Le déplacement, resté secret jusqu’à ce qu’un avion de transport militaire américain soit repéré au-dessus de la capitale russe, marque la première visite connue d’un directeur de la CIA en Russie depuis celle de William Burns en novembre 2021, selon Radio Free Europe/Radio Liberty. Un C-17 Globemaster III de l’US Air Force a décollé de Joint Base Andrews, dans le Maryland, transité par Riga, en Lettonie, puis atterri mardi matin à l’aéroport moscovite de Vnoukovo, avant de repartir environ quatre heures plus tard, selon des données de suivi aérien citées par CBS News et le Washington Post. Ni la Maison-Blanche ni la CIA n’avaient annoncé ce voyage à l’avance.
À Moscou, une rencontre avec les services russes, sans Poutine
Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a confirmé le lendemain que John Ratcliffe avait rencontré des responsables du renseignement russe, sans toutefois voir Vladimir Poutine, précisant que ce dernier avait été informé des échanges. Le directeur du renseignement extérieur russe, Sergueï Narychkine, a de son côté qualifié la rencontre de régulière, évoquant des contacts anciens entre les deux services, selon Axios. Interrogé lors d’un entretien radiophonique, Donald Trump a qualifié la visite de « semi-routinière », avant d’assurer dans un entretien accordé à Axios n’être « pas du tout inquiet ». « Il pourrait en sortir quelque chose », a-t-il ajouté, affirmant vouloir mettre fin à la guerre en Ukraine.
Cette communication mesurée tranche avec l’ampleur des enjeux évoqués par la presse américaine, qui a eu accès à plusieurs sources proches du dossier au cours des jours suivants.
Le précédent de 2021, avant l’invasion de l’Ukraine
La dernière visite d’un chef de la CIA à Moscou remonte à novembre 2021, lorsque William Burns s’était rendu dans la capitale russe pour mettre en garde les autorités contre une invasion de l’Ukraine, sans parvenir à l’empêcher. Ce précédent nourrit les interrogations sur la portée du déplacement de John Ratcliffe, intervenu plus d’un an après le sommet entre Donald Trump et Vladimir Poutine en Alaska, en août 2025, au cours duquel le président américain avait annoncé avoir engagé les démarches pour organiser une rencontre entre le dirigeant russe et son homologue ukrainien. Cette initiative n’a, à ce jour, débouché sur aucune date ni aucun lieu précis. Glen Howard, président du think tank Saratoga Foundation, a résumé cette lecture auprès de RFE/RL : les directeurs de la CIA ne se déplacent pas à Moscou sans motif précis.
Ce déplacement s’inscrit ainsi dans la continuité d’efforts diplomatiques engagés depuis plus d’un an, où chaque geste américain vers Moscou est scruté à l’aune du seul précédent comparable de ces dernières décennies.
Washington redoute une provocation russe contre l’OTAN
Selon le Wall Street Journal, Politico et CBS News, l’objectif principal de John Ratcliffe était de mettre en garde Moscou contre toute action militaire visant un pays membre de l’OTAN, en particulier dans la région balte. Cette démarche s’appuie sur des évaluations du renseignement américain selon lesquelles la Russie, affaiblie par plus de quatre ans de guerre en Ukraine, pourrait être tentée par une stratégie de désescalade par l’escalade, consistant à provoquer un incident pour forcer une négociation favorable à Moscou, d’après CNN. Deux sources ont par ailleurs indiqué à Reuters que le directeur de la CIA avait évoqué la possibilité concrète d’une opération russe contre un pays de l’Alliance, sans que l’agence ne puisse confirmer s’il s’agissait du motif principal de la visite. L’un des interlocuteurs américains a réaffirmé l’engagement de Washington au titre de l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord, selon lequel une attaque contre un membre de l’OTAN serait considérée comme une attaque contre l’ensemble de l’Alliance, ont rapporté deux sources à la chaîne MS NOW.
Le dossier iranien a également figuré parmi les sujets abordés. D’après CBS News, John Ratcliffe a averti ses interlocuteurs de nouvelles sanctions américaines si le détroit d’Ormuz restait fermé au trafic maritime, dans un contexte de pression économique croissante de Washington sur Téhéran.
