Le ministre algérien de l’Intérieur, Saïd Sayoud, a entamé ce lundi 1er juin une visite de travail de deux jours à Paris, la première du genre pour un haut responsable algérien depuis le déclenchement de la crise bilatérale à l’été 2024. Derrière le signal diplomatique soigneusement mis en scène se dissimule une mécanique de négociation bien plus rugueuse, où chaque partie cherche à engranger des gains concrets avant de concéder quoi que ce soit.
Accueilli à l’aéroport de Roissy par son homologue français Laurent Nuñez, Saïd Sayoud a rejoint la place Beauvau dans l’après-midi pour un entretien en tête-à-tête, avant plusieurs réunions de travail entre la délégation algérienne et les directeurs du ministère français de l’Intérieur. La symétrie du protocole — Nuñez s’était rendu à Alger en février, Sayoud répond à l’invitation à Paris — traduit une volonté des deux capitales de formaliser une reprise de contact qui, jusqu’ici, relevait davantage de la gestion de crise que du dialogue structuré. Ce que révèle cette visite, c’est avant tout l’épuisement mutuel face à près de deux ans d’une paralysie coûteuse pour les deux États.
Juillet 2024 : l’enchaînement qui a tout gelé
Il faut remonter à juillet 2024 pour trouver le point de départ de cette crise inédite entre Paris et Alger : la reconnaissance par Emmanuel Macron de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, territoire revendiqué depuis cinquante ans par le Front Polisario soutenu par Alger. L’ambassadeur algérien avait aussitôt été rappelé de Paris, signe, en langage diplomatique, d’un désaccord profond entre deux États. Depuis lors, les motifs de friction se sont accumulés avec une régularité préoccupante : l’arrestation de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal en novembre 2024, condamné à cinq ans de prison pour « atteinte à l’unité nationale », avait encore crispé les relations entre les deux pays. En parallèle, des expulsions réciproques de diplomates, la mise en examen d’un agent consulaire algérien en France et le blocage quasi-systématique des laissez-passer consulaires avaient fini par faire basculer la crise du terrain symbolique vers celui des appareils d’État, là où les dégâts prennent beaucoup plus longtemps à se réparer.
La relation franco-algérienne a ainsi atteint en 2025 ce que des sources diplomatiques citées par plusieurs médias ont qualifié de niveau de tension le plus élevé depuis 1962 — une formule qui, si elle relève en partie de l’hyperbole, dit néanmoins quelque chose de la brutalité du gel qui s’était installé. La crise avait atteint un tel niveau qu’il a fallu l’intervention d’un pays tiers de confiance pour débloquer la situation. C’est finalement par la médiation allemande que la libération de Boualem Sansal, en novembre 2025, a fourni la première ouverture concrète vers un apaisement.
Le canal sécuritaire, champ de tous les marchandages
Au programme des discussions entre les deux ministres figurent les échanges de renseignements, la lutte contre les trafics de stupéfiants, les questions migratoires ainsi que la coopération policière et judiciaire. L’affichage officiel est donc celui d’un agenda technique, dépolitisé, centré sur des menaces partagées. La réalité est plus complexe : chacun de ces dossiers est porteur d’une asymétrie d’intérêts que la bonne volonté affichée ne suffit pas à résoudre.
Le dossier migratoire en est l’illustration la plus nette. Lors d’une interview accordée début mai à Europe 1-CNews, Laurent Nuñez avait annoncé que plus de 140 laissez-passer consulaires avaient été délivrés par l’Algérie depuis le début de l’année, défendant une stratégie de « dialogue exigeant » face aux critiques qui lui reprochaient une ligne trop conciliante. Le chiffre, présenté comme une avancée, mérite toutefois d’être mis en perspective : près de 22 000 OQTF visant des ressortissants algériens avaient été prononcées en 2025. Le rapport entre les obligations de quitter le territoire émises et les expulsions effectivement exécutées demeure donc très défavorable aux intérêts affichés de Paris, et Alger garde la main sur ce robinet qu’elle peut refermer au moindre regain de tensions.
Les ressortissants algériens relèvent en outre d’un cadre particulier, défini par l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968, texte fixant les conditions d’entrée, de séjour et de travail des Algériens en France — un accord dont la révision est régulièrement réclamée par une partie de la classe politique française, sans que Paris n’ait jusqu’ici choisi de franchir ce pas. Plusieurs formations ont déposé des amendements en ce sens à l’Assemblée nationale, mais le gouvernement Nuñez a jusqu’ici refusé d’engager une bataille juridique dont les conséquences pour quelque 700 000 binationaux restent difficiles à évaluer.
