Yves Lacoste (1929 – 2026) : mort du père de la géopolitique française, né à Fès, formé en Algérie

A la Une

Karim Haddad
Karim Haddadhttps://alg247.com
Journaliste spécialisé en économie internationale et questions énergétiques. Il analyse les marchés, les politiques monétaires, les matières premières et les stratégies industrielles, avec une attention particulière pour les enjeux énergétiques mondiaux.

Yves Lacoste, géographe et géopolitologue français fondateur de la revue Hérodote, est décédé le 20 juin 2026 à Bourg-la-Reine, à l’âge de 96 ans. Sa disparition prive la pensée française d’un intellectuel qui a réhabilité la géopolitique comme discipline scientifique à part entière, dans un pays qui en avait fait un mot tabou.

Né le 7 septembre 1929 à Fès, au Maroc, où son père exerçait comme géologue en chef de la Société chérifienne des pétroles, Yves Lacoste a grandi entre deux rives de la Méditerranée, forgeant très tôt une conscience aiguë des réalités coloniales et des rapports de domination. C’est précisément cette double appartenance géographique – l’Afrique du Nord d’un côté, la France républicaine de l’autre – qui allait irriguer l’ensemble de son parcours intellectuel et nourrir une œuvre inclassable, à la croisée de la géographie, de l’histoire et de la pensée politique.

Premier de l’agrégation, enseignant à Alger : une formation entre deux rives

Reçu premier à l’agrégation de géographie en 1952, il choisit de rejoindre le lycée Bugeaud à Alger, où il découvre de première main la violence sociale de la colonisation – une expérience fondatrice qui oriente irrémédiablement son œuvre vers le politique. Ce séjour algérien est décisif à plus d’un titre : c’est là qu’il découvre les écrits d’Ibn Khaldoun, le grand historien et philosophe tunisois du XIVe siècle, dont il publie en 1965 une analyse pionnière chez Maspero sous le titre Ibn Khaldoun. Naissance de l’histoire, passé du tiers-monde. Dans cet ouvrage, Lacoste démontre qu’Ibn Khaldoun a rompu avec la simple chronique événementielle pour fonder l’histoire comme science des structures sociales, et que son analyse des sociétés d’Afrique du Nord médiévale anticipe les dynamiques du sous-développement. Ce que révèle ce détour maghrébin, c’est avant tout la singularité d’une méthode : Lacoste ne lit pas Ibn Khaldoun pour l’histoire, mais pour comprendre le présent.

C’est aussi à Alger que sa femme, Camille Lacoste-Dujardin, découvre la société kabyle dont elle deviendra l’une des ethnologues les plus reconnues, auteure notamment du Conte kabyle et du Dictionnaire de la culture berbère en Kabylie. Le couple Lacoste incarne ainsi, à lui seul, deux regards complémentaires sur le Maghreb : le politique et le culturel, l’espace et l’identité.

La géographie au service du pouvoir : un livre-manifeste en 1976

Contraint de quitter Alger en 1955 après ses prises de position contre la politique coloniale, Lacoste rejoint Paris où il poursuit ses recherches sur le sous-développement. En 1976, il publie chez Maspero La Géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre – titre-choc qui suscite l’indignation des géographes académiques mais enthousiasme une génération entière d’étudiants et d’intellectuels. La thèse centrale est subversive : la géographie n’est pas une discipline scolaire neutre mais un savoir stratégique, un outil de pouvoir que les États et les militaires ont toujours utilisé avant que l’université en fasse une matière bonasse.

LIRE AUSSI  La Voix de Hind Rajab : un film poignant pour sensibiliser à la cause palestinienne à Salon-de-Provence

L’ouvrage s’appuie sur une démonstration empirique convaincante : en juin 1972, Lacoste avait publié dans Le Monde un article signalant que les bombardements américains sur les digues du delta du fleuve Rouge au Vietnam constituaient une menace majeure pour les populations civiles. Son enquête de 1972 sur les bombardements des digues du fleuve Rouge au Viêt Nam lui avait fourni la preuve empirique que le raisonnement géographique, associé à des enjeux politiques et militaires, pouvait produire des effets concrets dans le monde. La géographie, démontrait-il, n’était pas une discipline contemplative, mais un instrument d’action engagé dans les rapports de force. Il se retrouvera d’ailleurs interdit d’entrée aux États-Unis à la suite de cet épisode.