La relance discrète des tractations pour un sommet à trois
Au-delà des mises en garde sécuritaires, le New York Times a rapporté, selon des informations reprises par le média Meduza, que John Ratcliffe avait rencontré le directeur du FSB, Alexandre Bortnikov, pour lui exposer une évaluation jugée pessimiste de la position russe dans le conflit et l’inciter à ouvrir des négociations de paix. Le Washington Post a de son côté indiqué que la visite visait notamment à dissiper l’idée, répandue au Kremlin, selon laquelle la guerre menée par les États-Unis contre l’Iran aurait épuisé les capacités américaines à s’impliquer sur le dossier ukrainien. Ce n’est pas tant la teneur exacte des échanges qui retient l’attention des observateurs, que leur simultanéité avec un projet de sommet trilatéral resté dans l’impasse depuis l’été 2025.
Le conseiller diplomatique du Kremlin, Iouri Ouchakov, a d’ailleurs démenti qu’un accord ferme ait été trouvé entre Donald Trump et Vladimir Poutine sur une rencontre avec le dirigeant ukrainien, se bornant à évoquer des discussions sur un relèvement du niveau des délégations dans les négociations russo-ukrainiennes. Volodymyr Zelensky a pour sa part réitéré son refus de se rendre à Moscou, invitant Vladimir Poutine à venir à Kyiv à la place. « Il peut venir à Kyiv », a-t-il déclaré dans un entretien accordé à ABC News, écartant l’idée d’un déplacement en territoire russe tant que son pays reste sous le feu des frappes.
Kyiv informé à l’avance, invité à suspendre ses frappes
Selon des responsables ukrainiens cités par CBS News et Kyiv Post, Washington avait prévenu Kyiv avant le déplacement de John Ratcliffe et lui avait demandé de suspendre ses frappes sur Moscou, ainsi que sur Saint-Pétersbourg selon certaines sources, le temps que la délégation américaine quitte le territoire russe. Cette coordination illustre la persistance d’un canal de communication entre Washington et Kyiv, en dépit des tensions répétées entre les deux présidents depuis le début de l’année. Elle confirme également que les autorités ukrainiennes avaient connaissance du déplacement avant sa révélation publique par la presse américaine.
Une semaine après la visite, ni la Maison-Blanche ni le Kremlin n’ont détaillé publiquement le contenu précis des échanges entre John Ratcliffe et ses interlocuteurs russes. Aucune date ni aucun lieu n’a été annoncé pour une éventuelle rencontre entre Donald Trump, Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky.
Sources
- CBS News — « CIA Director John Ratcliffe met Russian intel counterparts on secretive visit to Moscow, Kremlin says »
https://www.cbsnews.com/news/cia-director-john-ratcliffe-russia-secret-trip/ — consulté le 30 août 2026 - The Washington Post — « CIA director makes rare, unannounced visit to Moscow »
https://www.washingtonpost.com/national-security/2026/08/25/cia-director-moscow-rare-unannounced-trip/ — consulté le 30 août 2026 - CNN — « CIA Director John Ratcliffe was in Moscow to warn Russia against attacking NATO and encourage cutting off Iran »
https://edition.cnn.com/2026/08/27/politics/john-ratcliffe-cia-moscow-visit — consulté le 30 août 2026 - Radio Free Europe/Radio Liberty — « CIA Director Ratcliffe’s Surprise Moscow Trip Raises Questions Over Russia, Ukraine, Iran »
https://www.rferl.org/a/russia-us-cia-unannounced-rare-visit/33839330.html — consulté le 30 août 2026 - Meduza (citant le Washington Post et le New York Times) — « Ratcliffe secretly visited Moscow to warn Russia not to exploit perceived U.S. weakness from the Iran war »
https://meduza.io/en/feature/2026/08/29/washington-post-ratcliffe-secretly-visited-moscow-to-warn-russia-not-to-exploit-perceived-u-s-weakness-from-the-iran-war-saying-escalation-in-ukraine-would-push-trump-toward-zelensky — consulté le 30 août 2026 - CNBC — « CIA chief John Ratcliffe reportedly made secretive Moscow trip to warn Russia against attacking NATO »
https://www.cnbc.com/2026/08/27/ratcliffe-moscow-russia-nato-ukraine-iran.html — consulté le 30 août 2026 - Yahoo News / ABC News — « Zelensky on Putin’s Moscow invitation: ‘He can come to Kyiv’ »
https://www.yahoo.com/news/articles/zelensky-putin-moscow-invitation-come-170939877.html — consulté le 30 août 2026
Amel Bensalem