Ce que Paris veut vraiment, et ce qu’Alger concède
Concrètement, Paris cherchait à obtenir d’Alger des avancées sur deux dossiers dits majeurs : la reprise de la délivrance des laissez-passer consulaires et la relance de la coopération sécuritaire, notamment dans la lutte contre le terrorisme entre les services des deux ministères de l’Intérieur. Mais la France poursuit également un objectif moins affiché : obtenir la libération du journaliste Christophe Gleizes, condamné en Algérie à sept ans de prison, dont le sort constitue depuis plusieurs mois un irritant diplomatique que Paris gère avec la plus grande discrétion pour ne pas compromettre le dégel en cours.
Du côté algérien, les termes de l’échange implicite sont tout aussi clairs. En optant pour une approche technique et discrète, les deux pays semblent avoir trouvé un terrain d’entente : la France pourrait assouplir sa politique de délivrance des visas, un levier humain essentiel pour Alger, dont plusieurs centaines de milliers de ressortissants sollicitent chaque année un visa français. En arrière-plan, Alger pourrait également chercher à s’assurer du soutien de Paris et de Berlin dans le cadre de la révision de l’accord d’association entre Alger et l’Union européenne, un dossier économique de première importance que les autorités algériennes suivent attentivement depuis plusieurs années.
La dernière année de Macron comme facteur d’accélération
Le président français souhaite profiter de sa dernière année au pouvoir pour réparer ce qui est aujourd’hui perçu comme un échec de sa diplomatie : la brouille avec Alger. Ce facteur de calendrier n’est pas neutre. Macron a besoin d’une normalisation visible avec l’Algérie avant la fin de son mandat, et cette urgence politique du côté français est une variable que les négociateurs algériens intègrent parfaitement dans leurs calculs. Elle confère à Alger un avantage tactique dans une relation structurellement déséquilibrée, où la France a historiquement été la partie la plus demandeuse d’apaisement.
Ce que cette séquence déplace, c’est la crise du terrain symbolique vers le terrain régalien. Quand une relation bilatérale touche aux opérations consulaires, aux expulsions diplomatiques et aux statuts de résidence, elle ne relève plus seulement du désaccord politique : elle devient une crise de confiance entre appareils d’État, qui exige des garanties, des canaux stabilisés et une capacité à empêcher les dossiers judiciaires de se transformer en armes de pression permanentes. C’est précisément là que la visite de Sayoud à Paris prend toute sa valeur — et toute sa fragilité.
La prochaine étape sera d’observer si ces deux jours de travail débouchent sur des communiqués communs ou si, comme lors de nombreuses séquences précédentes, le dégel reste cantonné aux couloirs de la place Beauvau, sans traduction institutionnelle durable. Les relations entre Alger et Paris traversent depuis des décennies des cycles de tension et d’apaisement : la question de l’accord franco-algérien de 1968 revient régulièrement dans le débat, et rien dans l’agenda de cette semaine ne laisse penser qu’un règlement structurel de ces contradictions profondes soit à portée de main.
Sources
- TSA Algérie – Algérie-France : Saïd Sayoud en visite à Paris, le dégel se confirme https://www.tsa-algerie.com/algerie-france-said-sayoud-en-visite-a-paris-le-degel-se-confirme/ – consulté le 1er juin 2026
- Europe 1-CNews / Laurent Nuñez – Plus de 140 laissez-passer consulaires délivrés par l’Algérie depuis début 2026 https://www.europe1.fr/politique/laurent-nunez-annonce-que-plus-de-140-laissez-passer-consulaires-ont-ete-delivres-par-lalgerie-a-la-france-932201 – consulté le 1er juin 2026
- Le Devoir / AFP – La libération de Boualem Sansal ouvre la voie à un apaisement diplomatique https://www.ledevoir.com/monde/933486/apres-liberation-boualem-sansal-paris-alger-doivent-consacrer-degel – consulté le 1er juin 2026
- France 24 – Crise diplomatique France-Algérie : en 2025, une bascule irrémédiable ? https://www.france24.com/fr/afrique/20251230-crise-france-algerie-2025-sansal-oqtf-sahara – consulté le 1er juin 2026
- Jeune Afrique – Algérie-France : le ministre de l’Intérieur Sayoud annoncé à Paris pour acter la reprise du dialogue https://www.jeuneafrique.com/1798278/politique/algerie-france-le-ministre-de-linterieur-said-sayoud-annonce-a-paris-pour-acter-la-reprise-du-dialogue/ – consulté le 1er juin 2026
- Le Matin d’Algérie – Relations algéro-françaises : le dégel sous contrôle https://lematindalgerie.com/relations-algero-francaises-le-degel-sous-controle/ – consulté le 1er juin 2026
Karim Haddad