Il y avait quelque audace à reprendre aujourd’hui la figure de Sophonisbe. Non parce qu’elle serait inconnue, mais précisément parce qu’elle ne l’est pas tout à fait. La princesse carthaginoise devenue reine numide appartient depuis longtemps à l’imaginaire littéraire européen. Son destin a nourri le théâtre et les arts pendant des siècles : Montchrestien, Montreux, Mairet, Corneille ou encore l’Anglais John Marston ont, parmi d’autres, contribué à transformer la femme de l’Histoire en héroïne tragique.
Et pourtant, de Sophonisbe elle-même, nous savons peu.
Fille du général carthaginois Hasdrubal Gisco, épouse du roi numide Syphax, puis de Massinissa après la défaite du premier, elle meurt en 203 avant notre ère, empoisonnée lorsque la victoire romaine menace de faire d’elle une captive destinée à être exhibée dans les rues de Rome. Les sources antiques ont conservé les grandes articulations de cette destinée, elles ont beaucoup moins conservé l’histoire intime de la personne.
C’est dans cette béance que Samir Belatèche installe son roman.
Une coupe dès les premières pages
Le choix narratif le plus décisif de ce récit intervient immédiatement au début. Le roman commence pratiquement là où l’Histoire de Sophonisbe s’achève. À Cirta, la reine tient la coupe contenant le poison. Le lecteur connaît donc l’issue avant même d’avoir véritablement rencontré celle qui va mourir. Il ne s’agit pas de construire un suspense artificiel autour d’un événement vieux de plus de deux millénaires. La question n’est pas : Sophonisbe boira-t-elle ?
Elle devient : quelle existence conduit une femme de cette époque là jusqu’à cette coupe ?
À partir de cette scène, le récit remonte vers l’enfance carthaginoise, puis accompagne Sophonisbe à travers les transformations politiques et intimes qui vont progressivement resserrer son horizon. Ce dispositif donne au roman sa structure profonde. La mort annoncée n’écrase pas la vie ; elle oblige au contraire à la regarder de face.
Une Carthage qui cesse d’être un décor
L’un des plaisirs du livre tient à la manière dont il restitue le monde méditerranéen sans le réduire à une succession de batailles. La Carthage de l’enfance de Sophonisbe est d’abord une expérience sensorielle : le port et ses marins, les poissons, le goudron, le bois, les épices, la sueur, les navires et les marchandises. La jeune fille regarde travailler cette immense mécanique commerciale et politique avant même d’en comprendre les règles. Cette attention au concret traverse tout le roman.
Siga n’est pas simplement « le royaume de Syphax ». Cirta n’est pas seulement le lieu d’une défaite et d’un changement de souverain. Les villes possèdent leurs marchés, leurs langues, leurs habitudes, leurs bibliothèques, leurs cuisines. Les chevaux, les routes, les récoltes et les distances comptent presque autant que les décisions des rois.
C’est aussi ce qui permet au livre d’éviter une représentation paresseuse de la Numidie comme arrière-plan tribal d’un affrontement entre deux seules « grandes civilisations », Rome et Carthage. Les royaumes numides ont ici leurs dynasties, leurs intérêts, leurs territoires et leurs stratégies. Massinissa n’entre pas dans une terre historiquement vide : lorsqu’il devient roi, il doit gouverner des villes, des communautés et des structures qui existaient bien avant lui.
Le déplacement du regard est discret mais important. L’Afrique du Nord n’est plus la périphérie africaine d’une histoire essentiellement romaine : elle redevient l’un des lieux où cette histoire se décide. C’est aussi cela qui est remarquable dans ce roman.
Sophonisbe sans la légende de Sophonisbe
Le principal intérêt du roman demeure toutefois son personnage central. Samir Belatèche aurait pu choisir une solution aujourd’hui assez fréquente dans le roman historique : corriger l’effacement d’une femme par les sources en lui attribuant rétrospectivement une influence politique extraordinaire. Il choisit une voie plus difficile.
Sa Sophonisbe est intelligente, cultivée, observatrice. Elle apprend le grec, les mathématiques, la rhétorique et l’histoire. Elle lit, interroge, compare. Mais cette intelligence ne lui confère pas magiquement le pouvoir que son époque et sa situation ne lui donnent pas. Elle n’est pas ce que l’Histoire racontée par les vainqueurs nous a léguée.
Son père Hasdrubal lui explique très tôt ce qu’elle représente. Son nom, son mariage et même sa beauté peuvent avoir une valeur politique. Il ne lui promet pas qu’elle ne sera jamais traitée comme une pièce sur un échiquier. Il lui offre quelque chose de plus modeste : les moyens intellectuels de « voir le plateau ». Toute la trajectoire du personnage tient déjà dans cette image.
