Le président américain a confirmé qu’un plan de bombardement des infrastructures énergétiques iraniennes était prêt à être exécuté avant qu’il ne l’annule, samedi soir, à la demande de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et du Qatar. Ce plan visait précisément ce que Téhéran a promis de considérer comme une ligne rouge depuis mars : ses centrales électriques, ses champs gaziers et l’île de Kharg, principal terminal pétrolier du pays. La question n’est donc pas hypothétique. Elle s’est déjà posée une première fois en mars, et la façon dont l’Iran y a répondu alors dessine le scénario le plus probable d’une nouvelle escalade.
Une doctrine de représailles déjà annoncée, et déjà appliquée une fois
En mars, après une première série de frappes israéliennes sur le champ gazier iranien de South Pars, le porte-parole de l’armée iranienne, Ebrahim Zolfaqari, avait prévenu que toute frappe sur l’énergie ou les infrastructures iraniennes entraînerait des représailles sur “toutes les infrastructures énergétiques et de dessalement appartenant aux États-Unis et au régime dans la région”. Le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Qalibaf, avait averti que les infrastructures critiques du Golfe seraient alors “irréversiblement détruites”. Le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi avait résumé la doctrine en une formule : “zéro retenue” en cas de nouvelle frappe.
Ces menaces n’étaient pas restées lettre morte. Entre le 18 et le 19 mars, des missiles iraniens ont frappé le site de Ras Laffan au Qatar, premier complexe mondial de gaz naturel liquéfié. Selon le PDG de QatarEnergy, Saad al-Kaabi, cité par Reuters, l’attaque a mis hors service 17 % de la capacité d’exportation gazière qatarie, pour une perte estimée à 20 milliards de dollars de revenus annuels et des réparations pouvant s’étaler sur trois à cinq ans. Des frappes similaires avaient visé une raffinerie et un complexe pétrochimique en Arabie saoudite, ainsi qu’un champ gazier émirati. Ce précédent, documenté et chiffré, offre une base plus solide pour évaluer les risques d’une nouvelle campagne que n’importe quelle déclaration d’intention.
L’eau, angle mort stratégique d’une nouvelle escalade
Un centre de recherche washingtonien spécialisé en sécurité internationale, le CSIS, souligne qu’une frappe délibérée sur les usines de dessalement représenterait une escalade d’une gravité particulière, dans une région qui dépend de cette technologie pour l’essentiel de son eau potable. Le Koweït et Oman tirent environ 90 % de leur eau du dessalement, Bahreïn 85 % et l’Arabie saoudite environ 70 %, selon des données citées par CNN. La région abrite 56 usines côtières vulnérables, qui fournissent 40 % de l’eau dessalée produite dans le monde à 62 millions de personnes, d’après une estimation reprise par l’agence turque Anadolu.
Ce que révèlent ces chiffres, c’est une vulnérabilité structurelle indépendante de toute rhétorique de guerre : la plupart des usines de dessalement du Golfe fonctionnent en cogénération avec les centrales électriques, si bien qu’une frappe sur le réseau électrique coupe simultanément l’eau, sans qu’il soit nécessaire de viser directement les installations de dessalement. Plusieurs de ces sites ont déjà subi des dommages indirects depuis février, au Koweït, à Bahreïn et aux Émirats arabes unis, sans qu’aucun camp n’en revendique la responsabilité.
Les alliés régionaux de Téhéran, du Liban au Yémen
Une frappe sur l’Iran ne resterait pas circonscrite au territoire iranien. Dès le deuxième jour du conflit en février, le Hezbollah libanais et plusieurs factions des forces de mobilisation populaire irakiennes, dont la Kataib Hezbollah, avaient rejoint les hostilités en visant des bases américaines dans la région. La Kataib Hezbollah a averti vouloir “entraîner les États-Unis dans une guerre d’usure prolongée” afin de ne laisser “aucune présence américaine” en Irak.