Hérodote, ou la réhabilitation d’un terme tabou

La même année 1976, il fonde la revue Hérodote, d’abord sous-titrée Stratégies, géographies, idéologies, puis Revue de géographie et de géopolitique à partir de 1982. Ce changement de sous-titre déclenche une polémique : dans la France des années 1980, la géopolitique est un mot tabou, associé au nazisme et à la pensée de Karl Haushofer. Sa refondation de la géopolitique, longtemps suspecte aux yeux d’une académie traumatisée par l’usage nazi de la géopolitique, constitue l’un des gestes intellectuels les plus conséquents de la seconde moitié du XXe siècle des sciences sociales françaises.

Lacoste assumait pleinement ce rôle de provocateur institutionnel. Lui, le communiste anticolonialiste passé par Vincennes, défenseur de la nation à une époque où la gauche intellectuelle s’en méfiait, théoricien de la guerre alors que le pacifisme régnait en maître – il représentait une combinaison impossible selon les catégories dominantes. C’est précisément cette résistance aux étiquettes qui lui permettra d’imposer, finalement, un cadre analytique que la quasi-totalité des sciences sociales finira par adopter.

Une grille de lecture toujours opératoire

Lacoste avait compris, bien avant que la notion de souveraineté économique ne s’impose dans le débat public, que la géographie est toujours une affaire de pouvoir – et que comprendre l’espace, c’est comprendre qui le contrôle, qui en est exclu, et pourquoi. En 1993, son Dictionnaire de géopolitique proposait une définition rigoureuse de la discipline : l’étude des conflits et des rivalités de pouvoir sur des territoires, tenant compte des représentations contradictoires qu’en ont les protagonistes. Une définition qui résonne avec une acuité particulière dans un monde où la guerre russo-ukrainienne repose la question du territoire comme enjeu fondamental, où l’Afrique sahélienne voit se redessiner les zones d’influence, et où le détroit d’Ormuz cristallise des tensions dont l’Algérie, exportatrice d’hydrocarbures, mesure directement les effets.

LIRE AUSSI  Parution "Urgagh Mmuthegh" - Entretien avec l'auteur Samir Belateche

Pour la diaspora algérienne en France, la figure de Lacoste représente aussi un lien biographique singulier : il s’était engagé fortement pour l’indépendance de l’Algérie, convaincu que la colonisation portait en elle-même les conditions de sa propre contestation. Ses années algériennes, sa découverte d’Ibn Khaldoun, le travail de terrain de Camille Lacoste-Dujardin en Kabylie constituent autant de fils qui relient son œuvre au Maghreb d’une manière que ses nécrologues français ont parfois insuffisamment soulignée.

Une récompense tardive, une œuvre toujours ouverte

En 2000, Lacoste a reçu le prix Vautrin-Lud, considéré comme le plus prestigieux dans le domaine de la géographie, décerné chaque année au Festival international de géographie de Saint-Dié-des-Vosges. En 2018, ses mémoires, intitulés Aventures d’un géographe, résumaient avec une vigueur intacte sept décennies d’engagement intellectuel. Son dernier grand ouvrage grand public, La Géopolitique par les cartes, était paru en 2022. L’œuvre de Lacoste n’est pas un monument fermé sur lui-même. Elle reste un chantier ouvert, dont nous héritons la rigueur de méthode, l’exigence de terrain et le refus de la géographie bonasse.

Béatrice Giblin, géographe et directrice de la revue Hérodote depuis le départ de Lacoste, lui rend hommage dans Le Monde du 22 juin 2026. Elle rappelle que jusqu’à ses derniers jours, il lisait le journal et découpait les articles qui l’intéressaient, particulièrement ceux consacrés à la guerre russo-ukrainienne. Une anecdote qui dit tout de l’homme : un géographe qui ne cessait jamais de lire le monde.


Sources

  1. Le Monde — Béatrice Giblin, « Yves Lacoste, grand géographe, père de la géopolitique française, est mort »
    https://www.lemonde.fr — consulté le 24 juin 2026
  2. Wikipédia — « Yves Lacoste », article encyclopédique détaillé
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Yves_Lacoste — consulté le 24 juin 2026
  3. Refrance.fr — « Yves Lacoste, père de la géopolitique française, est mort à 96 ans »
    https://refrance.fr/yves-lacoste-pere-de-la-geopolitique-francaise-est-mort-a-96-ans/ — consulté le 24 juin 2026
  4. La Nouvelle Revue Politique — Gérald Arboit, « Yves Lacoste (1929-2026) : la géopolitique comme savoir dévoilé »
    https://nouvellerevuepolitique.fr — consulté le 24 juin 2026
  5. Hérodote — Revue de géographie et de géopolitique, fondée par Yves Lacoste en 1976
    https://www.herodote.org — consulté le 24 juin 2026

Karim Haddad

Plus d'articles

Tendance

NOUVEAUTÉS