Sophonisbe ne devient pas libre parce qu’elle comprend les forces qui agissent sur elle. Mais elle cesse d’être entièrement aveugle à ce qu’elles font de son existence. C’est une différence considérable à laquelle tient l’auteur du roman.
Syphax n’est pas l’homme qu’il faut effacer
Le traitement de Syphax mérite à ce titre une attention particulière. Pour faire de Massinissa le grand amour de Sophonisbe, il aurait été commode de réduire son mariage avec Syphax à une parenthèse politique. Le roman s’y refuse. Le mariage est bien initialement une alliance politique. Sophonisbe le sait, Syphax également. Mais une vie se construit à Siga : conversations, habitudes, lectures, désaccords, familiarité. Le politique n’empêche pas nécessairement l’intime de surgir après lui.
Lorsque Massinissa retrouve Sophonisbe après la défaite de Syphax et lui propose de l’épouser, elle prononce ainsi une phrase essentielle : « J’ai aimé Syphax. » Elle refuse ainsi que le vainqueur réécrive sa vie ou s’en empare malgré elle. Massinissa l’accepte.
Ce choix donne au triangle historique une profondeur inhabituelle. Sophonisbe peut avoir aimé Syphax et avoir conservé quelque chose de son attachement ancien à Massinissa, le fiancé de sa jeunesse. Une relation peut commencer comme une alliance et devenir autre chose. Un mariage ultérieur peut simultanément relever du sentiment, de la protection ou même du calcul politique.
Le roman fait confiance à cette pluralité plutôt que de chercher une vérité sentimentale unique.
Massinissa, ou l’autre trajectoire du livre
Massinissa constitue en réalité le grand personnage parallèle de Sophonisbe, fille de Carthage Reine de Numidie. Le contraste entre leurs deux trajectoires est frappant. L’espace d’action de Sophonisbe se réduit progressivement ; celui de Massinissa s’élargit. Otage politique chez les carthaginois, combattant, fugitif presque sans royaume, allié de Rome, conquérant puis roi, il acquiert peu à peu cette capacité d’agir que Sophonisbe perd. Un contrast dans les destins auquel on ne pense pas, mais qui est finalement très intéressant à constater en lisant ce récit.
Mais le roman évite là encore la légende. Une victoire ne crée pas un royaume en une matinée. Après Zama et les grandes batailles viennent les récoltes, les impôts, les fidélités locales, les routes, les anciens adversaires qu’il faut intégrer et les communautés qu’il faut administrer. Massinissa découvre que conquérir un territoire et gouverner un pays sont deux choses différentes.
Son rapport avec Rome est traité avec la même nuance. L’alliance lui permet de reconquérir son pouvoir, mais le roi sait qu’une puissance qui dépend entièrement d’un allié reste une puissance fragile. Cette réflexion politique donne au dernier mouvement du roman une ampleur dépassant largement la destinée sentimentale de Sophonisbe.
Et Scipion ?
Il aurait été tout aussi facile de faire du général romain le froid représentant d’un impérialisme sans visage. Ce n’est pas le choix du roman. Scipion est intelligent, méthodique, curieux et remarquablement attentif aux rapports de force. Il comprend notamment que la guerre d’Afrique ne peut se gagner sans prendre en compte les puissances numides.
Mais il représente aussi la réalité que ni Massinissa ni Sophonisbe ne peuvent finalement contourner : Rome a gagné la guerre. Lorsque Massinissa épouse Sophonisbe après la chute de Cirta, son statut de roi et de mari ne suffit pas à neutraliser le droit que le vainqueur romain prétend exercer sur la captive. Le problème devient alors brutalement concret : qui possède encore le pouvoir de décider du destin de cette femme ?
Le roman refuse de faire du suicide une victoire facile
C’est probablement dans ses dernières pages consacrées à Sophonisbe que le livre prend le plus nettement ses distances avec la légende. La tradition peut aisément transformer la coupe de poison en symbole parfait : plutôt mourir libre que vivre captive. Le roman complique radicalement cette image. Sophonisbe ne veut pas mourir.
Elle pense aux années qu’elle pourrait encore vivre, aux villes qu’elle ne verra pas, aux livres qu’elle ne lira pas. Elle reconnaît même qu’elle ignore ce que Rome ferait réellement d’elle. Peut-être redoute-t-elle une humiliation qui ne se produirait jamais? Tanitbaal, sa suivante, refuse aussi jusqu’au dernier instant de participer à la fabrication d’une belle mort. Elle lui rappelle qu’elle peut encore poser la coupe. Elle propose de fuir pour sauver la vie de la Reine. Elle parle de cuisine, de serviteurs et d’un chien qui volait du poisson.
