Un procureur arabe israélien tabassé chez lui : les images démentent la police

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Amel Bensalem
Amel Bensalemhttps://alg247.com
Journaliste couvrant les évolutions politiques, économiques et sociales en Afrique du Nord. Elle s’intéresse aux transformations institutionnelles, aux relations euro-méditerranéennes et aux enjeux régionaux du Maghreb et du Mashrek.

Un magistrat palestinien citoyen d’Israël a été hospitalisé après avoir été violemment frappé par des policiers banalisés qui s’étaient introduits dans son appartement de Beersheba sans mandat, le 1er mai 2026. Des images de caméras corporelles, rendues publiques par le quotidien Haaretz, contredisent directement la version officielle des forces de l’ordre, qui affirmaient avoir agi en état de légitime défense.

Salah Khalil Faisal Na’ameh travaille comme substitut du procureur au parquet du district Sud d’Israël. Son métier, c’est précisément de représenter l’État dans les prétoires. Le 1er mai au soir, cet homme de loi s’était installé sur le balcon de son appartement beershebéen avec deux proches, un médecin et un infirmier employés au centre médical Soroka, tous trois originaires de Deir al-Asad, en Galilée. Trois policiers en tenue civile ont pénétré dans les lieux sans se présenter ni exhiber le moindre mandat. Invités à partir, ils sont d’abord repartis. Puis ils sont revenus, quelques heures plus tard, en nombre : casqués, masqués, et sans ordre de perquisition.

Un procureur qui appelle la police pour se protéger de la police

Apercevant depuis sa fenêtre le groupe d’agents équipés massé devant l’immeuble, Na’ameh a lui-même composé le numéro d’urgence de la police israélienne. Le répartiteur lui a conseillé de ne pas ouvrir la porte. Les officiers ont néanmoins enfoncé celle-ci et procédé à l’interpellation violente des trois hommes. Au cours de son audition devant le tribunal, le magistrat a décrit ce qui lui a été infligé : « Ils ont piétiné ma tête, m’ont donné des coups de pied, m’ont dit que je “résistais à l’arrestation” et m’ont insulté. » Son père, Khalil Na’ameh, a déclaré à la radio Nas, basée à Nazareth, que les policiers auraient poursuivi les violences dans le véhicule de transport et au commissariat, après avoir éteint leurs caméras corporelles.

Na’ameh a subi une fracture du nez nécessitant une intervention chirurgicale, des lésions à un œil et des atteintes aux deux reins. Ses deux proches — un médecin et un infirmier — ont également été interpellés. Les trois hommes ont été placés en garde à vue pendant trois jours pour soupçon d’agression sur agents, avant d’être remis en liberté sous contrôle judiciaire. La version policière était simple : les trois hommes avaient attaqué les fonctionnaires venus répondre à une plainte de voisinage pour tapage nocturne.

Les caméras corporelles comme pièce à charge contre leurs propres porteurs

Cette version n’a pas résisté longtemps à l’épreuve de l’image. Le quotidien Haaretz a publié, le 8 mai 2026, des images extraites des caméras corporelles de l’un des agents impliqués. Ces images semblent montrer que Na’ameh ne résistait pas à son arrestation au moment où les policiers se sont jetés sur lui. On y distingue notamment une tache de sang sur le sol après la mise à terre du magistrat. Ces séquences apparaissent en contradiction directe avec les affirmations de la police, selon lesquelles la violence aurait été déclenchée par le comportement des trois hommes.

La diffusion de ces images a provoqué une onde de choc dans les milieux politiques et juridiques israéliens. Le rabbin Gilad Kariv, député du parti Travailliste, a réagi en déclarant : « Aucun citoyen ne devrait se retrouver dans cet état après une rencontre avec la police. Surtout lorsqu’il s’agit d’une intrusion dans un domicile privé sans mandat. Surtout lorsqu’il s’agit d’un avocat et d’un fonctionnaire public. » Le député arabe Ahmed Tibi, de la Liste arabe unie, a publié les images sur les réseaux sociaux en dénonçant le mensonge des policiers et en demandant pourquoi le procureur général et la direction du parquet n’ordonnaient pas leur arrestation immédiate.

Une affaire qui s’inscrit dans un contexte de violences policières documentées

Le département des enquêtes internes sur la police (DIPI), rattaché au ministère de la Justice, a interrogé deux agents le 10 mai 2026, sur soupçon d’agression ayant entraîné des blessures graves. Cette enquête constitue un premier pas procédural, mais les défenseurs des droits civiques soulignent que l’ouverture d’une investigation ne préjuge pas de son issue.

Plusieurs enquêtes du DIPI ont été ouvertes ces derniers mois contre des policiers soupçonnés de violences envers des citoyens arabes israéliens. En janvier 2026, des agents avaient fait l’objet d’une investigation pour avoir tué un homme lors d’une descente nocturne à Tarabin al-Sana, avant de détruire des éléments de preuve. Ces affaires successives alimentent un débat tendu sur la relation entre les forces de l’ordre et la minorité arabe d’Israël, qui représente environ 20 % de la population.

La minorité arabe d’Israël, entre négligence institutionnelle et violences

L’ONG israélienne Abraham Initiatives a indiqué cette semaine que le nombre de morts violentes au sein de la communauté arabe avait atteint 104, soit la progression la plus rapide enregistrée en plus de cinq ans. L’organisation a affirmé que « l’augmentation des cas de meurtre dans la société arabe est le résultat d’une politique raciste de négligence » et que le taux d’homicides avait « presque triplé en quatre ans » sous le gouvernement actuel.

Le député Kariv a mis en cause le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, qui supervise la police israélienne, l’accusant d’encourager un « esprit raciste et violent ». Ben-Gvir, figure de la droite nationaliste radicale entré au gouvernement Netanyahu en 2022, a fait l’objet de critiques répétées de la part d’organisations de défense des droits civiques pour ses déclarations et ses orientations en matière de maintien de l’ordre dans les localités arabes.

Deux systèmes judiciaires pour deux catégories de citoyens

L’affaire Na’ameh revêt une dimension symbolique particulière : la victime n’est pas un simple particulier, mais un officier ministériel qui incarne, dans l’exercice quotidien de ses fonctions, l’État de droit qu’il a pour mission de défendre. Son statut n’a pas constitué un bouclier. Ses avocats, Tomer Gonen, Ali Abu Laban et Tamer Asadi, ont unanimement démenti la version policière devant Haaretz, soulignant que la demande de mandat, préalable légitime à toute entrée dans un domicile privé, a simplement été ignorée.

Les deux agents placés en garde à vue pour agression et blessures graves restent pour l’heure les seuls mis en cause formellement identifiés dans ce dossier. La suite de l’instruction, et notamment la question d’éventuelles poursuites pénales, sera suivie de près par les associations arabes israéliennes et les organisations de défense des droits civiques, qui voient dans cette affaire un révélateur des tensions profondes entre l’appareil sécuritaire et une partie de la population qu’il est censé protéger.

Amel Bensalem

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