du tout » — un avantage déterminant dans un contexte de stress hydrique régional croissant. Le pays vise 15 000 mégawatts d’énergies renouvelables installées d’ici 2035, avec 1 480 MW de nouvelles capacités prévues pour entrer en service au cours de la seule année 2026, selon les données du ministère de l’Énergie. Une station semi-industrielle de production d’hydrogène vert de 50 MW est en cours de réalisation à Arzew, partiellement financée par un engagement allemand de 20 millions d’euros.

Parallèlement, le gouvernement algérien a formalisé dans sa loi de finances 2026 des incitations spécifiques pour favoriser la fabrication locale de panneaux solaires, marquant une volonté de ne pas simplement exporter des ressources brutes mais de construire une filière industrielle intégrée. Un accord a également été signé avec le groupe espagnol CESPA pour un projet d’hydrogène en deux phases incluant la construction d’une usine de production par électrolyse, de centrales solaires et éoliennes, et d’installations de production d’ammoniac et de méthanol verts — deux dérivés de l’hydrogène à forte valeur commerciale pour les marchés industriels européens.

Les obstacles qui freinent encore la trajectoire

Ce tableau d’ensemble ne doit pas dissimuler les difficultés structurelles qui jalonnent la route. L’histoire récente des projets d’énergie renouvelable algériens comporte des précédents douloureux. Le programme national de 2011, qui visait 22 000 MW de capacités renouvelables dont 10 000 MW dédiés à l’exportation, n’avait abouti qu’à 36,3 MW réalisés sur les 110 MW de projets pilotes initialement programmés. Le projet Desertec, conçu en coopération avec l’Allemagne pour produire de l’hydrogène vert exportable via les gazoducs existants, avait été abandonné en raison de coûts prohibitifs. Ces précédents expliquent pourquoi le dialogue Algérie-UE du 12 février 2026 a pris soin d’inscrire parmi ses priorités la mise en place d’un cadre réglementaire clair et incitatif, la mobilisation d’investissements pour des projets industriels intégrés et le renforcement des capacités locales — autant de conditions sans lesquelles les mémorandums d’entente risquent de rester lettre morte.

Le lancement opérationnel du SoutH2 Corridor est envisagé au début des années 2030 — un horizon qui peut sembler lointain dans un contexte d’urgence énergétique, mais qui correspond au temps incompressible des études de faisabilité, des procédures réglementaires et des cycles d’investissement industriel. La prochaine réunion de coordination des parties prenantes, prévue en Algérie, devrait préciser les mécanismes de financement et le calendrier des premières étapes concrètes. C’est à ce moment que l’on mesurera si l’intérêt européen, accéléré par la crise d’Ormuz, se traduit en engagements fermes ou reste confiné au registre des déclarations d’intention.

Amel Bensalem

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