Et c’est justement cette histoire dérisoire que Sophonisbe demande à entendre encore une fois avant de boire. Le détail pourrait sembler incongru. Il est au contraire au cœur du projet littéraire. Les chroniques conservent les guerres, les traités, les rois et le poison. Une vie, elle, est également faite d’un repas, d’une plaisanterie, d’une odeur, d’un livre commencé, d’une histoire de chien qui date de l’enfance et dont on se souvient au moment de mourir.
Là où le document s’arrête
C’est ici que le roman “Sophonisbe” devient plus intéressant qu’une simple reconstitution de l’Antiquité. Samir Belatèche prend soin de distinguer ce que les sources permettent d’établir de ce qu’il invente. Les conversations, les carnets, la bibliothèque personnelle de Sophonisbe, certains personnages et plusieurs éléments intimes appartiennent explicitement au roman.
L’épilogue revient même sur ce dispositif après avoir demandé pendant des centaines de pages au lecteur de croire provisoirement à cette femme. Le geste est important. Le livre ne prétend pas avoir retrouvé la voix perdue de Sophonisbe. Il propose une voix possible. Il ne dit pas : voici ce qu’elle pensait. Il demande : voilà ce qu’une femme de ce rang social et politique placée dans cette situation aurait peut-être pu penser, comprendre, aimer ou redouter. Cette prudence protège le roman d’un travers fréquent de la fiction historique : transformer la vraisemblance psychologique en vérité documentaire.
Pourquoi lire “Sophonisbe” aujourd’hui ?
Parce qu’il existe dans ce livre plusieurs romans à la fois. On peut d’abord y chercher une fresque de la Méditerranée au temps de la deuxième guerre punique : Carthage, Rome, les royaumes numides, les campagnes militaires, les alliances et les renversements politiques.
On peut y lire une histoire de Massinissa et de la construction progressive de son pouvoir. On peut y suivre les relations complexes entre Sophonisbe, Syphax et Massinissa. Mais le lecteur plus attentif découvrira surtout une interrogation sur notre manière de raconter le passé.
Que faisons-nous des personnes dont l’Histoire n’a conservé que quelques gestes ? Que devient une femme lorsque deux millénaires de représentations ont fini par la confondre avec la scène de sa mort ? Et jusqu’où le romancier peut-il entrer dans le silence des archives sans prétendre abusivement l’avoir comblé ? Ce sont ces questions qui donnent au roman son intérêt au-delà du seul plaisir de la reconstitution historique.
Sophonisbe a d’ailleurs traversé une remarquable postérité européenne : elle fut notamment portée au théâtre par Montchrestien, Montreux, Mairet, Corneille ou Marston. La persistance contemporaine de cet intérêt est visible jusque dans l’édition universitaire récente : deux tragédies françaises de 1601 consacrées au personnage, celles de Montchrestien et de Montreux, ont encore fait l’objet d’une nouvelle publication savante en 2026.¹
Le roman de Samir Belatèche entre donc dans une conversation littéraire vieille de plusieurs siècles. Mais il déplace la question. Il s’intéresse moins à la grandeur exemplaire de la reine qu’à ce qui demeure derrière elle lorsque l’on retire le symbole. Une phrase de l’ouvrage pourrait servir de manifeste à toute cette entreprise :
« L’Histoire nous a transmis la coupe ; le roman a essayé d’imaginer la main qui la tenait. »
C’est sans doute la meilleure raison de s’intéresser à cette nouvelle “Sophonisbe” qui vient de paraitre aux éditions Amazon.
Non pour apprendre enfin qui fut véritablement la femme que les sources antiques nous ont si imparfaitement transmise — le roman est suffisamment lucide pour ne pas le promettre — mais pour éprouver ce que la littérature peut encore faire lorsque le document, lui, ne répond plus.
Sophonisbe — Fille de Carthage, reine de Numidie. Entre Massinissa, Syphax et Scipion, de Samir Belatèche, est disponible sur Amazon en édition française ainsi que dans sa traduction anglaise.
¹ La longue postérité dramatique de Sophonisbe est bien documentée ; une édition réunissant les tragédies de Montchrestien et Montreux a notamment paru aux Presses universitaires François-Rabelais en mars 2026. La tradition anglaise comprend également la Sophonisba de John Marston.
Karim Haddad
Roman disponible sur Amazon (lien)
