Cisjordanie : un diplomate palestinien conteste le récit du journal le “Monde”

L’ambassadeur palestinien Abdal Karim Ewaida reproche au Monde d’avoir présenté le siège de maisons palestiniennes à Qusra sous l’angle d’une armée israélienne débordée par une poignée de colons radicaux. Une critique qui porte moins sur les faits rapportés par le quotidien que sur leur mise en perspective, alors que les violences de colons et l’expansion des implantations expressément soutenues par l'armée israélienne, atteignent des niveaux sans précédent en Cisjordanie occupée.

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Amel Bensalem
Amel Bensalemhttps://alg247.com
Journaliste couvrant les évolutions politiques, économiques et sociales en Afrique du Nord. Elle s’intéresse aux transformations institutionnelles, aux relations euro-méditerranéennes et aux enjeux régionaux du Maghreb et du Mashrek.

Le titre a provoqué la réaction d’un diplomate palestinien. Le 14 août, Le Monde publiait un reportage depuis la Cisjordanie occupée sous cette formule : « En Cisjordanie, l’armée israélienne humiliée par une poignée de colons qui font le siège de maisons palestiniennes ». Trois jours plus tard, Abdal Karim Ewaida, ambassadeur de Palestine en Côte d’Ivoire, également accrédité auprès de plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et centrale, dénonçait une « lecture biaisée qui fait le jeu de l’occupation ».

Son grief est précis. En mettant au premier plan l’« humiliation » de l’armée israélienne face à des militants radicaux qu’elle ne parviendrait pas à maîtriser, le quotidien français construirait, selon lui, l’image d’un État dépassé par ses propres extrémistes. Or, soutient le diplomate, les violences commises à Qusra ne peuvent être comprises indépendamment de la politique menée depuis plusieurs années par les autorités israéliennes en Cisjordanie.

« La grille d’analyse choisie par Le Monde donne à voir un État israélien débordé par des éléments incontrôlés. Or, les faits contredisent frontalement cette narration », écrit-il dans un message publié sur X et relayé par l’agence Anadolu.

La polémique porte ainsi sur une question qui dépasse le seul choix d’un titre : quelle relation existe entre la violence des colons les plus radicaux et la politique de colonisation conduite par l’État israélien ?

A Qusra, des familles assiégées dans leurs maisons

Les faits à l’origine de la controverse se déroulent à Qusra, village palestinien situé près de Naplouse.

Depuis le 9 août, des dizaines de colons israéliens ont bloqué l’accès à plusieurs maisons situées à la périphérie du village. Des tentes ont été installées près des habitations, tandis que l’eau, l’électricité et l’accès routier étaient coupés. Plusieurs familles se sont retrouvées isolées, privées d’un accès normal à la nourriture, aux médicaments et aux services de première nécessité.

L’une des maisons appartient à Loui Ridi, un Palestino-Américain installé dans l’Ohio. Alerté par les images de ses caméras de surveillance, il est retourné en Cisjordanie pour rejoindre sa famille. L’affaire a rapidement pris une dimension diplomatique, d’autant que l’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee, pourtant connu pour ses positions favorables au mouvement de colonisation, a qualifié le siège d’« acte de terreur ».

L’armée israélienne a déployé des troupes dans le secteur et déclaré une zone militaire fermée. Mais son intervention n’a pas abouti à l’évacuation durable des colons. Des militaires ont parallèlement pénétré dans plusieurs maisons palestiniennes et demandé à certains habitants de quitter leur domicile, officiellement pour assurer leur protection.

Des images ont également montré des soldats priant aux côtés de colons. L’armée israélienne a annoncé des “procédures disciplinaires contre les militaires concernés”. Des habitants ont en outre accusé des soldats d’avoir neutralisé certaines caméras de surveillance installées autour des maisons.

