Parmi les restes rapatriés de France en 2020, ceux de Mohammed Ben Allel incarnent une résistance que ni la trahison ni la captivité de ses proches n’ont pu briser. Son parcours, depuis les plaines de la Mitidja jusqu’aux frontières marocaines, retrace une décennie de combat total contre l’armée coloniale.
Né en 1812 à Koléa, dans l’actuelle wilaya de Tipaza, Mohammed Ben Allel était issu d’une famille d’origine andalouse implantée depuis des générations dans la plaine fertile de la Mitidja. Dès l’occupation française de juillet 1830, la résistance s’organise dans cette région stratégique, et c’est dans ce foyer d’insurrection précoce que le jeune Ben Allel prend les armes aux côtés de son oncle, le cheikh Mohieddine ben Allel, l’un des premiers à refuser la capitulation du dey Hussein. Ce que révèle ce parcours familial, c’est que la résistance à la conquête coloniale ne fut pas, dans un premier temps, le fait d’un appareil politique structuré, mais celui de familles entières engagées dans un combat qu’elles percevaient comme une obligation morale et religieuse.
Fait prisonnier par les Zouaves, libéré par un traité
Capturé en 1832 par les bataillons de zouaves de l’armée française, Mohammed Ben Allel doit sa liberté à la convention de Desmichels, signée la même année entre l’Émir Abd el-Kader et le général du même nom. Cet accord, qui officialisait une première reconnaissance implicite de l’autorité de l’Émir sur une large partie de l’Algérie du Nord-Ouest, incluait notamment un échange de prisonniers dont Ben Allel bénéficia directement. À peine libéré, il rejoint les rangs de l’État en construction que l’Émir était en train d’édifier, et se distingue suffisamment pour être nommé khalifa – lieutenant territorial – de la région de Miliana, un commandement d’une ampleur considérable qui recouvrait alors les territoires correspondant aujourd’hui aux wilayas d’Aïn Defla, Tipaza, Chlef, Tissemsilt, et des portions de Tiaret et de Relizane.
L’homme à qui l’Émir confiait l’État
La confiance que lui accordait Abd el-Kader dépassait la simple délégation administrative. Selon les sources historiques algériennes, lorsque l’Émir dut s’absenter pour réprimer une rébellion de la confrérie tidjane à Aïn Madhi, dans l’actuel Laghouat, il confia la gestion des affaires de l’État à Mohammed Ben Allel, allant jusqu’à recommander au conseil de la Choura de lui prêter allégeance s’il venait à mourir pendant cette campagne. Ce geste – confier le destin d’un État à un homme en son absence – n’est pas anodin : il dit tout du rang qu’occupait Ben Allel dans la hiérarchie de la résistance. Sur le plan militaire, il supervisa également l’installation d’arsenaux et de manufactures d’armes et de munitions à Miliana et dans les monts de l’Ouarsenis, contribuant directement à l’effort de guerre collectif.
Après la reprise des hostilités en 1839, consécutive à la violation par la France du traité de la Tafna, Ben Allel multiplie les opérations contre les forces coloniales dans l’ensemble de son territoire. En février 1840, il combat aux côtés de l’Émir lors de la défense de Miliana, infligeant selon les chroniques de l’époque une défaite significative aux colonnes françaises.
Le refus de Bugeaud : « Des montagnes d’or ne me feraient pas trahir »
C’est en 1842 que le général Bugeaud, gouverneur général de l’Algérie et architecte de la stratégie de pacification par la force, tenta directement de le corrompre. L’offre – dont la nature exacte n’est pas documentée de façon indépendante, mais dont l’existence est attestée par la réponse même de Ben Allel – se heurta à un refus sans équivoque. La lettre qu’il adressa à Bugeaud, citée par plusieurs historiens algériens, est restée dans la mémoire collective : « Par Dieu, quand bien même tu me donnerais des montagnes d’or et des vallées d’argent, je n’abandonnerai pas ce combat et ce devoir que j’accomplis pour l’amour de Dieu et de mon maître le Sultan Abd el-Kader. » Cette réponse, dans son registre délibérément coranique, n’était pas seulement un refus : c’était une déclaration d’appartenance.