Les rebelles houthis du Yémen occupent une position particulière : ils ont averti Bahreïn et les Émirats arabes unis, les deux pays arabes ayant proposé de participer à une coalition destinée à rouvrir le détroit d’Ormuz, qu’ils seraient “les premiers à perdre dans cette bataille”. D’après un centre d’analyse militaire américain, le Critical Threats Project, les milices irakiennes proiraniennes examinent actuellement leur réponse aux frappes américano-saoudiennes du 29 juillet contre leurs positions, ce qui laisse ouverte la possibilité d’une nouvelle vague d’attaques indépendamment même de l’issue des pourparlers de lundi.
Une facture économique mondiale qui dépasserait celle déjà enregistrée
La fermeture du détroit d’Ormuz depuis mars a déjà coûté au marché pétrolier ce que l’Agence internationale de l’énergie qualifie de plus importante perturbation de son histoire. Une frappe sur les capacités d’exportation restantes du Golfe, qui s’ajouterait à cette fermeture, toucherait cette fois des volumes que le détroit ne permet même plus d’écouler par d’autres voies. Le Fonds monétaire international a déjà abaissé sa prévision de croissance mondiale pour 2026 à 3 %, contre 3,5 % un an plus tôt ; une nouvelle escalade énergétique pousserait mécaniquement cette révision plus bas encore, avec des répercussions sur le pouvoir d’achat ressenties jusque dans les budgets des familles des pays occidentaux.
… Et l’Algérie dans tout ça?
L’Algérie, dont le gaz rejoint l’Europe par les gazoducs Medgaz et Transmed sans traverser le détroit d’Ormuz ni aucune zone de conflit, resterait à l’abri d’une frappe directe sur ses propres infrastructures. Ses livraisons vers l’Espagne et l’Italie ont déjà progressé de respectivement 7 % et 4 % depuis le début de la crise, et le FMI l’a citée parmi les économies bénéficiaires du conflit. Une aggravation de la crise du Golfe renforcerait mécaniquement cette position, sans que cela ne compense les effets inflationnistes plus larges d’un choc pétrolier mondial prolongé.
Les négociations qui s’ouvrent ce lundi 03 août à Washington porteront précisément sur les deux points qui déterminent lequel de ces scénarios se réalisera : la réouverture du détroit d’Ormuz et la question nucléaire iranienne. Aucun accord n’est acquis à ce stade, et Téhéran n’a confirmé aucun des termes annoncés côté américain.
Sources
- Al Jazeera – “Trump cancels Iran strike, says ‘deal perimeters’ reached” https://www.aljazeera.com/news/2026/8/2/trump-cancels-iran-strike-says-deal-perimeters-reached – consulté le 3 août 2026
- Reuters (via Al Jazeera) – “Iran threatens ‘zero restraint’ if US makes good on Trump’s ultimatum to ‘obliterate’ power plants” https://www.aol.com/news/iran-threatens-zero-restraint-us-200442803.html – consulté le 3 août 2026
- Bloomberg – “Iran Strike Damages 17% of Qatar LNG for 3-5 Years, Reuters Says” https://www.bloomberg.com/news/articles/2026-03-19/iran-strike-damages-17-of-qatar-lng-for-3-5-years-reuters-says – consulté le 3 août 2026
- CSIS – “Could Iran Disrupt the Gulf Countries’ Desalinated Water Supplies?” https://www.csis.org/analysis/could-iran-disrupt-gulf-countries-desalinated-water-supplies – consulté le 3 août 2026
- CNN – “Water is even more vital than oil and gas in the Middle East, and it’s at risk as war heats up” https://www.cnn.com/2026/03/11/climate/gulf-iran-war-water-desalination – consulté le 3 août 2026
- FDD’s Long War Journal – “Iraqi Shiite militias join the war between Israel, the US, and Iran with drone attacks” https://www.longwarjournal.org/archives/2026/03/iraqi-shiite-militias-join-the-war-between-israel-the-united-states-and-iran-with-drone-attacks.php – consulté le 3 août 2026
- Critical Threats Project – “Iran Update Special Report, July 30, 2026” https://www.criticalthreats.org/analysis/iran-update-special-report-july-30-2026 – consulté le 3 août 2026
- Orient XXI – “Détroit d’Ormuz. Une chance à saisir pour l’Algérie” https://orientxxi.info/Detroit-d-Ormuz-Une-chance-a-saisir-pour-l-Algerie – consulté le 3 août 2026
Yacine Messaoud