C’est sur ces éléments qu’Abdal Karim Ewaida fonde une partie de sa critique. A ses yeux, ils ne décrivent pas seulement une armée incapable de faire respecter son autorité, mais une situation dans laquelle la frontière entre les forces chargées d’administrer le territoire occupé et les groupes de colons devient de plus en plus difficile à distinguer.

Ce que dit réellement le reportage du Monde

La critique adressée au quotidien français mérite toutefois d’être examinée au regard du reportage lui-même.

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Son titre insiste sans ambiguïté sur une armée « humiliée » par « une poignée de colons ». Le début de l’article développe effectivement cette idée : les soldats israéliens y apparaissent incapables de déloger quelques militants des « jeunes des collines », ces groupes de colons ultranationalistes qui établissent des implantations sauvages sur les hauteurs de Cisjordanie.

Mais le texte ne réduit pas l’affaire de Qusra à cette confrontation.

Le reportage relève également que la hiérarchie militaire, après avoir échoué à éloigner les colons, s’est tournée contre les habitants palestiniens en cherchant à les faire évacuer. Il rapporte l’interruption de caméras de surveillance par des soldats, la présence de militaires lors d’une prière avec des colons et évoque explicitement une apparente « collusion » entre les deux groupes.

Surtout, la seconde moitié du reportage élargit considérablement la focale.

Le journal décrit la progression des implantations dans cette partie de la Cisjordanie, la multiplication des fermes et des avant-postes, l’accaparement de terres agricoles et la fragmentation progressive des villages palestiniens. Il rapporte que des organisations favorables à la colonisation ont interdit aux Palestiniens l’accès à de vastes superficies et souligne que cette progression s’effectue en « coordination étroite » avec l’armée israélienne et son commandement en Cisjordanie.

Le différend porte donc davantage sur la hiérarchie donnée à ces faits que sur leur présence dans l’article.

Abdal Karim Ewaida considère que l’image d’une armée « humiliée » installe dès le titre une séparation entre l’État et les colons que le reste du reportage vient lui-même nuancer. Pour lui, présenter les militants radicaux comme une force extérieure défiant l’État masque le rôle joué par les institutions israéliennes dans l’expansion générale des colonies.

Une violence qui dépasse largement Qusra

Les données disponibles sur la Cisjordanie donnent du poids à la question soulevée par le diplomate, indépendamment de son appréciation du traitement journalistique du Monde. Le 11 août, soit quelques jours avant la publication du reportage, les Nations unies avaient averti que les violences de colons avaient atteint un niveau « sans précédent ».

Au 10 août, l’ONU avait recensé plus de 1 430 incidents impliquant des colons depuis le début de l’année 2026 et affectant quelque 260 communautés palestiniennes. Au cours de la même période, 3 800 Palestiniens avaient été déplacés en raison des violences de colons, des démolitions et des expulsions, dont près de la moitié étaient des enfants.

L’Office des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires, OCHA, observait déjà en juillet que les attaques de colons étaient devenues l’une des principales causes de blessures parmi les Palestiniens de Cisjordanie. Environ 850 Palestiniens avaient alors été blessés depuis janvier dans des incidents liés aux colons, soit plus de la moitié de l’ensemble des blessés palestiniens enregistrés dans le territoire cette année-là.

L’ONU ne décrit pas ces violences comme une simple addition d’incidents isolés. Son coordinateur adjoint pour le processus de paix au Proche-Orient, Ramiz Alakbarov, a estimé devant le Conseil de sécurité que le schéma observé était désormais identifiable : des communautés palestiniennes sont contraintes de quitter certaines zones, après quoi des colons prennent possession des terres abandonnées. Il a également averti que plusieurs mesures prises parallèlement par les autorités israéliennes contribuaient à une forme d’« annexion de facto » de la Cisjordanie.

Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a, pour sa part, fait état de situations dans lesquelles colons et forces de sécurité israéliennes ont agi ensemble lors d’attaques contre des communautés palestiniennes.