La chute de la Zmala et l’impuissance du chantage
Le 16 mai 1843, les forces du duc d’Aumale s’emparèrent de la Zmala, la capitale itinérante de l’Émir Abd el-Kader, dans une opération qui constitua l’un des coups les plus durs portés à la résistance organisée. La famille de Mohammed Ben Allel tomba dans cette razzia. Les autorités coloniales crurent tenir un levier : la captivité des proches contraindrait le khalifa à se rendre. Il n’en fut rien. Ben Allel continua le combat, organisant des opérations qui infligeaient encore des pertes importantes aux contingents français, jusqu’à son dernier engagement.
Mort au combat le 11 novembre 1843, décapité pour l’exemple
Il tomba le 11 novembre 1843, lors d’une bataille menée près des frontières marocaines, au cours de laquelle plus de 650 combattants périrent à ses côtés, selon les récits historiques disponibles. Ce que l’armée coloniale fit ensuite de sa dépouille dit beaucoup sur la guerre psychologique qu’elle entendait mener en parallèle du conflit militaire : sa tête fut tranchée et exposée au marché de Khemis Miliana, pour signifier aux populations locales l’anéantissement de leurs chefs. Bugeaud lui-même déclara que la mort de Ben Allel rapprochait selon lui la chute imminente de l’Émir Abd el-Kader.
Du musée de l’Homme au cimetière d’El Alia
Pendant plus d’un siècle et demi, les restes de Mohammed Ben Allel – comme ceux d’autres résistants algériens du XIXe siècle – demeurèrent conservés au musée de l’Homme, à Paris. Ce n’est qu’en juillet 2020, à la faveur d’un accord entre Alger et Paris, que vingt-quatre crânes de combattants de la résistance furent rapatriés en Algérie et inhumés au carré des martyrs du cimetière d’El Alia, à Alger. Ce transfert, intervenu près de 180 ans après les faits, s’inscrit dans un processus mémoriel que les deux pays négocient avec des avancées et des blocages depuis des décennies. Derrière le geste symbolique se dessine une question politique non résolue : jusqu’où la France est-elle prête à aller dans la reconnaissance des violences de la conquête coloniale ?
L’ouvrage La tête dans un sac de cuir, signé Ahmed Mebarek Ben Allel et Nicolas Chevassus-au-Louis et publié aux Editions du Tell avec une préface du professeur Ahmed Djebbar, retrace cette vie dans le détail et reste à ce jour la référence biographique la plus complète sur Mohammed Ben Allel Sidi Embarek. Son nom a été donné à la commune de Ben Allel, dans la circonscription de Miliana, wilaya d’Aïn Defla – présence topographique discrète d’une mémoire que le rapatriement de 2020 a, provisoirement au moins, remise en lumière.
Sources
- Ahmed Mebarek Ben Allel, Nicolas Chevassus-au-Louis – La tête dans un sac de cuir : la vie de Mohammed Ben Allel Sidi Embarek, mort au combat contre les Français le 11 novembre 1843 – Editions du Tell, préface du professeur Ahmed Djebbar
- Ministère des Moudjahidine et des Ayants droit (Algérie) – Communiqué officiel sur le rapatriement des restes de résistants algériens conservés au musée de l’Homme, Paris – juillet 2020
- Document source en arabe fourni à ALG247.COM – Notice biographique sur Mohammed Ben Allel, khalifa de Miliana sous l’Émir Abd el-Kader
- Musée de l’Homme (Paris) / Muséum national d’Histoire naturelle – Archives relatives aux collections de crânes de résistants algériens du XIXe siècle, consultées dans le cadre du processus de restitution franco-algérien de 2020
Karim Haddad