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L’expansion des colonies comme toile de fond

L’épisode de Qusra survient par ailleurs dans une période d’accélération de la colonisation.

Le 13 août, en plein siège des maisons palestiniennes, le ministre israélien de la défense, Israël Katz, participait à l’inauguration de la colonie de Ganim, dans le nord de la Cisjordanie. Cette implantation avait été évacuée en 2005 dans le cadre du plan de désengagement décidé sous Ariel Sharon. Son rétablissement matérialise le retour d’Israël dans une zone dont les colonies avaient été démantelées vingt et un ans auparavant.

Pour Abdal Karim Ewaida, la simultanéité de ces événements est révélatrice. La violence des groupes les plus radicaux ne constitue pas, selon lui, une anomalie extérieure à la politique officielle de l’État : elle accompagne une dynamique territoriale beaucoup plus large. Cette interprétation est également au centre du débat israélien.

Le gouvernement de Benjamin Netanyahu comprend plusieurs responsables issus du mouvement des colons ou ouvertement favorables à l’annexion de tout ou partie de la Cisjordanie. Son action a été marquée par la reconnaissance de nouveaux avant-postes, l’extension de colonies existantes et le transfert progressif de certaines compétences administratives auparavant exercées par l’armée vers des institutions civiles israéliennes.

Pour les opposants à cette politique, cette évolution tend à effacer progressivement la distinction entre occupation militaire provisoire et administration permanente du territoire. Le gouvernement israélien affirme au contraire que la présence juive en Judée-Samarie — terme employé en Israël pour désigner la Cisjordanie — répond à des considérations historiques et sécuritaires et conteste l’interprétation juridique internationale appliquée aux colonies.

La position des Nations unies et de la Cour internationale de justice est néanmoins sans ambiguïté. Dans son avis consultatif de juillet 2024, la CIJ a considéré que la poursuite de la présence israélienne dans le territoire palestinien occupé était illégale et que la politique de colonisation contrevenait au droit international.

Quand le choix du récit devient lui-même politique

La prise de position d’Abdal Karim Ewaida soulève ainsi une question familière au journalisme de conflit : jusqu’où un titre peut-il orienter la compréhension d’un événement sans en altérer les faits ?

A Qusra, la faiblesse apparente de l’armée face à quelques dizaines de militants est une réalité documentée. Des soldats ont tenté d’évacuer des colons, ont rencontré leur résistance et n’ont pas réussi à mettre immédiatement fin au siège. Sur ce point, le titre du Monde correspond à une séquence réelle.

Mais cette séquence n’épuise pas le sens de l’événement. Car les mêmes soldats ont ensuite occupé des maisons palestiniennes ; certains ont été filmés aux côtés des colons ; les violences se déroulent dans un territoire où les implantations progressent avec l’appui politique et matériel de l’État ; et l’épisode de Qusra s’inscrit dans une vague de déplacements forcés et d’appropriations de terres désormais documentée à grande échelle par les Nations unies.

C’est précisément là que se situe la critique de ce type de journalisme.

Pour Abdal Karim Ewaida, le problème n’est pas que Le Monde ait ignoré ces faits : plusieurs figurent explicitement dans son reportage. Il estime que leur organisation autour du récit d’une armée « humiliée » conduit malgré tout le lecteur à voir d’abord un conflit entre l’État et une frange radicale des colons, alors que le mouvement de colonisation bénéficie, dans son ensemble, de décisions politiques, de financements, d’infrastructures et d’une protection institutionnelle.

La différence n’est pas seulement sémantique. Dans le premier récit, Qusra serait le symptôme d’une perte de contrôle de l’État israélien sur ses extrémistes. Dans le second, il serait l’une des manifestations locales d’une transformation plus générale de la Cisjordanie, dans laquelle l’action de groupes de colons, la politique gouvernementale et l’administration militaire du territoire poursuivent, par des moyens différents, une même progression territoriale.

Amel Bensalem

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